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samedi 5 février 2011

Mirlande Manigat, une femme pour Haïti

Par Catherine Gouëset, publié le 05/02/2011 à 10:00 Elle affrontera le chanteur Michel Martelly, le 20 mars prochain, lors du second tour de l'élection présidentielle. Gros plan sur Mirlande Manigat, une intellectuelle entrée récemment dans l'arène politique.

Soutenue par les classes moyennes et les intellectuels, Mirlande Manigat, professeure de droit constitutionnel et vice-rectrice de l'université Quisqueya de Port-au-Prince, souffre d'un handicap par rapport à ses rivaux, elle parle plus en juriste et en politologue qu'en "bête de meeting".

Face à elle, le chanteur Michel Martelly
Le second tour de l'élection présidentielle haïtienne mettra Mirlande Manigat face à Michel Martelly, le 20 mars prochain. Jude Célestin, le candidat du pouvoir, a finalement été écarté au profit du chanteur dont les partisans étaient descendus dans la rue à l'annonce de la disqualification de leur idole. Mais qui est "Sweet Micky"? Portrait.
Fille d'un officier de l'Armée haïtienne, elle est issue d'une famille de la classe moyenne. Après des études à l'Ecole normale supérieure elle part pour Paris où elle décroche, en 1968, un doctorat en sciences politiques à la Sorbonne. C'est à Paris qu'elle épouse Leslie Manigat, de dix ans son aîné, qui deviendra brièvement président en 1988 entre deux coups de force militaires. En 2006, elle remporte un siège au Sénat mais renonce à siéger, à la demande de son mari, candidat malheureux à l'élection présidentielle remportée par René Préval.

Candidate démocrate-chrétienne, Mirlande Manigat a de sérieuses chances
 de devenir la première femme présidente d'Haïti.
Joe Raedle/Getty Images/AFP



Elle prend plus tard la tête du Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNP), parti démocrate-chrétien, sous la bannière duquel elle se présente à l'élection du 28 novembre, avec le soutien d'un groupe de parlementaires opposés au président Préval.
Après avoir, au lendemain du scrutin, réclamé son annulation pour cause d'irrégularités, elle change d'avis, expliquant que les fraudes imputées au pouvoir en place au profit du candidat Jude Célestin semblent moins graves qu'attendu. Quatre jours plus tard, elle refuse, tout comme Michel Martelly arrivé en troisième position, et comme six ONG observatrices de l'élection, un nouveau recomptage des votes proposé par le conseil électoral. Ces dernier jours, Mirlande Manigat a rejeté l'idée d'un second tour à trois proposée par Michel Martelly.

La bataille de l'éducation
Admettant qu'elle fait partie des privilégiés, Mirlande Manigat déclare vouloir combattre les injustices sociales, par le biais de l'éducation, son cheval de bataille. Elle se dit particulièrement préoccupée par les jeunes: "Notre jeunesse est en train de se gaspiller", écrit-elle sur le site du RDNP.
Elle prône des changements constitutionnels, dont le retrait de l'interdiction de la double nationalité, et préconise la participation de la diaspora dans le développement et la vie politique du pays. Si elle est élue, Mirlande Manigat demandera le départ progressif de la mission de l'ONU en Haïti (Minustah), qu'elle a qualifiée de "force d'occupation".
Elle est soutenue par le Collectif pour le renouveau haïtien, qui regroupe une centaine de parlementaires actifs ou ayant déjà siégé et jouit de la sympathie des organisations féminines qui espèrent voir pour la première fois une femme élue à la présidence.

