Une fenêtre ouverte sur Haïti, le pays qui défie le monde et ses valeurs, anti-nation qui fait de la résistance et pousse les limites de la résilience. Nous incitons au débat conceptualisant Haïti dans une conjoncture mondiale difficile. Haïti, le défi, existe encore malgré tout : choléra, leaders incapables et malhonnêtes, territoires perdus gangstérisés . Pour bien agir il faut mieux comprendre: "Que tout ce qui s'écrit poursuive son chemin, va , va là ou le vent te pousse (Dr Jolivert)
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samedi 17 novembre 2007
Justin Lhérisson avant l'audience : pages retrouvées
par Dr Alix Emera
On n'insistera jamais trop sur l'importance de la culture populaire dans l'oeuvre romanesque de Justin Lhérisson. Bien avant la publication de ses récits, il avait fixé dans des articles publiés dans son journal Le Soir ses impressions sur les scènes de rues qu'il avait minutieusement observées. La mise en parallèle de ces chroniques, souvent signées « Serfolat » ou « Falstaff », avec ses récit montrerait que ceux-ci sont l'aboutissement d'un projet conçu un peu avant 1900 et mûri au fil des années :« Marchands de gaz venus du Bel-Air, marchands de tablettes sortis du Morne-à-Tuf, marchandes de « sucre d'orge » descendues des hauts de Lalue, petits garçons et petites filles « envoyées en commission », tous ils se réunissent au coin de nos rues et forment une population flottante qui chaque jour s'accroît de nouvelles recrues. Tout ce petit monde vit et s'agite. Il a son argot, certaines locutions qui lui sont particulières. Des expressions que nous répétons parfois sans leur donner une signification précise lui doivent leur fortune. »2
Les quartiers de la capitale, surtout les quartiers populaires, ont beaucoup intéressé l'auteur de La Famille des Pitite-Caille. Six ans avant cet épisode où il nous a fait découvrir ou revivre l'effervescence du Bel-Air un jour de meeting électoral au XIXe siècle, il terminait ainsi sa description de Port-au-Prince :« Nous consacrerons une étude particulière à chacun de ces quartiers et, surtout, aux endroits excentriques de la ville, tels que la « Cour des Pisquettes », la « Saline », le Bel-Air, la Croix-des-Bossales, le « Bourg Anglais, etc., etc. »3
Diverses expressions locales ont été recueillies et transcrites dans leur forme originale4.
Ainsi l'auteur constituait-il un véritable glossaire où il pourrait plus tard puiser tout en renouvelant son plaisir et en le partageant avec le lecteur :« [...] à deux heures du matin, comme qui dirait, au pipirite chantant [...] »5« Zaffaires bon Dieu pas zaffaires les hommes, comme dirait si justement notre bon peuple »6 « [...] un vieux troupier, harassé de fatigue, s'écria : Messier, nègre ci-la pa criquin ! Li servir rac P'tit Alberr... »7
Dès la fin du XIXe siècle, Lhérisson avait commencé à inclure dans ses textes des mots créoles auxquels il appliquait les règles morphologiques françaises, par exemple la formation d'un mot nouveau par l'adjonction d'un préfixe ou d'un suffixe à un mot déjà existant, ou en intégrant d'emblée dans la phrase française un mot créole avec une fonction grammaticale bien déterminée :« Le travail, à proprement parler, n'existe pas chez nous, c'est pourquoi l'on voit tant d'intelligences se perdre, se tafiatiser [...]« Il est des individus qui préfèrent exercer le métier de tchonnélisme8. C'est si commode de ne rien faire, de se moquer du reste et... de vivre ! [...]« Non ! le travail n'est fait que pour les imbéciles ! Tchonneler est préférable mille fois ! »9 « La douane de Port-au-Prince s'acarcagne et semble faire cabicha, tel un noctambule éreinté, littéralement vanné. »10
Dès la même époque aussi, les marques graphiques (italiques, guillemets) étaient utilisées pour signaler les occurrences du créole, mais pas suivant un système rigoureusement défini.
Il arrive qu'un article soit entièrement consacré à l'étude d'un mot créole, c'est le cas pour le mot « Banda » pour lequel l'auteur a fait un véritable travail de lexicologue à partir de ses enquêtes sur le terrain. Par ailleurs, l'humour de Lhérisson, cet humour grave qu'il partage avec Hibbert, mais sans la bonhommie désabusée de ce dernier, se reconnaît aussi dans ces charmantes petites chroniques à l'arrière-goût acide. Je propose donc au lecteur deux de ces textes : dans le premier, il reconnaîtra le journaliste caustique et malin que fut Lhérisson qui, par l'intermédiaire de Golicha, exprimera ce triste constat peu de temps avant les élections que Pitite-Caille semblait devoir remporter haut la main : « Vous verrez [...] Dans ce pays, l'impossible est possible, et le possible impossible. » Quant au second, nos linguistes pourraient bien en prendre de la graine. Bonne lecture donc !
Port-de-Paix. « Un jugement inique »Voici ce qu'on nous rapporte : Deux hommes, le premier, un Syrien naturalisé haïtien, le second, un Haïtien d'origine, un campagnard, après avoir échangé quelques paroles injurieuses, se donnèrent quelques violents coups de coco-macaque. (Ils se trouvaient dans la maison privée d'un tiers, à la deuxième section rurale de cette commune) [...] Le Syrien rentra en ville, accompagné de quelques gardes champêtres et du propriétaire de la maison où la rixe eut lieu et l'affaire fut introduite au Tribunal de première instance.
Que fit-on ?
Après mûr et profond examen des pièces, sortit un jugement qui condamne qui, pensez-vous ? L'Haïtien d'origine en fuite ? - Oh non ! Le Syrien ? - Encore moins. - Mais qui ? Est-ce moi ? - Vous me faites rire. - Mais qui, enfin ? - Eh bien ! - Le propriétaire de la maison où le combat s'engagea a été condamné à 60 piastres de dommages en faveur de la Caisse... et à trois mois et deux jours d'emprisonnement.
L'autorité supérieure d'ici en conçut de justes alarmes, malheureusement la loi lui a donné un barbouquet. En pareille matière, un jugement rendu par un Tribunal de première instance-elle [...] ne peut être cassé que par un Tribunal d'une instance supérieure !Le Soir, º 17, 27 octobre 1899, p. 2.
« Bandas »Je l'ai vainement cherché, l'origine de ce mot ; et malgré cela, je ne vous le cacherai pas, j'aime bien son impertinente sonorité. Et puis, le mot est joli et des plus expressifs.
Qu'est-ce qu'un banda ? Un banda est un galant, un fat, un dameret. C'est un monsieur qui s'habille à la dernière mode et qui, dans ses moindres gestes, dans son visage, dans sa voix, jusque dans sa démarche, a un petit air distingué, un je ne sais quoi qui vous rend sa personne intéressante. On ne peut le voir passer sans le suivre des yeux, sans le montrer du doigt à ceux qui ne l'ont pas aperçu, enfin sans traduire son admiration ou son étonnement par cette phrase laconique : « Qu'il est banda ! »Le Banda a le sentiment de sa valeur. En société il se montre prévenant, courtois ; il fait les honneurs aux demoiselles et aux dames. Il est parfois si empressé qu'on dit qu'il fait le jacot pied-vert. Son langage est recherché, comme sa mise - et souvent d'une originalité hors paire. Il y met du chic ; il parle du bout des dents en zézayant. S'il a fait son tour d'Europe ou d'Amérique, il déambule par les rues sous une vaste houppelande très longue, avec des renversements de figure en arrière. Il a l'air ahuri, il se sent dépaysé. Les moindres petites choses qui, pourtant, lui étaient familières avant son départ, se montrent à ses yeux sous un autre aspect. Il lui faut une aide pour trouver leurs noms et leurs affectations. - Il ne dira, par exemple : « crabe » que quand ce petit animal l'aura mordu ; autrement il feindra de ne pas savoir son nom.Cependant il est fertile en récits d'outre-mer ; il en a pour tous les goûts. Il devient un moulin à anecdotes et « aime mieux mentir que de se taire. »
Il a visité les Champs-Élysées, les Bois de Boulogne et comme ce dernier lieu est propice, il y place une de ses idylles. Il a été dans tous les théâtres de Paris et vous peint avec un talent de connaisseur les belles choses qu'il y a vues. Mais je vous l'annonce, il faut contrôler tout ce qu'il vous débite ; sans cela, il vous mettra dedans.A force d'affectation, le banda devient ridicule ; il défigure les mots les plus simples. Pour lui, il croit que c'est déroger que de parler comme tout le monde. Il a pourtant raison. Il a pourtant raison, car s'il faisait comme le vulgum pecus, il ne mériterait plus le titre de Banda.Ce titre, natrellement11, il ne faut pas vous faire illusion, est pour notre homme un véritable titre de noblesse. Et de même que les nobles d'autrefois se faisaient une vraie gloire de ne pas savoir signer leurs noms (c'était bon pour les vilains) de même notre Banda se trouverait amoindri, diminué à ses propres yeux s'il s'exprimait tout à fait dans la langue qui a bercé son enfance. Quand il y a recours, (si toutefois il y a recours) il ne lui emprunte que quelques mots qu'il prend avec des pincettes et ces pauvres vocables, en sortant de ses lèvres détonent et vous font parfois pleurer de joie. Mais le plus souvent vous vous demandez si Monsieur le Banda ne se f... pas de vous. Il n'en est rien. Il ne peut faire différemment : c'est la fô-ôrme de son esprit comme dirait le Bridoison de Beaumarchais.En effet l'esprit de ce type (c'en est un et le plus original que je connaisse) n'est point comme le nôtre. Là où nous voyons tout en noir, il voit tout en rose. Pour lui la vie est une fête où il faut toujours se montrer bien mis, bien stylé, en un mot bandamment.
Ainsi, est-ce pourquoi quelque soit le temps qu'il fait, notre homme est toujours le même. Si l'on devait juger l'état de sa fortune sur sa mise, l'on se tromperait grandement. La raison en est bien simple : raseur ou non, le Banda est toujours Banda.Voici maintenant une opinion qui va vous paraître étrange. On naît banda comme on naît poète. Savez-vous pourquoi ? - C'est parce que les personnes crées ainsi par la nature n'ont guère besoin d'avoir recours à aucun artifice pour le paraître. Elles sont banda, tout est là.Mais de même qu'il y a fagot et fagot, de même il y a banda et banda. L'archi-type de cette famille est le bozor ou le pecseur, comme le prince du sagouinisme est le sancoutchia.Pour finir, retenez bien ceci : sur 100 bandas, vus en trouverez 99 quant au physique et un seul qui ait une bonne culture intellectuelle.