Pragmatisme
Se disant attachée à la constitution, l'ex-première dame, a promis de travailler avec l'opposition et de cohabiter avec le parti Inite ("Unité") de Jude Célestin, candidat du parti au pouvoir, si cette formation obtenait la majorité au Parlement.
Son âge, 70 ans, n'est pas forcément une faiblesse pour l'électorat estime-t-elle: "Mon expérience me met à l'abri des vanités, des ambitions, surtout la richesse et la gloire".
http://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique/mirlande-manigat-une-femme-pour-haiti_947346.html

jeudi 3 février 2011

Mirlande Manigat: une ex-Première dame au seuil de la présidence d'Haïti

Haïti: Mirlande Manigat, dont la présence au second tour de la présidentielle haïtienne a été confirmée jeudi, est une ex-Première dame qui a vécu 13 ans en France. Cette intellectuelle promet de rompre avec la corruption et demande le départ progressif des soldats de l'ONU.
Diplômée de la Sorbonne et de Sciences-Po Paris, Mirlande Manigat, 70 ans, est une enseignante de carrière, auteur de plusieurs ouvrages consacrés au droit constitutionnel et aux sciences politiques, mais sans grande expérience politique.
Elue sénatrice en 1988 à la faveur de l'élection à la présidence de son mari Leslie Manigat, l'ancienne Première dame n'a fait qu'une courte expérience de quelques mois au Parlement avant le renversement de M. Manigat par l'armée. Elue à nouveau en 2006 au Sénat, elle renonce à siéger à la demande de son mari, candidat malheureux à l'élection présidentielle qui a sacré René Préval.
Jusqu'à la campagne des derniers mois, elle avait toujours vécu dans l'ombre de son mari, se consacrant à l'enseignement pour devenir vice-rectrice d'une université privée en Haïti.
Pendant sa campagne, elle a refusé de faire des promesses irréalisables, mais s'est fixé deux objectifs prioritaires: s'attaquer au choléra en offrant un meilleur accès à l'eau à la population et sortir de leur campement de fortune les centaines de milliers de sinistrés qui ont été jetés à la rue par le séisme de janvier 2010.
Elle a aussi demandé "un changement radical d'attitude de la part de gouvernants incapables et corrompus" et a fait de l'éducation un de ses chevaux de bataille. "Je suis particulièrement préoccupée par les jeunes qui sont désoeuvrés et deviennent une proie facile pour toutes sortes de tentations. Notre jeunesse est en train de se gaspiller et l'Etat ne fait rien", dit-elle sur le site internet du Rassemblement des démocrates nationaux progressistes sous la bannière duquel elle s'est présentée à la présidentielle.
Si elle est élue, Mme Manigat demandera aussi le départ progressif de la mission de l'ONU en Haïti (Minustah), qu'elle a qualifiée de "force d'occupation" lors d'un entretien à l'AFP.
Cette petite femme calme, qui a l'habitude de se lever à 04H00, a bénéficié de la sympathie des organisations féminines qui voudraient voir pour la première fois une femme élue à la présidence.
"Je déteste le mensonge et l'hypocrisie; je ne crois pas avoir fait du mal à qui que ce soit et je m'efforce de ne pas blesser, humilier", a-t-elle affiché en guise de profession de foi sur sa page Facebook de campagne, reconnaissant quelques défauts: "impatience devant la bêtise humaine, maniaque de l'exactitude".
Pragmatique, se présentant comme une légaliste attachée à la constitution, elle a promis de travailler avec l'opposition.
"Je suis consciente des difficultés de gouverner ce pays à un moment si difficile", a-t-elle reconnu, un an après le séisme qui a tué 250.000 personnes.
A trois jours du premier tour, elle avait demandé à ses partisans réunis à Port-au-Prince de se préparer à "défendre" leur vote. Toute de blanc vêtue, elle leur avait lancé en créole: "La prochaine fois que je viendrai, ce ne sera pas comme candidate mais comme présidente".
L'ex-Première Dame, qui a vécu plusieurs années au Venezuela, reste proche de la France. "J'ai conservé avec la France des liens très forts, j'ai vécu 13 ans à Paris, je me suis mariée à Meudon (banlieue parisienne). En France, j'ai connu le meilleur", avait-elle dit à l'AFP.
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=88640&PubDate=2011-02-03

samedi 20 novembre 2010

Manigat : « Soyez prêts à vous battre pour votre vote ! »