J'ai le rare bonheur de connaître un banda comme il faut. Si comme moi vous désirez le suivre des yeux quand il passe ou le montrer du doigt à vos amis, voici quelques renseignements : c'est un poète qui est très prisé par nos lettrés, il porte verres et coma, il est d'une accortise sans égale et s'appelle ........ mettez le nom vous-même car vous avez assez d'indications pour trouver ce rarus banda !Le Soir, nº 10, 19 mai 1899, p. 2
Notes1. Avec quelques modifications, cet article est extrait de ma thèse de Doctorat nouveau régime La Diglossie dans le roman haïtien : le cas de Justin Lhérisson, Jacques Roumain et Franck Etienne , soutenue à l'Université Lyon II en 1989.
2. « Gavroche port-au-princien » ; signé Falstaff ; Le Soir, 23 novembre 1899.3. Le Soir, 22 novembre 1899.4. A l'époque de Lhérisson, le créole s'écrivait avec l'orthographe française que chaque écrivain adaptait à sa manière.5. Pipirite : « Nom vulgaire du tyranneau des Antilles (tyrannus dominicensis) ». (Pradel POMPILUS, La Langue française en Haïti). « Au pipirite chantant » signifie avant l'aube.6. Trad. « Les affaires de Dieu ne sont pas les affaires des hommes ». C'est une autre façon de dire que pour se tirer d'affaire un être humain ne peut pas toujours mener une vie de saint.7. Le locuteur est un vieux soldat fatigué de poursuivre en vain un délinquant. Litt. « Cet homme-là n'est pas un chrétien. Il se sert du Petit Albert ». Chrétien est le terme usuel pour dire « être humain » en créole haïtien. Quant au Petit Albert, c'est un livre de divination très répandu.8-9. Néologismes à partir de « tafia » (alcool de canne à sucre) et de « tchonnel » (parasite, fainéant).10. Extraits de l'article « Sensations port-au-princiennes », signé Serfolat, Le Soir, nº 21, 2 novembre 1899, p. 2.11. Note de Lhérisson : « Lisez naturellement. - Cette déformation est due à un Banda de regrettée mémoire, connu par ses connaissances économico-Baquales. »
Alix Emera
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=50880&PubDate=2007-11-17
Au fil de la semaine Lhérisson : bilan et perspectives
Verly Dabel a lu les numéros de la semaine Lhérisson au Nouvelliste. Il nous propose une lecture des contributions faites et l'action urgente à entreprendre : sauver définitivement les 10 000 pages en 2500 numéros du journal de Justin Lhérisson Le Soir qui n'existent plus au monde qu'en un seul exemplaire complet, mais combien vulnérable et menacé.
par Verly DabelPour le paysPour les ancêtresMarchons unis (bis)Dans nos rangs point de traîtresDu sol soyons seuls maîtresPour les aieuxPour la patrieBêchons joyeux (bis)Quand le champ fructifieL'âme se fortifiePour le drapeau pour la patrieMourir est beauNotre passé nous crieAyez l'âme aguerrie
Sous la plume de qui déjà est sorti ce chant patriotique que les écoliers de la plupart de nos établissements scolaires entonnent tous les matins sous le coup de huit heures, au moment de hisser au sommet de son mât notre fier bicolore ? Il faut bien dire que cette noble pratique, jadis incontournable, est passée de mode depuis longtemps dans bon nombre de nos écoles qui ont fini par y voir une corvée.
Qui est donc l'auteur de La Dessalinienne? Nombre d'entre nous hésiteront longtemps, citeront beaucoup d'autres noms avant de bredouiller dans le doute celui de Justin Lhérisson. Eh bien oui! ces cris du coeur, ces paroles sublimes de notre hymne national, sont de Justin Lhérisson. Et nous avons surtout oublié que ce mois de novembre 2007 ramène le centième anniversaire de sa mort. Il a vu le jour le 10 février 1873, il nous a quittés le 15 novembre 1907. Trente-quatre ans ! bien tôt pour partir, direz-vous... Mais il n'est pas le seul de nos valeurs sûres à être fauché ainsi en pleine jeunesse. Certains de nos hommes de talent ont tendance à partir tôt, parfois dans des circonstances tragiques : Jacques Stephen Alexis, 39 ; Jacques Roumain, 38 ; Jacques Roche 43. Tous morts bien avant l'âge...
Si les cinq strophes de La Dessalinienne, toutes palpitantes de patriotisme, sont déjà une bonne raison de vénérer et de célébrer Justin Lhérisson, il nous a laissé bien plus que cela. En 1893, il a publié deux poèmes : Les chants de l'aurore et Passe-temps. Mais Lhérisson est surtout connu dans nos milieux littéraires pour ses deux romans La famille des Pitite-Caille et Zoune chez sa nainnaine. En effet, ces deux oeuvres, écrites dans le langage original haïtien et la bonne tradition haïtienne des contes merveilleux racontés le soir dans les lakou, constituent une contribution énorme á la littérature haïtienne et à la littérature mondiale. Georges Anglade n'y va pas par quatre chemins : pour lui, si Haïti devait jamais apporter une quelconque contribution à littérature mondiale des XXe et XXIe siècles, cette contribution ne saurait être autre chose que la lodyans, cette manière, cet art de raconter dans une forme originale qui nous est propre. Or voilà que le professeur Anglade découvre en Lhérisson le pionnier de la lodyans, la lodyans écrite s'entend. Pour lui, Lhérisson a réussi quelque chose de phénoménal : il est un passeur heureux et béni qui a accompli un double passage : d'abord la sortie de l'invisibilité d'un savoir dire haïtien original ; ensuite le passage de l'oral à l'écrit d'une manière de raconter et de romancer propre aux Haïtiens. Ceci pour dire le grand mérite de cet homme immense parti trop tôt. Il serait donc à l'origine de ce qui est le plus susceptible de nous servir de contribution à la littérature mondiale. N'est-ce pas énorme ?
Et que dire de l'influence de Lhérisson sur tous ces écrivains haïtiens, tous ces conteurs de grand talent, la plupart à cheval sur deux siècles : Alexis, Roumain, Péan, Trouillot, Depestre, Anglade, Laferriére, Victor, Danticat... pour ne citer que quelques noms. Qu'ils aient lu ou pas Lhérisson, ils lui doivent bien tous quelque chose. Ils ont tous subi ou subissent encore pour la plupart l'influence du pionnier soit directement, soit par personnes interposées, car on retrouve bien chez eux, à un degré ou à un autre, les grands traits de la lodyans à définir comme un genre à part entière à mettre au crédit de notre patrimoine littéraire. Dans le chapitre de l'influence de Lhérisson sur les conteurs de sa génération et de générations postérieures, mon ami Pierre Clitandre va encore plus loin. Pour lui (Clitandre), l'influence de Lhérisson a débordé les frontières de notre littérature pour s'étendre à toute la littérature latino-américaine et caribéenne jusqu'au grand Gabriel Garcia Marquez lui-même, en accrochant au passage Patrick Chamoiseau. Clitandre trouve que la beauté entraînante des phrases de Marquez et les procédés de créolisation de Chamoiseau sont déjà inscrits dans les oeuvres de Lhérisson.
Voilà déjà Lhérisson campé dans une stature carrément imposante, et l'on n'a encore rien dit du journaliste. Et c'est là que Lhérisson est étonnant ! Avec quelques contemporains, dont Windsor Bellegarde et Seymour Pradel, il fonda la revue Jeune Haïti en 1894, et au tournant du siècle, il dirigea seul le quotidien Le Soir jusqu'à sa mort en 1907. Mais ce journal, alimenté presque exclusivement par Lhérisson lui-même, se révèle une histoire extraordinaire et tout simplement passionnante. Une affaire impensable ! Imaginez un moment un homme qui, en plus de l'exercice de sa profession d'avocat, de son engagement dans l'enseignement, sans parler de ses autres activités littéraires, arrive à alimenter huit ans durant presque à lui tout seul un quotidien à part entière avec un éditorial, des faits divers, une chronique mondaine, des informations internationales, des nouvelles locales de dernière heure et, bien sûr, de la publicité. Cet homme s'est en effet amusé pendant huit ans - et l'on ne sait jusqu'où il serait allé si la mort ne l'avait pas arrêté dans sa course folle - à littéralement pondre quotidiennement des articles sous des pseudonymes divers à résonance sarcastique comme Flic-Flac, G. Vu T. Moin, Régalo, Populo, Frollo... Un véritable monstre de la plume, une espèce de machine à écrire déraillée qui nous a laissé 2500 numéros de son quotidien qu'il vendait à 5 sous l'exemplaire et à une gourde l'abonnement mensuel. Pas moins de 10000 pages! Il faut vraiment le faire.
Jean Desquiron a reproduit dans son deuxième volume de "Haïti à la une" quelques-uns des éditoriaux du journal Le Soir sous la plume de Lhérisson. Les Orientaux, il n'y a pas à se le dissimuler, se sont emparés aujourd'hui presque entièrement de notre commerce d'importation. L'invasion a été rapide : il y a à peine dix ans que les premiers arrivèrent chez nous. Ils étaient très misérables. Coiffés de fez rouge et vêtus de guenilles, ils parcouraient nos villes et nos campagnes en vendant de menus objets sans grande valeur et demandant surtout la charité. Ceux-ci disparurent bientôt et furent remplacés par les Syriens actuels dont l'immigration organisée continue jusqu'à ce jour... C'est aujourd'hui un réseau compliqué ayant des embranchements dans les centres les plus éloignés... et aujourd'hui le Bord-de-mer offre l'aspect d'un pays conquis. (No. 234) Quel bagou !À en croire ce qui se dit, il y a de nouveaux candidats à la présidence... Vraiment on ne croyait pas qu'il y eut tant de présidentiables dans ce pays qu'on accuse pourtant de manquer d'hommes de valeur... Nous prions les honorables candidats à la présidence de se rappeler qu'il n'y a qu'un seul fauteuil présidentiel et que la prudence la plus élémentaire leur commande de ne pas trop se gourmer pour s'y asseoir, de crainte que miss Alice Roosevelt ne les en vienne chasser tous. (No. 146). Autre temps mêmes moeurs et le changement ne semble pas être pour demain ; on continuera longtemps encore à se battre sans vrai projet pour un seul fauteuil, le présidentiel. Une espèce de chaise musicale pour grandes personnes ! Et dire que Lhérisson proclamait que, par principe, son journal ne commentait pas la politique intérieure du pays. En voilà un qui prenait plaisir à se moquer du monde entier !Voilà donc quelques facettes de ce grand homme dont le centenaire de la mort risquait fort bien de passer tout à fait inaperçu ou presque, n'étaient quelques initiatives, comme cette semaine consacrée par Le Nouvelliste à Lhérisson, j'imagine sous l'impulsion du célèbre professeur barbu qui semble vouer une admiration frisant le fanatisme au maître consacré de la lodyans, au journaliste prodigieusement prolifique et à l'homme lui-même. Une bien maigre consolation, pour un homme d'une telle carrure, on en convient. Dans le cadre de ses éditions du centenaire, les Presses Nationales ont fait rééditer Zoune chez sa nainnaine et La famille des Pitite-Caille, les deux romans de Lhérisson que l'on peut désormais lire à la Bibliothèque nationale, car je les ai vus là-bas de mes propres yeux. Mais qu'en est-il des 10000 pages du journal Le Soir ? Je ne sais pas si la collection complète existe ailleurs, mais on la retrouve à la bibliothèque des frères de Saint Louis de Gonzague à la rue du Centre à Port-au-Prince, et j'ai eu le privilège d'en feuilleter quelques numéros. Dans quel état se trouve cette collection ? Chaque page que l'on tourne risque de se convertir en poussière si l'on n'y prend garde.