En campagne à Lascahobas, dans le Plateau central, Mirlande H. Manigat invite ses électeurs à voter en masse en vue de déjouer les complots ourdis contre elle sur son chemin vers la présidence. Métaphorique, elle appelle aussi « les hommes à se serrer la ceinture et les femmes à enfiler des sous-vêtements en fer ». Récit. Haïti: 18 novembre 2010. Jour J-10 avant la présidentielle et les législatives. Le soleil est au zénith mais il fait encore frais. Sans alizé. Sans mistral. Sur le pont jeté sur la rivière Lescahob, à l'entrée de la ville, un supporter de Mirlande H. Manigat ratisse large : « Une grande dame visite Lascahobas aujourd'hui », lance-t-il sur un air de campagne. « On sait. On sait », répond volontaire une femme dans la vingtaine, le visage rond, les cheveux gominés, les pieds dans le courant dont les échos rythment le quotidien de ce bourg du Bas Plateau central où la morphologie des habitants témoigne d'un riche brassage ethnique entre les Amérindiens, les Espagnols et les Africains des derniers centenaires. « Je finis ma lessive et j'y vais », promet-elle avant de se laisser entraîner par la conversation avec d'autres femmes au bord de la rivière, véritable liant dans les communautés rurales.
Comme une traînée de poudre, la nouvelle continue de se répandre et des percussionnistes ambulants guidés par un jeune homme longiligne portant un t-shirt à l'effigie de la candidate du RDNP, sillonnent les quartiers populeux dans les environs du marché. « Oui au changement, non à la continuité du choléra », scandent-ils en se rendant au meeting. Le temps file. Au coeur de la ville, sur la Place de l'église dominée par le buste de feu « Père Block » et par des photos d'autres candidats, tout est fin prêt. Le son, les banderoles, les militants et les curieux dont une majorité de jeunes des deux sexes. « Elle arrive! Elle arrive!» , crie soudain un motard un peu après 14 heures.
Turban crème autour de la tête, chemise gris cendre à rayures dorées quelque peu délavée, le visage fatigué mais illuminé par un large sourire, Mirlande H. Manigat, accompagnée des sénateurs Youri Latortue, Evalière Beauplan, de Me Reynold Georges... se fraie un passage vers l'estrade. Maternelle, le contact un peu plus facile qu'avant avec le commun des mortels, Mirlande H. Manigat, dévorée par des yeux admiratifs montre des signes de tendresse à l'égard d'une demi-douzaine d'enfants. La posture de la grand-mère...
« Laissez les enfants venir à moi », lâche-elle tandis que « Maître Boltaire », candidat à la députation sous la bannière du RDNP, harangue la foule avec un mélange de dénonciation de la médiocrité et d'étalage des différentes revendications des lascahobassiens : électricité, « décentralisation de l'université... ». « Nous sommes pour le changement, contre la continuité », lance-t-il sous les vivats, en invitant les électeurs à voter pour lui. « Un homme capable de les représenter valablement, de défendre leurs intérêts au Parlement », clame M. Boltaire, suivi au micro par Evalière Beauplan, Reynold Georges et Youri Latortue dont les messages, critiques à l'égard de la gestion du pouvoir et de la continuité made in Préval, mettent l'emphase sur Mirlande Manigat, une « femme capable », « la chance qui passe », selon eux.
Le bras droit en l'air, Mme Manigat, entraînée par la mélodie de sa chanson de campagne danse et s'introduit. Elle casse le tempo. Professoral, elle explique, au terme d'une conversation avec un jeune en classe terminale quelque peu empêtré et hué qui confie qu'il souhaite étudier l'agronomie en vue de valoriser la production de ses parents agriculteurs, « que le pays a besoin d'agronomes. C'est la science. Nous devons coupler cette science avec l'expérience du paysan agriculteur».
« Le pays a besoin d'être modernisé », lance la candidate qui promet qu'elle fera appel aux gens les plus capables aux postes de responsabilités. « Je ne gouvernerai pas le pays toute seul. Je serai entourée des meilleurs dans tous les domaines afin de résoudre les problèmes », poursuit-elle, sans électriser la foule inerte, visiblement assoiffée de slogans, de formules électorales lapidaires. Flop ?
« Je sais comment diriger un pays avec honnêteté, sérieux et efficacité. Je suis préparée pour », garantit l'épouse de l'ex-président Leslie Manigat, qui promet aussi de lutter contre l'injustice sociale. « Je ne promets pas la lune en cinq ans, mais je vous promets de l'action », enchaîne la candidate, détentrice d'un doctorat en sciences politiques de la Sorbonne, qui annonce une croisade contre la corruption, la haine, le chômage.
Plus vigoureuse, plus persuasive, elle appelle les électeurs à voter massivement. « J'ai besoin d'un vote massif pour éviter les problèmes avec les méchants qui ourdissent des complots afin de voler le vote du peuple ». Plus incisive, plus combative, Mirlande Manigat qui souligne qu'elle ne tombera pas malade, qu'elle n'a pas de problèmes aux pieds comme on le prétend, invite ses supporteurs à lutter pour faire respecter leur volonté. « Les hommes doivent se serrer la ceinture et les femmes prêtes à enfiler des sous-vêtements en fer », lance-t-elle sous les applaudissements, avant de remercier son public et se frayer difficilement un passage vers un véhicule tout-terrain en direction de Mirebalais. Et laisser dans le coeur de ses partisans un enthousiasme non contenu."C'est l'ère des femmes, car les hommes ont échoué", plaisante Mirna, une Lascahobassiene qui "attend le jour du vote avec impatience"...
Roberson Alphonse
ralphonse@lenouvelliste.com