Je vois bien les Presses nationales saisir l'occasion pour digitaliser ce précieux document (la collection complète du journal Le Soir) et ainsi le sauver pour la postérité, en attendant de se pencher sur la concrétisation du vieux rêve de Lhérisson qui aurait souhaité une édition d'une anthologie de ses textes. Ce centenaire serait une bonne occasion de rendre ce petit service au double passeur. Je crois qu'on doit bien cela à Lhérisson.
Notes(1)Jean Desquiron : Haïti à la une, Tome II, 1870-1908.(2) Pierre Clitandre : Le Nouvelliste No. 37744 du 12 novembre 2007.(3)Georges Anglade : Le dernier codicille de Jacques Stephen Alexis, édition plume et encre, avril 2007.(4)Jobnel Pierre : Lhérisson, encore vivant.
Verly Dabel
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=50792&PubDate=2007-11-17
par Verly DabelPour le paysPour les ancêtresMarchons unis (bis)Dans nos rangs point de traîtresDu sol soyons seuls maîtresPour les aieuxPour la patrieBêchons joyeux (bis)Quand le champ fructifieL'âme se fortifiePour le drapeau pour la patrieMourir est beauNotre passé nous crieAyez l'âme aguerrie
Sous la plume de qui déjà est sorti ce chant patriotique que les écoliers de la plupart de nos établissements scolaires entonnent tous les matins sous le coup de huit heures, au moment de hisser au sommet de son mât notre fier bicolore ? Il faut bien dire que cette noble pratique, jadis incontournable, est passée de mode depuis longtemps dans bon nombre de nos écoles qui ont fini par y voir une corvée.
Qui est donc l'auteur de La Dessalinienne? Nombre d'entre nous hésiteront longtemps, citeront beaucoup d'autres noms avant de bredouiller dans le doute celui de Justin Lhérisson. Eh bien oui! ces cris du coeur, ces paroles sublimes de notre hymne national, sont de Justin Lhérisson. Et nous avons surtout oublié que ce mois de novembre 2007 ramène le centième anniversaire de sa mort. Il a vu le jour le 10 février 1873, il nous a quittés le 15 novembre 1907. Trente-quatre ans ! bien tôt pour partir, direz-vous... Mais il n'est pas le seul de nos valeurs sûres à être fauché ainsi en pleine jeunesse. Certains de nos hommes de talent ont tendance à partir tôt, parfois dans des circonstances tragiques : Jacques Stephen Alexis, 39 ; Jacques Roumain, 38 ; Jacques Roche 43. Tous morts bien avant l'âge...
Si les cinq strophes de La Dessalinienne, toutes palpitantes de patriotisme, sont déjà une bonne raison de vénérer et de célébrer Justin Lhérisson, il nous a laissé bien plus que cela. En 1893, il a publié deux poèmes : Les chants de l'aurore et Passe-temps. Mais Lhérisson est surtout connu dans nos milieux littéraires pour ses deux romans La famille des Pitite-Caille et Zoune chez sa nainnaine. En effet, ces deux oeuvres, écrites dans le langage original haïtien et la bonne tradition haïtienne des contes merveilleux racontés le soir dans les lakou, constituent une contribution énorme á la littérature haïtienne et à la littérature mondiale. Georges Anglade n'y va pas par quatre chemins : pour lui, si Haïti devait jamais apporter une quelconque contribution à littérature mondiale des XXe et XXIe siècles, cette contribution ne saurait être autre chose que la lodyans, cette manière, cet art de raconter dans une forme originale qui nous est propre. Or voilà que le professeur Anglade découvre en Lhérisson le pionnier de la lodyans, la lodyans écrite s'entend. Pour lui, Lhérisson a réussi quelque chose de phénoménal : il est un passeur heureux et béni qui a accompli un double passage : d'abord la sortie de l'invisibilité d'un savoir dire haïtien original ; ensuite le passage de l'oral à l'écrit d'une manière de raconter et de romancer propre aux Haïtiens. Ceci pour dire le grand mérite de cet homme immense parti trop tôt. Il serait donc à l'origine de ce qui est le plus susceptible de nous servir de contribution à la littérature mondiale. N'est-ce pas énorme ?
Et que dire de l'influence de Lhérisson sur tous ces écrivains haïtiens, tous ces conteurs de grand talent, la plupart à cheval sur deux siècles : Alexis, Roumain, Péan, Trouillot, Depestre, Anglade, Laferriére, Victor, Danticat... pour ne citer que quelques noms. Qu'ils aient lu ou pas Lhérisson, ils lui doivent bien tous quelque chose. Ils ont tous subi ou subissent encore pour la plupart l'influence du pionnier soit directement, soit par personnes interposées, car on retrouve bien chez eux, à un degré ou à un autre, les grands traits de la lodyans à définir comme un genre à part entière à mettre au crédit de notre patrimoine littéraire. Dans le chapitre de l'influence de Lhérisson sur les conteurs de sa génération et de générations postérieures, mon ami Pierre Clitandre va encore plus loin. Pour lui (Clitandre), l'influence de Lhérisson a débordé les frontières de notre littérature pour s'étendre à toute la littérature latino-américaine et caribéenne jusqu'au grand Gabriel Garcia Marquez lui-même, en accrochant au passage Patrick Chamoiseau. Clitandre trouve que la beauté entraînante des phrases de Marquez et les procédés de créolisation de Chamoiseau sont déjà inscrits dans les oeuvres de Lhérisson.
Voilà déjà Lhérisson campé dans une stature carrément imposante, et l'on n'a encore rien dit du journaliste. Et c'est là que Lhérisson est étonnant ! Avec quelques contemporains, dont Windsor Bellegarde et Seymour Pradel, il fonda la revue Jeune Haïti en 1894, et au tournant du siècle, il dirigea seul le quotidien Le Soir jusqu'à sa mort en 1907. Mais ce journal, alimenté presque exclusivement par Lhérisson lui-même, se révèle une histoire extraordinaire et tout simplement passionnante. Une affaire impensable ! Imaginez un moment un homme qui, en plus de l'exercice de sa profession d'avocat, de son engagement dans l'enseignement, sans parler de ses autres activités littéraires, arrive à alimenter huit ans durant presque à lui tout seul un quotidien à part entière avec un éditorial, des faits divers, une chronique mondaine, des informations internationales, des nouvelles locales de dernière heure et, bien sûr, de la publicité. Cet homme s'est en effet amusé pendant huit ans - et l'on ne sait jusqu'où il serait allé si la mort ne l'avait pas arrêté dans sa course folle - à littéralement pondre quotidiennement des articles sous des pseudonymes divers à résonance sarcastique comme Flic-Flac, G. Vu T. Moin, Régalo, Populo, Frollo... Un véritable monstre de la plume, une espèce de machine à écrire déraillée qui nous a laissé 2500 numéros de son quotidien qu'il vendait à 5 sous l'exemplaire et à une gourde l'abonnement mensuel. Pas moins de 10000 pages! Il faut vraiment le faire.
Jean Desquiron a reproduit dans son deuxième volume de "Haïti à la une" quelques-uns des éditoriaux du journal Le Soir sous la plume de Lhérisson. Les Orientaux, il n'y a pas à se le dissimuler, se sont emparés aujourd'hui presque entièrement de notre commerce d'importation. L'invasion a été rapide : il y a à peine dix ans que les premiers arrivèrent chez nous. Ils étaient très misérables. Coiffés de fez rouge et vêtus de guenilles, ils parcouraient nos villes et nos campagnes en vendant de menus objets sans grande valeur et demandant surtout la charité. Ceux-ci disparurent bientôt et furent remplacés par les Syriens actuels dont l'immigration organisée continue jusqu'à ce jour... C'est aujourd'hui un réseau compliqué ayant des embranchements dans les centres les plus éloignés... et aujourd'hui le Bord-de-mer offre l'aspect d'un pays conquis. (No. 234) Quel bagou !À en croire ce qui se dit, il y a de nouveaux candidats à la présidence... Vraiment on ne croyait pas qu'il y eut tant de présidentiables dans ce pays qu'on accuse pourtant de manquer d'hommes de valeur... Nous prions les honorables candidats à la présidence de se rappeler qu'il n'y a qu'un seul fauteuil présidentiel et que la prudence la plus élémentaire leur commande de ne pas trop se gourmer pour s'y asseoir, de crainte que miss Alice Roosevelt ne les en vienne chasser tous. (No. 146). Autre temps mêmes moeurs et le changement ne semble pas être pour demain ; on continuera longtemps encore à se battre sans vrai projet pour un seul fauteuil, le présidentiel. Une espèce de chaise musicale pour grandes personnes ! Et dire que Lhérisson proclamait que, par principe, son journal ne commentait pas la politique intérieure du pays. En voilà un qui prenait plaisir à se moquer du monde entier !Voilà donc quelques facettes de ce grand homme dont le centenaire de la mort risquait fort bien de passer tout à fait inaperçu ou presque, n'étaient quelques initiatives, comme cette semaine consacrée par Le Nouvelliste à Lhérisson, j'imagine sous l'impulsion du célèbre professeur barbu qui semble vouer une admiration frisant le fanatisme au maître consacré de la lodyans, au journaliste prodigieusement prolifique et à l'homme lui-même. Une bien maigre consolation, pour un homme d'une telle carrure, on en convient. Dans le cadre de ses éditions du centenaire, les Presses Nationales ont fait rééditer Zoune chez sa nainnaine et La famille des Pitite-Caille, les deux romans de Lhérisson que l'on peut désormais lire à la Bibliothèque nationale, car je les ai vus là-bas de mes propres yeux. Mais qu'en est-il des 10000 pages du journal Le Soir ? Je ne sais pas si la collection complète existe ailleurs, mais on la retrouve à la bibliothèque des frères de Saint Louis de Gonzague à la rue du Centre à Port-au-Prince, et j'ai eu le privilège d'en feuilleter quelques numéros. Dans quel état se trouve cette collection ? Chaque page que l'on tourne risque de se convertir en poussière si l'on n'y prend garde.
Je vois bien les Presses nationales saisir l'occasion pour digitaliser ce précieux document (la collection complète du journal Le Soir) et ainsi le sauver pour la postérité, en attendant de se pencher sur la concrétisation du vieux rêve de Lhérisson qui aurait souhaité une édition d'une anthologie de ses textes. Ce centenaire serait une bonne occasion de rendre ce petit service au double passeur. Je crois qu'on doit bien cela à Lhérisson.
Notes(1)Jean Desquiron : Haïti à la une, Tome II, 1870-1908.(2) Pierre Clitandre : Le Nouvelliste No. 37744 du 12 novembre 2007.(3)Georges Anglade : Le dernier codicille de Jacques Stephen Alexis, édition plume et encre, avril 2007.(4)Jobnel Pierre : Lhérisson, encore vivant.
Verly Dabel
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=50792&PubDate=2007-11-17
Funérailles de Justin Lhérisson
Ce jeudi 15 novembre marque le centenaire de la mort de Justin Lhérisson, décédé à l'âge de 34 ans. Nous publions dans cette édition l'article sur ses funérailles, paru le 20 novembre 1907 dans son journal Le Soir. Moments de fortes émotions. Et témoignages chrétiens d'un écrivain qui se tourne vers Dieu :"Je n'ai pas commis aucun crime. Je n'ai que des fautes. Pardonnez-moi..."
Quand, au mois de juillet de cette année, notre ami tomba malade peu après la mort stupéfiante du pauvre docteur Numa, personne ne pouvait prévoir qu'il dut, lui aussi, comme Godefroy, le jeune et doux sceptique, comme Clément Bellegarde, incarnation de la vigueur et de la franche gaîté, - et les autres disparaître sitôt. Ses funérailles qu'il a voulu simples et austères comme d'ailleurs le fut sa courte vie ont pris cependant, sans qu'on eut en fait pour cela, le caractère d'une grandiose et consolante manifestation. La société de Port-au-Prince, en ses diverses couches, tous ceux qui travaillent ont tenu à coeur à rendre au cher disparu l'hommage qui lui était dû.
A côté de plusieurs membres du gouvernement, on voyait d'anciens ministres, foule de notabilités de notre Magistrature, de l'université, du corps législatif et de la presse.
Le deuil était conduit par le frère aîné, M.L.C. Lhérisson, le directeur bien connu du collège Louverture. De la maison mortuaire à l'église, le modeste cercueil fut porté à bras par les amis en signe de regret et d'affection.« Le Nouvelliste » dans sa note nécrologique de samedi exprimant le voeu de voir « le pays rendre un hommage solennel et mérité au professeur dévoué, au patriote qui en un tour simple et sincère exprima dans « La Dessalinienne » nos aspirations.
Si les morts, par-delà cette terre, exprimant encore quelque sentiment, l'âme de Justin Lhérisson a dû frissonner d'aise aux accents répétés de sa chère Dessalinienne qu'il aimait tant fredonner en cercle d'intimes.
Le président de la République avait, en effet, envoyé aux obsèques la musique spéciale de la Garde qui, sur tout le parcours, joua, d'intervalle en intervalle, l'hymne national dont la poésie si pleine de réconfortantes idées, de nobles aspirations peint l'homme, la personnalité complexe que fut Justin.
L'église était comble, S.G. Mgr Conan, l'Archéologue coadjuteur Mgr Pichon étaient à leurs trônes, le supérieur du Séminaire le R.P. Benoit et beaucoup d'autres prêtres, des soeurs de St-Joseph de Cluny, des filles de la Sagesse, des frères de l'Instruction chrétienne assistèrent à la cérémonie religieuse ou officiait Mgr Pouplard, curé de l'église métropolitaine.Une excellente inspiration du « Conseil de l'Assomption du Centenaire » tint avantageusement lieu, au cimetière, de discours, de fleurs et de couronnes.
Les dernières prières du clergé achevées, un coeur improvisé entonna autour de la fasse béante et au milieu d'un débordement de sanglots les patriotiques complets de « La Dessalinienne ».
C'est sur cette note suprêmement élégiaque et après un bref et impressionnant adieu de M.L.C. Lhérisson au cadet bien aimé et respectueux trop tôt en-allé que l'assistance se dispersa avec dans l'âme comme une sensation du vide.
Ses derniers moments sa mort
Il n'est peut-être pas sans intérêt de suivre Justin Lhérisson dans la phase dernière de sa maladie afin de bien montrer que tempérament il fut.
De juillet à mi-octobre, cet admirable bûcher abattit pas mal de besogne, combina et réalisa certains plans en vue d'assurer la vitalité de son journal et de s'assurer du même coup un peu de tranquillité d'esprit, la possibilité de travailler. Mais à partir de cette dernière époque, la forte tension imprimée à ses nerfs et à son esprit détermina chez lui un affaiblissement notable des forces physiques auxquels suppléait uniquement son vouloir - vivre porté au maximum d'intensité.
Les symptômes graves et alarmants apparurent le mardi 12 novembre ; et dès lors Lhérisson eut le sentiment très précis qu'il approcha du terme fatal.
Ce jour-là, Mgr Pichon qui le visitait de temps en temps lui administra les derniers sacrements.
Quelle lutte ! Quelles angoisses ! La sainte et béate résignation devant l'arrêt immuable du destin pouvait-il l'avoir lorsque ses regards s'arrêtaient sur ses six petites têtes chères, insoucieuses des pièges de l'après et meurtrissante existence ? Lui, l'homme du devoir, le père de famille volontairement façonné à la vie simple pour éviter toute défaillance, s'en est allé placidement vers l'inconnu sans avoir accompli l'oeuvre d'éducation de ses enfants ! Non ! ... Il trouvait la chose injuste, éternelle, inique.
Rien de plus poignant, de plus atroce, de plus mélancolique que la lutte désespérée livrée dans des conditions aussi précaires contre la mort assassine.
Le vendredi 15 novembre vers 10 heures du matin, dans une exaltation mystique de l'âme vers Dieu, notre pauvre ami s'écrie : « Je suis jeune, je n'ai que trente quatre ans. Je suis ivre de la vie. Seigneur, si je veux vivre, c'est pour l'entretien et l'éducation de mes enfants et aussi pour rendre encore quelques services à mon pauvre pays. »A mesure que le jour décline, les indispositions deviennent plus fréquentes ; elles sont suivies d'un intervalle calme pendant lequel le malade avec l'intégrité de ses facultés voit venir la mort.
Il était 2 heures de l'après-midi quand, abandonnant la chaise longue où il se tenait constamment assis, il prononça debout ces paroles attristées : « Seigneur, ayez pitié de moi ... Pardonnez à votre humble serviteur ... Je n'ai jamais commis aucun crime ...Je n'ai que des fautes ... Pardonnez-moi. Recevez mon âme ». Puis, appelant quelques membres de la famille, il demande pardon à tous ceux qu'il a cru avoir offensé dans ses moments de mauvaise humeur.
Sur le coup de 5 heures, une extase s'empara de son être. Couché sur son lit, il laissa errer autour de lui des regards radieux pleins de calme et de sérénité. « Quel temps ! Quel spectacle! s'écrie-t-il. On me donnerait un million que je ne serais pas aussi heureux. C'est l'éternel printemps »...Il se lève seul, arpente la chambre et continue : « Je vais mourir aujourd'hui. Mon âme, tout à l'heure va traverser ce ciel bleu pour aller retrouver son créateur. Je te la remets, créateur, aussi pure que tu me l'avais donnée ».
Un peu fatigué, il s'étend un moment et, penchant l'oreille : « Venez donc écouter cette marque. Elle est suave, sublime! Quelle harmonie!...»Quelques minutes après, il se dresse et, avec force et dans un geste énergique il prononce ces paroles :« Non! Je ne veux pas mourir. C'est un crime de mourir à mon âge quand j'ai des enfants à élever et une patrie à servir...»Et, sur un ton adouci : « Mais, Seigneur, puisque c'est ta volonté ... tant mieux!...»Après une pause : « ... Que l'humanité est l'aide! Qu'elle est l'aide !... Je préfère m'en aller ...»La nuit arrive, nuit fatale qui devait anéantir les promesses de ce jeune esprit passionné de la souveraine vertu du travail. Il est 11 heures moins 10 minutes. Profondément lassé par la fièvre nerveuse qui le minait et l'éveil constant de son vouloir-vivre, il venait contrairement à ses habitudes de se mettre au lit. Il nous répétait souvent qu'il voulait mourir debout.
S'étant recueilli environ dix minutes, lentement et avec les accents d'une voix qui s'éteint, il s'exprimait ainsi : « L'heure dernière est arrivée ... Oui... Je vais quitter cette terre ... L'Humanité n'est pas belle... Elle est laide... Il n'y a pas lieu de faire des efforts pour y rester. »
Un mouvement se produisit encore en cet organisme harassé pour ressaisir, dans un suprême effort de volonté, un reste de vie qui déjà s'échappait.
Hélas! Ce fut en vain. La mort avait appesanti ses doigts de marbre sur le front du fier et courageux lutteur.