mercredi 17 novembre 2010

Haïti: "Les causes du choléra sont politiques" Myrlande Manigat sur l'express

• Candidate du Rassemblement des démocrates nationaux progressistes (RDNC), Mirlande Manigat a de sérieuses chances de sortir en tête du premier tour, le 28 novembre. Du moins si l'on en croit les trois sondages conduits par le Bureau de recherche en informatique et en développement économique et social (Brides).

Le dernier en date, publié le 11 novembre, la crédite de 30,3% des intentions de vote, soit plus de neuf points de mieux que Jude Célestin, dauphin du chef de l'Etat sortant René Préval, investi par le parti Inite (Unité en créole). Vice-recteur de l'Université Kiskeya et professeur de droit constitutionnel, l'épouse de l'ex-président Leslie Manigat souffre pourtant d'un handicap: elle parle plus en juriste et en politologue qu'en "bête de meeting". Samedi dernier, cette ancienne sénatrice a répondu aux questions de Clarens Renois, correspondant de l'Agence France-Presse à Port-au-Prince, et de l'envoyé spécial de L'Express.

En quoi les élections combinées programmées le 28 novembre -présidentielle, législatives, sénatoriales partielles- constituent-elles un enjeu singulier?
Il s'agit en effet d'une campagne très particulière. Si les scrutins ont été couplés, l'intérêt éveillé par la présidentielle écrase l'ensemble du processus. Le microcosme Lavalas [allusion au mouvement fondé par l'ex-président Jean-Bertrand Aristide, contraint à l'exil le 29 février 2004] présente plusieurs candidats, bien qu'Aristide, qui bénéficie toujours d'une certaine popularité, n'en ait adoubé aucun.
L'enjeu pour cette mouvance fragmentée réside dans la préservation ou l'effritement de son électorat. Quant au parti Inite [celui du chef de l'Etat sortant René Préval], il avait dans un premier temps envisagé d'investir l'ancien Premier ministre Jacques-Edouard Alexis. Avant de se raviser et de désigner, en la personne de Jude Célestin, le pire prétendant possible. A l'évidence, ce choix ne passe pas.
Autre phénomène notable: l'intérêt populaire croissant pour cette échéance. Longtemps, nombre d'électeurs ont pensé que le scrutin n'aurait pas lieu, d'où une impression d'apathie générale, davantage perceptible dans la zone de Port-au-Prince qu'en province. Disons que la capitale a pris le train en marche.