(1) Extrait du journal Le Soir, mercredi 20 novembre 1907, No. 267
Quand, au mois de juillet de cette année, notre ami tomba malade peu après la mort stupéfiante du pauvre docteur Numa, personne ne pouvait prévoir qu'il dut, lui aussi, comme Godefroy, le jeune et doux sceptique, comme Clément Bellegarde, incarnation de la vigueur et de la franche gaîté, - et les autres disparaître sitôt. Ses funérailles qu'il a voulu simples et austères comme d'ailleurs le fut sa courte vie ont pris cependant, sans qu'on eut en fait pour cela, le caractère d'une grandiose et consolante manifestation. La société de Port-au-Prince, en ses diverses couches, tous ceux qui travaillent ont tenu à coeur à rendre au cher disparu l'hommage qui lui était dû.
A côté de plusieurs membres du gouvernement, on voyait d'anciens ministres, foule de notabilités de notre Magistrature, de l'université, du corps législatif et de la presse.
Le deuil était conduit par le frère aîné, M.L.C. Lhérisson, le directeur bien connu du collège Louverture. De la maison mortuaire à l'église, le modeste cercueil fut porté à bras par les amis en signe de regret et d'affection.« Le Nouvelliste » dans sa note nécrologique de samedi exprimant le voeu de voir « le pays rendre un hommage solennel et mérité au professeur dévoué, au patriote qui en un tour simple et sincère exprima dans « La Dessalinienne » nos aspirations.
Si les morts, par-delà cette terre, exprimant encore quelque sentiment, l'âme de Justin Lhérisson a dû frissonner d'aise aux accents répétés de sa chère Dessalinienne qu'il aimait tant fredonner en cercle d'intimes.
Le président de la République avait, en effet, envoyé aux obsèques la musique spéciale de la Garde qui, sur tout le parcours, joua, d'intervalle en intervalle, l'hymne national dont la poésie si pleine de réconfortantes idées, de nobles aspirations peint l'homme, la personnalité complexe que fut Justin.
L'église était comble, S.G. Mgr Conan, l'Archéologue coadjuteur Mgr Pichon étaient à leurs trônes, le supérieur du Séminaire le R.P. Benoit et beaucoup d'autres prêtres, des soeurs de St-Joseph de Cluny, des filles de la Sagesse, des frères de l'Instruction chrétienne assistèrent à la cérémonie religieuse ou officiait Mgr Pouplard, curé de l'église métropolitaine.Une excellente inspiration du « Conseil de l'Assomption du Centenaire » tint avantageusement lieu, au cimetière, de discours, de fleurs et de couronnes.
Les dernières prières du clergé achevées, un coeur improvisé entonna autour de la fasse béante et au milieu d'un débordement de sanglots les patriotiques complets de « La Dessalinienne ».
C'est sur cette note suprêmement élégiaque et après un bref et impressionnant adieu de M.L.C. Lhérisson au cadet bien aimé et respectueux trop tôt en-allé que l'assistance se dispersa avec dans l'âme comme une sensation du vide.
Ses derniers moments sa mort
Il n'est peut-être pas sans intérêt de suivre Justin Lhérisson dans la phase dernière de sa maladie afin de bien montrer que tempérament il fut.
De juillet à mi-octobre, cet admirable bûcher abattit pas mal de besogne, combina et réalisa certains plans en vue d'assurer la vitalité de son journal et de s'assurer du même coup un peu de tranquillité d'esprit, la possibilité de travailler. Mais à partir de cette dernière époque, la forte tension imprimée à ses nerfs et à son esprit détermina chez lui un affaiblissement notable des forces physiques auxquels suppléait uniquement son vouloir - vivre porté au maximum d'intensité.
Les symptômes graves et alarmants apparurent le mardi 12 novembre ; et dès lors Lhérisson eut le sentiment très précis qu'il approcha du terme fatal.
Ce jour-là, Mgr Pichon qui le visitait de temps en temps lui administra les derniers sacrements.
Quelle lutte ! Quelles angoisses ! La sainte et béate résignation devant l'arrêt immuable du destin pouvait-il l'avoir lorsque ses regards s'arrêtaient sur ses six petites têtes chères, insoucieuses des pièges de l'après et meurtrissante existence ? Lui, l'homme du devoir, le père de famille volontairement façonné à la vie simple pour éviter toute défaillance, s'en est allé placidement vers l'inconnu sans avoir accompli l'oeuvre d'éducation de ses enfants ! Non ! ... Il trouvait la chose injuste, éternelle, inique.
Rien de plus poignant, de plus atroce, de plus mélancolique que la lutte désespérée livrée dans des conditions aussi précaires contre la mort assassine.
Le vendredi 15 novembre vers 10 heures du matin, dans une exaltation mystique de l'âme vers Dieu, notre pauvre ami s'écrie : « Je suis jeune, je n'ai que trente quatre ans. Je suis ivre de la vie. Seigneur, si je veux vivre, c'est pour l'entretien et l'éducation de mes enfants et aussi pour rendre encore quelques services à mon pauvre pays. »A mesure que le jour décline, les indispositions deviennent plus fréquentes ; elles sont suivies d'un intervalle calme pendant lequel le malade avec l'intégrité de ses facultés voit venir la mort.
Il était 2 heures de l'après-midi quand, abandonnant la chaise longue où il se tenait constamment assis, il prononça debout ces paroles attristées : « Seigneur, ayez pitié de moi ... Pardonnez à votre humble serviteur ... Je n'ai jamais commis aucun crime ...Je n'ai que des fautes ... Pardonnez-moi. Recevez mon âme ». Puis, appelant quelques membres de la famille, il demande pardon à tous ceux qu'il a cru avoir offensé dans ses moments de mauvaise humeur.
Sur le coup de 5 heures, une extase s'empara de son être. Couché sur son lit, il laissa errer autour de lui des regards radieux pleins de calme et de sérénité. « Quel temps ! Quel spectacle! s'écrie-t-il. On me donnerait un million que je ne serais pas aussi heureux. C'est l'éternel printemps »...Il se lève seul, arpente la chambre et continue : « Je vais mourir aujourd'hui. Mon âme, tout à l'heure va traverser ce ciel bleu pour aller retrouver son créateur. Je te la remets, créateur, aussi pure que tu me l'avais donnée ».
Un peu fatigué, il s'étend un moment et, penchant l'oreille : « Venez donc écouter cette marque. Elle est suave, sublime! Quelle harmonie!...»Quelques minutes après, il se dresse et, avec force et dans un geste énergique il prononce ces paroles :« Non! Je ne veux pas mourir. C'est un crime de mourir à mon âge quand j'ai des enfants à élever et une patrie à servir...»Et, sur un ton adouci : « Mais, Seigneur, puisque c'est ta volonté ... tant mieux!...»Après une pause : « ... Que l'humanité est l'aide! Qu'elle est l'aide !... Je préfère m'en aller ...»La nuit arrive, nuit fatale qui devait anéantir les promesses de ce jeune esprit passionné de la souveraine vertu du travail. Il est 11 heures moins 10 minutes. Profondément lassé par la fièvre nerveuse qui le minait et l'éveil constant de son vouloir-vivre, il venait contrairement à ses habitudes de se mettre au lit. Il nous répétait souvent qu'il voulait mourir debout.
S'étant recueilli environ dix minutes, lentement et avec les accents d'une voix qui s'éteint, il s'exprimait ainsi : « L'heure dernière est arrivée ... Oui... Je vais quitter cette terre ... L'Humanité n'est pas belle... Elle est laide... Il n'y a pas lieu de faire des efforts pour y rester. »
Un mouvement se produisit encore en cet organisme harassé pour ressaisir, dans un suprême effort de volonté, un reste de vie qui déjà s'échappait.
Hélas! Ce fut en vain. La mort avait appesanti ses doigts de marbre sur le front du fier et courageux lutteur.
(1) Extrait du journal Le Soir, mercredi 20 novembre 1907, No. 267
Lhérisson, encore vivant
Georges Anglade, géographe et littéraire, nous a accordé un entretien sur la lodyans haïtienne, la vie et l'oeuvre de Justin Lhérisson en marge du centenaire de la mort de ce romancier, le 15 novembre 2007. L'auteur de Le Rire haïtien montre que Lhérisson est un passeur de génie.
Le Nouvelliste : Vous admirez beaucoup Justin Lhérisson et vous êtes l'un des spécialistes de la lodyans, forme d'expression locale et originale. Or le 15 novembre 2007 ramenera le centenaire de la mort de Justin Lhérisson. Selon vous, pourquoi, on ne parle même pas du centenaire de la mort de ce lodyanseur de renom?
G.A : Il y a trois questions d'importance dans votre ouverture. Je vais donc répondre aux trois questions dans l'ordre que vous avez choisi. J'admire Lhérisson ? Eh oui, mais pour quelque chose de bien précis, qui est de l'ordre du double passage réussi par un passeur : d'abord la sortie de l'invisibilité d'un savoir-dire haïtien original ; ensuite le passage de l'oral à l'écrit de cette manière de raconter et de romancer propre aux Haïtiens. Voilà pour le double passage.
C'est quelque chose d'énorme, qui interpelle le social haïtien dans toutes ses dimensions. À la limite, la littérature n'est même pas ici l'élément principal du passage qui s'opère, puisqu'il s'agit de la sortie du creuset qui a forgé la nation d'une dimension constitutive du fait haïtien, comme le créole en est une, comme le vodou en est une, comme le compagnonnage agricole en est une... dimensions toutes trois de la même portée que la lodyans en tant que création collective aux fondements de la nation.Lhérisson est un forgeron avant toute autre chose, celui qui a été dans le creuset en fusion pour en sortir la lodyans en disant que cette manière que nous avons de nous raconter est un art authentique, à l'égal de tout art romanesque d'autres sociétés. Il est extrêmement important, dans une société telle que la nôtre, une Terra Incognita dont tout reste à dire, car notre ignorance de ce que nous sommes et de ce que nous avons été est profonde, il est important, disais-je, que nous soyons à l'écoute des savoir-faire, des savoir-être, des savoir-dire, de nos sources et ressources. Le vodou a été maltraîté longtemps, le créole a été méprisé longtemps dessus les galeries et dessous les tonnelles des minorités... avant de connaître un début de reconnaissance, tout juste récemment. Et l'on est ainsi loin d'avoir fait pour le créole et pour le vodou ce qu'il faudrait faire, et d'avoir fait du créole et du vodou ce qu'il faudrait en faire... Voire pour la lodyans !Quand j'entrais à l'université d'État d'Haïti en 1962, il n'y avait que Pradel Pompilus qui s'en allait partout dire «Le Français n'est pas notre langue»; et je me souviens que des lettrés et des bien-pensants riaient sous cape, comme on rit d'un obsédé qui aurait consacré son précieux temps à quelque chose de marginal, comme un manuel de littérature haïtienne. On en avait fait de chaudes gorges, jusque chez ceux, professeurs comme lui, qui auraient dû être les farouches défenseurs de cette percée, de ce passage par un autre passeur. Et pourtant, vingt ans après, d'obstinations, les choses avaient changé, et son pari gagné.
Tels sont les passeurs et tels sont leurs passages.Vous savez, la lodyans haïtienne, telle qu'elle a imprégné le XXe siècle littéraire haïtien, risque bien de passer, dans un siècle, par exemple en 2107, ou même dans deux siècles, en 2207, pour la colonne vertébrale du XXe siècle littéraire haïtien. Il n'est que d'attendre.Tous les écrivains n'ont évidemment pas été des lodyanseurs, mais tous lui doivent quelque chose, et la plupart beaucoup. Et vous serez surpris de ce qui va alors arriver à Roumain lui-même, dont la langue doit tellement aux deux passages de la lodyans. Un Roumain lodyanseur, eh oui!
Et en tout cas, un fait demeurera, Lhérisson a joué ce rôle capital en début du XXe siècle, d'abord et avant tout par son action de passeur dans son journal LE SOIR, et ensuite par ses deux petits romans.Que j'aime d'abord chez Lhérisson le passeur de génie va de soi. Quant à l'écrivain, c'est dans LE SOIR qu'il flamboie comme peu d'écrivains ont flamboyé dans le siècle. Mais comme LE SOIR n'est toujours pas vraiment accessible, à moins d'aller lire l'unique exemplaire complet, à ma connaissance, à la rue du Centre chez le Frère Ernest, le cher Lhérisson est encore un inconnu du public et de la littérature haïtienne.G.A : votre deuxième question : Je serais l'un des rares spécialistes de la lodyans? Après une réelle éclipse d'un siècle, il y a maintenant de plus en plus de spécialistes du littéraire à savoir de quoi ils parlent en disant lodyans. Il suffit de lire «Le dernier codicille de Jacques Stephen Alexis», qui est quand même partout accessible, pour s'en rendre compte. Il y a une bonne dizaine parmi les critiques francophones et anglophones de premier plan à savoir finement parler de la lodyans haïtienne dans ce Codicille même. L'ignorance de la lodyans est en train de s'estomper, et une timide reconnaissance commence. Mais on est encore loin de la grande popularité comme on est loin des violentes réactions de rejet d'il y a cinq ans. Cette histoire de lodyans est en marche à nouveau.
Ceci dit, oui, j'ai moi-même cherché à comprendre les fondements théoriques et les procédés de la lodyans. J'en ai fait l'une de mes préoccupations, parmi d'autres préoccupationss évidemment, pendant une dizaine d'années dans les archives et les bibliothèques, de la rue du Centre notamment. Quant au terrain de la lodyans, j'arrivais dans ce champ imprégné, car je suis né dans un environnement de lodyans provinciale, j'ai grandi en côtoyant des lodyanseuses et lodyanseurs de grand talent, je m'y suis essayé très tôt moi-même à l'oral comme à l'écrit, dès douze, treize et quatorze ans... (J'ai au moins deux textes tout en humour publiés à ces âges tendres) et c'est dans la cinquantaine bien sonnée, que j'ai enfin pu prendre à bras le corps cette vieille question personnelle laissée en suspens quarante ans durant, mais toujours présente en filigrane.J'ai alors voulu raconter mon temps et ma génération par la lodyans, ce que je crois avoir fait (Rire Haïtien, 2006) et j'ai dû me forger les outils de théorisation et de méthodologie qui n'existaient pas pour ce faire. Cela fait-il de moi un spécialiste du littéraire ou un critique littéraire ? Cela n'a jamais été mon projet. Je suis tout simplement, à côté d'autres choses, un lodyanseur comme j'aurais pû être musicien ou peintre, si j'en avais les talents. Je sais savoir tirer des lodyans, et comme pour tirer il me fallait des outils, je les ai forgés comme tout bon artisan fabrique les outils qui manquent à son atelier. La postérité jugera donc sur pièce ma contribution, et me mettra dans une case ... c'est leur travail de faire cela, pas le mien.
J'ai donc écrit dans cette décennie, pour les besoins de mon art et pour compenser pour les outils qui manquaient, une dizaine de textes de fond sur la lodyans, et j'ai aussi produit un corpus de lodyans, pour aussi ouvrir la voie à ceux qui s'y engouffreront plus tard, armés qu'ils seront de toute l'armature académique requise. Car, je crois que ces travaux à venir viendront forcément de la profonde et longue recherche universitaire.Disons encore, plus précisément, que cela fait plus de cinquante ans, entre 1950 et 1960, que Pradel Pompilus sortait les premières caractéristiques du genre et Jacques Stéphen Alexis proclamait son statut de romanesque proprement haïtien. Depuis, la lodyans n'a pas été sérieusement revisitée. D'ailleurs, on peut dire que la critique littéraire haïtienne est le seul champ à n'avoir pas produit de ruptures significatives au long des trente studieuses de la sixième génération, 1970-2000, alors que, dans pratiquement tous les autres champs, il y a eu des ruptures conséquentes. Cette stagnation, de ce champ particulier de la critique littéraire, nous amène tout naturellement à la troisième partie de votre question.
G.A : Pourquoi on ne parle même pas du centenaire de la mort de ce lodyanseur de renom? C''est le noyau dur de votre question. Nous devrions effectivement crouler sous toutes sortes de manifestations au souvenir d'un tel passeur et d'un tel passage... Et bien non, pour le moment. Mais cela viendra inéluctablement, un jour.Et vous me demandez pourquoi un tel état de choses, ici et maintenant. Je suggère que vous fassiez une enquête à micro ouvert, puisque vous les connaissez tous, en qualité de directeur de la section culturelle au journal Le Nouvelliste. Allez le leur demander et je parie que vous allez recueillir un florilège peu banal de mots, pour cacher tout simplement un mode de fonctionnement grégaire, de groupes, clans, tribus, réseaux... dont la frayeur suprême de chaque membre adoubé est d'être exclu de la bande pour trop d'écart de pensée, ou pour velléités d'autonomie. Tout le monde a peur de se retrouver seul, et ils ont raison d'avoir peur, car cette société fait figure de meute à la curée permanente des solitaires. Avec cela, vous n'avez pas beaucoup de chances de voir des individus qui osent, des positions minoritaires, des débordements par les marges, etc. Nous ne bougeons que tous ensemble, imperceptiblement. Pour l'innovation, dans ce type de fonctionnement dont le ton se donne dessus galeries et dessous tonnelles, on repassera! Et on attendra! Longtemps.
Pour ma part, j'ai fait ce que j'ai pu pour ne pas laisser le centenaire de la mort de Lhérisson passer «en bas table» : conférence à l'université de Montréal en fac des Lettres, circulation planétaire sur le WEB d'une lettre occasionnelle sur ce centenaire, intervention à la Sorbonne pour le cinquantenaire du 1er Congrès des artistes et écrivains noirs de 1956, prestation à Dakar devant une centaine d'intellectuels du continent rassemblés pour la préparation du troisième festival mondial des arts nègres , un Hebdo dans le Nouvelliste qui a fait mouche ce juillet 2007... Bref, je crois que tout le monde interessé à cette chose sait maintenant que Lhérisson est mort à 34 ans, le vendredi soir du 15 novembre, à la dernière heure du jour.... Et que c'était un grand passeur. Et qu'il existe un Rire haïtien...
L.N : Pourriez-vous nous présenter de manière précise la vie et l'oeuvre de Justin Lhérisson. Peut-on penser avec Lhérisson aujourd'hui ?
G.A : Sur la première partie de votre question, la vie de Justin Lhérisson, je n'ai pas cherché à faire sa biographie, me contentant des grands tournants et des dates marquantes de sa vie. Et de son oeuvre, j'ai surtout mis du temps à prendre connaissance des 2500 numéros du journal Le SOIR, dix mille pages ! J'ai abordé son journal comme le réceptacle aménagé par Lhérisson pour accueillir toute la production littéraire de son temps en feuilleton. LE SOIR est ainsi l'organe dans lequel retrouver la première décennie de la lodyans haïtienne sous la plume de plusieurs écrivains, dont le très puissant Fernand Hibbert, sans doute le plus significatif de tous pour ce genre littéraire, et dont Le Mariage d'Otto, en octobre 1904, ouvre le passage à l'écrit de la lodyans dans les colonnes du SOIR.
Peut-on penser aujourd'hui avec Lhérisson? Sans aucun doute oui, si par cela on entend penser avec la lodyans. Peut-on penser Port-au-Prince aujourd'hui avec Platon ? C'est encore oui, en autant que cela veuille dire penser les internalités de la ville dans lesquelles Platon s'est distingué. En méthode, cela oblige d'aller plus loin que l'étape descriptive, l'empirisme du premier degré et d'atteindre à l'abstration qui est derrière. Oui on peut penser avec la lodyans dont Lhérisson, etc... Oui, on peut penser Port-au-Prince avec Machiavel en autant que l'on travaille avec et sur les externalités.Je vois bien d'où vient votre question, parce que sa formulation traine un peu partout cette année : Peut-on penser l'actuel avec Roumain? La réponse est oui, mais suppose que l'on dise préalablement l'abstraction par delà Roumain que Roumain porte dans son oeuvre, et c'est ce nouveau construit théorique que l'on va ensuite opérationnaliser pour penser l'actuel. À aucun moment, cela ne peut être une simple translation, un report, un placage... sans une médiation conceptuelle. Cela va loin et profond en théorisation comme en méthodologie, loin des lieux communs, des pétitions de principe et autres voye monte bruyants de la meute ! La connaissance de Roumain me semble atteindre justement ce palier d'avant l'abstraction, que l'on attend encore. Franchir cette étape est affaire de longues et sérieuses reproblématisations... qui peut être ont été déjà concoctées dans de patients projets, universitaires notamment... Nous en attendons les révélations, car le bruit actuel sature tellement que l'on a du mal à distinguer les pistes nouvelles et porteuses. Dès que l'on reviendra à un peu de calme, on va savoir par décantation.
Peut-on penser aujourd'hui avec Lhérisson? Je reprends la question, pour dire encore oui, sous condition du travail de reproblématisation qui, dans ce cas, a été fait. Et ce travail est accessible autant dans des oeuvres de création que dans des travaux académiques. Cela veut dire que penser l'actuel avec Lhérisson, c'est penser l'actuel avec la théorie de la lodyans comme genre littéraire qui, comme tous les genres littéraires, colle à son temps et au temps qu'il fait.