Les plaies béantes du séisme du 12 janvier dernier le choléra, les ouragans et autres tempêtes tropicales: est-il sage de maintenir le rendez-vous à la date prévue?
Il survient à un moment charnière. Lesté par les conséquences du tremblement de terre et la propagation du choléra, génératrice de panique, le contexte n'est pas objectivement favorable à la tenue d'élections. La maladie, qui avait disparu, a fait son retour à l'état épidémique; elle s'installera à l'état endémique. Même si l'on parvient à juguler sa diffusion, il faudra pour l'extirper entreprendre une intense politique de prévention.

Le gouvernement a tenté d'utiliser la crise du choléra pour retarder les élections
Je me refuse pour ma part à exploiter ce fléau pour des motifs électoraux. Reste que ses causes sont politiques, car elles renvoient aux carences de la gestion de l'eau. Environ 40% de la population de la capitale a accès à l'eau potable ; proportion moitié moindre dans le reste du pays. Les fleuves et rivières constituent la source n°1 d'alimentation d'Haïti. Or il suffit de longer un cours d'eau vers l'aval pour voir, tous les 300 mètres, des femmes y laver le linge et les enfants, s'y baigner et y faire leurs besoins.
Le gouvernement a tenté d'utiliser la crise du choléra pour retarder les élections. Mais ce ne serait pas raisonnable. Rien ne dit que nous n'aurons pas dans un mois davantage de décès et de malades. Différer jusqu'à quand? Six mois? Un an? C'est peut-être le mauvais moment, mais il n'y en aura pas de bon dans les années à venir.

Quel crédit accordez-vous aux sondages qui vous promettent de virer en tête le 28?
Ma formation en sciences politiques m'a rendu familière de ces photographies de l'opinion à l'instant T, qui ne sont apparues en Haïti qu'en 1986. J'aurais mauvaise grâce à dénoncer un procédé conduit conformément à une méthodologie aussi classique que correcte, et dont je bénéficie de manière continue, comme l'atteste la progression de mon score entre la deuxième et la troisième enquête. Satisfaction donc, mais sérénité.
Je le dis a mes équipes: ces sondages doivent nous inciter à travailler davantage encore. Ils ont bien sûr un impact politique. Des candidats mal placés envisagent maintenant un ralliement; ceux qui n'ont jamais franchi le seuil des 1% d'intentions de vote cessent d'ailleurs d'engager des frais. Ce mouvement, déjà perceptible, s'amplifiera à l'heure de la quatrième et dernière enquête, qui sera publiée peu avant le jour J. Je suis aujourd'hui approché par des rivaux prêts à se désister en ma faveur, soit qu'ils m'en informent directement, soit qu'ils me le fassent savoir par des tiers.
On peut tirer de ces indices convergents deux enseignements: la consolidation de l'hypothèse d'un second tour entre Mirlande Manigat et Jude Célestin; le rejet de la politique gouvernementale. S'il est bien sûr trop tôt pour parler d'un vote-sanction, un tel phénomène paraît probable. J'espère en outre élargir sous peu mon socle de soutiens. L'Eglise protestante pourrait ainsi se prononcer en ma faveur. La Conférence épiscopale, côté catholique? Je n'y crois pas trop. En revanche, il est probable que des curés appelleront en chaire à voter pour moi, et que certains évêques manifesteront à titre individuel leur préférence. C'est ainsi que celui des Gonaïves a tenu récemment à me recevoir à dîner.