L.N : La politique, la paysannerie et la domesticité sont autant de thèmes récurrents dans l'oeuvre de Lhérisson. Est-ce que la manière de voir la politique et la domesticité en Haïti a changé ?
G.A : Absolument oui. Les questions sont les mêmes mais ce sont les réponses qui ont changé. Chaque génération à une réponse différente à la même question de la domesticité, de la paysannerie, de l'agriculture, de la politique. Au XXe siècle en Haïti, on arrive à distinguer clairement trois moments différents qui apportent trois réponses différentes à la même question qui revient à chaque génération. Pour dire vite un exemple, les lodyans de début de siècle se fondaient sur la nécessaire éducation des paysans (Lhérisson dans Zoune); celles du mitan de siècle disaient qu'il fallait se baser à la fois sur les connaissances du paysan et les apports de la science (Sixto dans l'agronome) ; en fin de siècle, la perspective qui va dominer est celle de s'instruire d'abord des savoir-faire du paysan pour penser l'alternative (La sixième génération). Trois générations, trois réponses différentes à la même question en dedans d'un même siècle. Et il en va ainsi de la majorité des thèmes que l'on retrouve dans les lodyans.
J'ai eu l'occasion d'approfondir pendant quelques mois, presque une année tout de même, ce point particulier que soulève votre question. En juin 2005, à Bled en Slovénie, au 71e congrès mondial du PEN international, j'ai présenté le résultat de cette réflexion sur génération et lodyans. Je vais vous retrouver cet article pour votre semaine au Nouvelliste, mais en avertissant que c'était une table ronde de pointe, sur invitation à seulement moins de dix personnes qui situaient leurs travaux aux confins de deux univers, pour moi le géographique et le littéraire. C'est d'exploration de voies inconnues qu'il s'agissait en Slovénie, comme vous verrez dans l'article, forcément très... académique.
L.N : Justin Lhérisson a publié quatre recueils de poèmes : Myrtha (1892), Les chants de l'aurore (1893), Passe-temps 1893 et Boulets rouges.... Pourquoi ne parlez-vous pas beaucoup de sa poésie?
G.A : Je n'ai jamais opiné publiquement sur la poésie, comme le ferait un expert de la chose, ce que je ne suis pas. J'ai choisi depuis longtemps d'être vis-à-vis de la poésie dans la posture du 'LECTEUR; celui qui en lit beaucoup en amateur, sans systématisme, qui à ses préférences et ses références... Le Frère Ernest m'a déjà mis entre les mains deux des recueils de Lhérisson.. C''est d'ailleurs en page de garde de l'un d'eux, Passe-temps je crois, que me vient cet belle photo de Justin Lhérisson, a 19 ans sans doute, en 1893. J'ai fait faire le tour de la toile par courriel à cette photo «inconnue» de lui et je l'ai republié dans le Rire haïtien, et dans La lettre occasionnelle aussi. Et maintenant dans Le Nouvelliste de cette semaine, c'est toujours la même photo de son recueil de poésie de 1893 qui est popularisée..
L.N : Vous dites souvent, où on vous fait dire, que Lhérisson est le plus grand écrivain qu'a connu le XXe siècle, est-ce parce qu'il est venu avec la lodyans ?
G.A : Non, non, je ne me pose pas ce genre de question et je ne sais vraiment pas ce qu'est le plus grand écrivain d'une période, d'autant que chaque époque postérieure va recomposer cette liste d'un point de vue différent. Ce que je sais cependant, c'est que Lhérisson est un grand passeur, sans doute le plus grand passeur du XXe, puisque rien ne se compare vraiment à cet extraordinaire double passage de la lodyans, de l'invisibilité à la mise en lumière (où elle aurait pu rester à l'oralité, genre Sixto plus tard) mais ensuite de l'oralité à l'écriture... Mais, ça ne fait pas de lui le plus grand écrivain pour autant, loin de là. Et c'est une autre question. Je ne crois pas que ce soit en ces termes qu'il faille en parler. Ce qu'a fait Lhérisson déborde largement le strict point de vue littéraire, C'est du social total et global que de prendre une construction collective à jaillir du creuset de la nation et d'en offrir une inscription dans la trame nationale. Personne ne viendra me raconter que ce n'est rien comme romanesque propre à nous, et qu'il se serait encore fait plus, par l'importation de telle ou telle manière venant de tel ou tel autre monde... C'est d'ailleurs ce qu'avait découvert Jacques Stéphen Alexis, la méfiance nécessaire à avoir des attentes des grands centres en vogue qui réclament de nous du pittoresque et de l'exotisme... à vous dénaturer votre art local. Le dernier codicille à son immense testament est aussi cette ferme mise en garde, toujours actuelle, de trop vouloir plaire au Blanc... D'ailleurs, le Codicille est traversé par cette recommandadtion d'Alexis, qui savait lui-même de quoi il parlait, pour s'être frotté au courant du réalisme soviétique... d'où lui venait l'essentiel de son errance théorique, rapidement rectifiée d'ailleurs... au profit de cet art authentiquement local qu'est la lodyans, etc. Il faut là retourner aux trois textes de théories d'Alexis pour juger sur pièces et non sur Zen... ce que tente justement le Codicille.
L.N. Venons-en alors à ce dernier codicille de Jacques Stephen Alexis. Pourquoi avoir écrit ce livre ?
G.A : C'est le coup de tonnerre de Jacques Stéphen Alexis sur la lodyans qui m'a fait lui rendre l'hommage de l'opuscule de cette année 2007, sous le titre «Le dernier codicille de Jacques Stephen Alexis». Je ramasse dans ce travail de quoi introduire n'importe quelle personne de bonne volonté à la lodyans haïtienne, en y montrant un être d'exception dans son cheminement qui l'amène à la conclusion que la lodyans est la tradition narrative authentiquement haïtienne.
Ce que je crois, c'est que ce moment vécu par ce personnage, cette conjoncture donc, est le grand rendez-vous raté de la lodyans avec l'histoire de la littérature mondiale dans ce tournant 1960, car Jacques Stéphen Alexis va mourir et le pays se fermer au monde. Que l'une et l'autre de ces deux conditions aient été autres, la lodyans haïtienne serait depuis longtemps sur la carte du monde avec toute la flamboyance que savait déployer Alexis... d'autant que Jacques Stephen Alexis engrangeait de quoi écrire Ficelle, son compendium de lodyans, sur les gens de Jérémie notamment.. Je crois qu'il allait faire faire un bond mondial à la lodyans.
L.N : Peut-on dire que Alexis est un théoricien de la lodyans? Y en-a -t'il d'autres ?
G.A : Absolument oui, et un très grand, tel que le révèlent toutes les citations et annotations dans le codicille. Les cinq dimensions principales de la lodyans sont déjà en place chez lui, même s'il vous traite de ces choses, dans cette faconde entraînante, mais loin de la systématique attendue.
La mise en place des dimensions principales sera ensuite affaire de principes et manières de faire par de longues observations et de longues procédures... Tout est actuellement bien en place pour la lodyans, la bibliographie dans le Codicille s'en fait le guide, en attendant que de jeunes universitaires, partant de ce point, puissent consacrer les années qu'il faudra pour mettre la lodyans à un autre palier théorique. Je n'ai aucun doute que cela va se passer ainsi, nous sommes quinze millions dans dix communautés dans le monde. Les relèves de la sixième génération sont déjà en place et en partie sur le terrain... cet avenir-là est assuré par le grand nombre que nous sommes.
Le Nouvelliste : Vous admirez beaucoup Justin Lhérisson et vous êtes l'un des spécialistes de la lodyans, forme d'expression locale et originale. Or le 15 novembre 2007 ramenera le centenaire de la mort de Justin Lhérisson. Selon vous, pourquoi, on ne parle même pas du centenaire de la mort de ce lodyanseur de renom?
G.A : Il y a trois questions d'importance dans votre ouverture. Je vais donc répondre aux trois questions dans l'ordre que vous avez choisi. J'admire Lhérisson ? Eh oui, mais pour quelque chose de bien précis, qui est de l'ordre du double passage réussi par un passeur : d'abord la sortie de l'invisibilité d'un savoir-dire haïtien original ; ensuite le passage de l'oral à l'écrit de cette manière de raconter et de romancer propre aux Haïtiens. Voilà pour le double passage.
C'est quelque chose d'énorme, qui interpelle le social haïtien dans toutes ses dimensions. À la limite, la littérature n'est même pas ici l'élément principal du passage qui s'opère, puisqu'il s'agit de la sortie du creuset qui a forgé la nation d'une dimension constitutive du fait haïtien, comme le créole en est une, comme le vodou en est une, comme le compagnonnage agricole en est une... dimensions toutes trois de la même portée que la lodyans en tant que création collective aux fondements de la nation.Lhérisson est un forgeron avant toute autre chose, celui qui a été dans le creuset en fusion pour en sortir la lodyans en disant que cette manière que nous avons de nous raconter est un art authentique, à l'égal de tout art romanesque d'autres sociétés. Il est extrêmement important, dans une société telle que la nôtre, une Terra Incognita dont tout reste à dire, car notre ignorance de ce que nous sommes et de ce que nous avons été est profonde, il est important, disais-je, que nous soyons à l'écoute des savoir-faire, des savoir-être, des savoir-dire, de nos sources et ressources. Le vodou a été maltraîté longtemps, le créole a été méprisé longtemps dessus les galeries et dessous les tonnelles des minorités... avant de connaître un début de reconnaissance, tout juste récemment. Et l'on est ainsi loin d'avoir fait pour le créole et pour le vodou ce qu'il faudrait faire, et d'avoir fait du créole et du vodou ce qu'il faudrait en faire... Voire pour la lodyans !Quand j'entrais à l'université d'État d'Haïti en 1962, il n'y avait que Pradel Pompilus qui s'en allait partout dire «Le Français n'est pas notre langue»; et je me souviens que des lettrés et des bien-pensants riaient sous cape, comme on rit d'un obsédé qui aurait consacré son précieux temps à quelque chose de marginal, comme un manuel de littérature haïtienne. On en avait fait de chaudes gorges, jusque chez ceux, professeurs comme lui, qui auraient dû être les farouches défenseurs de cette percée, de ce passage par un autre passeur. Et pourtant, vingt ans après, d'obstinations, les choses avaient changé, et son pari gagné.