Compte tenu de la couleur du parlement, votre victoire ne dessinerait-elle pas le plus court chemin vers l'impasse institutionnelle?
De nombreux électeurs redoutent le schéma de la cohabitation. La présidence pour moi; le parlement au parti Inite. Auquel cas la primature reviendrait automatiquement à cette formation. Si ce scénario prévaut, je m'inclinerai: je suis constitutionnaliste, mais aussi légaliste. Le Sénat semble imprenable: Inite détient déjà 12 sièges, il lui suffit d'en conquérir 4 sur les 11 à pourvoir. En revanche, du côté de la Chambre des députés, l'affaire paraît certes difficile, notamment du fait des risques de combines et de fraudes, mais pas injouable. Mon espoir, c'est que la perspective d'une telle cohabitation, donc la menace d'une crise institutionnelle, amplifie le rejet évoqué précédemment.

Haïti passerait-il alors du statut de pays en partie ingouverné à celui de pays totalement ingouvernable?
Ce danger existe. Depuis que j'admets la possibilité, voire la probabilité, d'une victoire, il s'agit là de mon souci majeur. Je m'assigne donc trois objectifs: obtenir, en cas de second tour, un mandat populaire clair, avec un score supérieur à 55%, afin que ma légitimité ne puisse être contestée; sceller des alliances dès le premier tour; et, grâce à la dynamique ainsi créée, priver Inite de la majorité absolue parmi les députés. Pas facile: le pouvoir a corrompu les élus de la législature qui s'achève, soit par l'argent, soit sous forme de projets financés dans leur circonscription. Ceux-là savent que je ne serai pas la présidente de leurs rêves; avec moi, ils ne pourront pas perpétuer leurs habitudes.

Le fait d'être une femme est-il à Haïti un atout ou un handicap?
C'est sans nul doute l'un des atouts de ma candidature. Laquelle s'inscrit dans un élan national et international. Notre société n'est pas misogyne, mais le rôle dévolu à la femme sur l'échiquier politique a longtemps été secondaire. Par ailleurs, la victoire récente de Dilma Rousseff au Brésil contribue à créer un climat propice. D'autant que le pays qu'elle préside désormais est très présent chez nous, et depuis longtemps, ne serait ce que par l'importance de son contingent au sein de la Minustah [Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti]. Nombre d'électeurs et d'électrices se disent ceci: les hommes on toujours échoué; donnons lui sa chance. Une dernière chance. Ce qui bien entendu accroît l'acuité du défi. Disons que je bénéficie d'un préjugé favorable, que je suscite un espoir dubitatif.

Haïti est-il un pays souverain?
Nous nous trouvons dans une situation de tutelle militaire et économique. Qu'est-ce qu'une nation souveraine dont la communauté internationale finance 60% du budget et 80% du coût des élections prochaines? Au nom de la continuité de l'Etat, je m'engage à assumer le Plan de sauvetage national arrêté par l'équipe sortante. Mais je tâcherai de me montrer dure quant à la révision de l'ordre des priorités, des mécanismes de décision et du rôle excessif confié aux ONG. Entre la petite Haïti et la nébuleuse étrangère, il y a inégalité de puissance. Je ne prétends pas imposer une égalité parfaite, mais au moins faire prévaloir notre dignité. Par la voie de la négociation, non de la confrontation.
Votre mari, l'ancien président Leslie Manigat, évincé en 1988 par un coup d'Etat militaire après n'avoir siégé que 120 jours au Palais National, serait-il aussi votre mentor?
Le nom de Manigat est un avantage. Mais mon époux s'est retiré pour de bon de la scène politique; il ne participe pas à ma campagne. Bien entendu, je prendrai conseil auprès de lui, tant il serait absurde de se priver de son expérience et de son exceptionnelle intelligence politique. Mais il ne jouera en aucun cas un rôle de prince consort.
Source L"EXPRESS
http://caraibesfm.com/index.php?id=7062