Tels sont les passeurs et tels sont leurs passages.Vous savez, la lodyans haïtienne, telle qu'elle a imprégné le XXe siècle littéraire haïtien, risque bien de passer, dans un siècle, par exemple en 2107, ou même dans deux siècles, en 2207, pour la colonne vertébrale du XXe siècle littéraire haïtien. Il n'est que d'attendre.Tous les écrivains n'ont évidemment pas été des lodyanseurs, mais tous lui doivent quelque chose, et la plupart beaucoup. Et vous serez surpris de ce qui va alors arriver à Roumain lui-même, dont la langue doit tellement aux deux passages de la lodyans. Un Roumain lodyanseur, eh oui!
Et en tout cas, un fait demeurera, Lhérisson a joué ce rôle capital en début du XXe siècle, d'abord et avant tout par son action de passeur dans son journal LE SOIR, et ensuite par ses deux petits romans.Que j'aime d'abord chez Lhérisson le passeur de génie va de soi. Quant à l'écrivain, c'est dans LE SOIR qu'il flamboie comme peu d'écrivains ont flamboyé dans le siècle. Mais comme LE SOIR n'est toujours pas vraiment accessible, à moins d'aller lire l'unique exemplaire complet, à ma connaissance, à la rue du Centre chez le Frère Ernest, le cher Lhérisson est encore un inconnu du public et de la littérature haïtienne.G.A : votre deuxième question : Je serais l'un des rares spécialistes de la lodyans? Après une réelle éclipse d'un siècle, il y a maintenant de plus en plus de spécialistes du littéraire à savoir de quoi ils parlent en disant lodyans. Il suffit de lire «Le dernier codicille de Jacques Stephen Alexis», qui est quand même partout accessible, pour s'en rendre compte. Il y a une bonne dizaine parmi les critiques francophones et anglophones de premier plan à savoir finement parler de la lodyans haïtienne dans ce Codicille même. L'ignorance de la lodyans est en train de s'estomper, et une timide reconnaissance commence. Mais on est encore loin de la grande popularité comme on est loin des violentes réactions de rejet d'il y a cinq ans. Cette histoire de lodyans est en marche à nouveau.
Ceci dit, oui, j'ai moi-même cherché à comprendre les fondements théoriques et les procédés de la lodyans. J'en ai fait l'une de mes préoccupations, parmi d'autres préoccupationss évidemment, pendant une dizaine d'années dans les archives et les bibliothèques, de la rue du Centre notamment. Quant au terrain de la lodyans, j'arrivais dans ce champ imprégné, car je suis né dans un environnement de lodyans provinciale, j'ai grandi en côtoyant des lodyanseuses et lodyanseurs de grand talent, je m'y suis essayé très tôt moi-même à l'oral comme à l'écrit, dès douze, treize et quatorze ans... (J'ai au moins deux textes tout en humour publiés à ces âges tendres) et c'est dans la cinquantaine bien sonnée, que j'ai enfin pu prendre à bras le corps cette vieille question personnelle laissée en suspens quarante ans durant, mais toujours présente en filigrane.J'ai alors voulu raconter mon temps et ma génération par la lodyans, ce que je crois avoir fait (Rire Haïtien, 2006) et j'ai dû me forger les outils de théorisation et de méthodologie qui n'existaient pas pour ce faire. Cela fait-il de moi un spécialiste du littéraire ou un critique littéraire ? Cela n'a jamais été mon projet. Je suis tout simplement, à côté d'autres choses, un lodyanseur comme j'aurais pû être musicien ou peintre, si j'en avais les talents. Je sais savoir tirer des lodyans, et comme pour tirer il me fallait des outils, je les ai forgés comme tout bon artisan fabrique les outils qui manquent à son atelier. La postérité jugera donc sur pièce ma contribution, et me mettra dans une case ... c'est leur travail de faire cela, pas le mien.
J'ai donc écrit dans cette décennie, pour les besoins de mon art et pour compenser pour les outils qui manquaient, une dizaine de textes de fond sur la lodyans, et j'ai aussi produit un corpus de lodyans, pour aussi ouvrir la voie à ceux qui s'y engouffreront plus tard, armés qu'ils seront de toute l'armature académique requise. Car, je crois que ces travaux à venir viendront forcément de la profonde et longue recherche universitaire.Disons encore, plus précisément, que cela fait plus de cinquante ans, entre 1950 et 1960, que Pradel Pompilus sortait les premières caractéristiques du genre et Jacques Stéphen Alexis proclamait son statut de romanesque proprement haïtien. Depuis, la lodyans n'a pas été sérieusement revisitée. D'ailleurs, on peut dire que la critique littéraire haïtienne est le seul champ à n'avoir pas produit de ruptures significatives au long des trente studieuses de la sixième génération, 1970-2000, alors que, dans pratiquement tous les autres champs, il y a eu des ruptures conséquentes. Cette stagnation, de ce champ particulier de la critique littéraire, nous amène tout naturellement à la troisième partie de votre question.
G.A : Pourquoi on ne parle même pas du centenaire de la mort de ce lodyanseur de renom? C''est le noyau dur de votre question. Nous devrions effectivement crouler sous toutes sortes de manifestations au souvenir d'un tel passeur et d'un tel passage... Et bien non, pour le moment. Mais cela viendra inéluctablement, un jour.Et vous me demandez pourquoi un tel état de choses, ici et maintenant. Je suggère que vous fassiez une enquête à micro ouvert, puisque vous les connaissez tous, en qualité de directeur de la section culturelle au journal Le Nouvelliste. Allez le leur demander et je parie que vous allez recueillir un florilège peu banal de mots, pour cacher tout simplement un mode de fonctionnement grégaire, de groupes, clans, tribus, réseaux... dont la frayeur suprême de chaque membre adoubé est d'être exclu de la bande pour trop d'écart de pensée, ou pour velléités d'autonomie. Tout le monde a peur de se retrouver seul, et ils ont raison d'avoir peur, car cette société fait figure de meute à la curée permanente des solitaires. Avec cela, vous n'avez pas beaucoup de chances de voir des individus qui osent, des positions minoritaires, des débordements par les marges, etc. Nous ne bougeons que tous ensemble, imperceptiblement. Pour l'innovation, dans ce type de fonctionnement dont le ton se donne dessus galeries et dessous tonnelles, on repassera! Et on attendra! Longtemps.
Pour ma part, j'ai fait ce que j'ai pu pour ne pas laisser le centenaire de la mort de Lhérisson passer «en bas table» : conférence à l'université de Montréal en fac des Lettres, circulation planétaire sur le WEB d'une lettre occasionnelle sur ce centenaire, intervention à la Sorbonne pour le cinquantenaire du 1er Congrès des artistes et écrivains noirs de 1956, prestation à Dakar devant une centaine d'intellectuels du continent rassemblés pour la préparation du troisième festival mondial des arts nègres , un Hebdo dans le Nouvelliste qui a fait mouche ce juillet 2007... Bref, je crois que tout le monde interessé à cette chose sait maintenant que Lhérisson est mort à 34 ans, le vendredi soir du 15 novembre, à la dernière heure du jour.... Et que c'était un grand passeur. Et qu'il existe un Rire haïtien...
L.N : Pourriez-vous nous présenter de manière précise la vie et l'oeuvre de Justin Lhérisson. Peut-on penser avec Lhérisson aujourd'hui ?
G.A : Sur la première partie de votre question, la vie de Justin Lhérisson, je n'ai pas cherché à faire sa biographie, me contentant des grands tournants et des dates marquantes de sa vie. Et de son oeuvre, j'ai surtout mis du temps à prendre connaissance des 2500 numéros du journal Le SOIR, dix mille pages ! J'ai abordé son journal comme le réceptacle aménagé par Lhérisson pour accueillir toute la production littéraire de son temps en feuilleton. LE SOIR est ainsi l'organe dans lequel retrouver la première décennie de la lodyans haïtienne sous la plume de plusieurs écrivains, dont le très puissant Fernand Hibbert, sans doute le plus significatif de tous pour ce genre littéraire, et dont Le Mariage d'Otto, en octobre 1904, ouvre le passage à l'écrit de la lodyans dans les colonnes du SOIR.
Peut-on penser aujourd'hui avec Lhérisson? Sans aucun doute oui, si par cela on entend penser avec la lodyans. Peut-on penser Port-au-Prince aujourd'hui avec Platon ? C'est encore oui, en autant que cela veuille dire penser les internalités de la ville dans lesquelles Platon s'est distingué. En méthode, cela oblige d'aller plus loin que l'étape descriptive, l'empirisme du premier degré et d'atteindre à l'abstration qui est derrière. Oui on peut penser avec la lodyans dont Lhérisson, etc... Oui, on peut penser Port-au-Prince avec Machiavel en autant que l'on travaille avec et sur les externalités.Je vois bien d'où vient votre question, parce que sa formulation traine un peu partout cette année : Peut-on penser l'actuel avec Roumain? La réponse est oui, mais suppose que l'on dise préalablement l'abstraction par delà Roumain que Roumain porte dans son oeuvre, et c'est ce nouveau construit théorique que l'on va ensuite opérationnaliser pour penser l'actuel. À aucun moment, cela ne peut être une simple translation, un report, un placage... sans une médiation conceptuelle. Cela va loin et profond en théorisation comme en méthodologie, loin des lieux communs, des pétitions de principe et autres voye monte bruyants de la meute ! La connaissance de Roumain me semble atteindre justement ce palier d'avant l'abstraction, que l'on attend encore. Franchir cette étape est affaire de longues et sérieuses reproblématisations... qui peut être ont été déjà concoctées dans de patients projets, universitaires notamment... Nous en attendons les révélations, car le bruit actuel sature tellement que l'on a du mal à distinguer les pistes nouvelles et porteuses. Dès que l'on reviendra à un peu de calme, on va savoir par décantation.
Peut-on penser aujourd'hui avec Lhérisson? Je reprends la question, pour dire encore oui, sous condition du travail de reproblématisation qui, dans ce cas, a été fait. Et ce travail est accessible autant dans des oeuvres de création que dans des travaux académiques. Cela veut dire que penser l'actuel avec Lhérisson, c'est penser l'actuel avec la théorie de la lodyans comme genre littéraire qui, comme tous les genres littéraires, colle à son temps et au temps qu'il fait.
L.N : La politique, la paysannerie et la domesticité sont autant de thèmes récurrents dans l'oeuvre de Lhérisson. Est-ce que la manière de voir la politique et la domesticité en Haïti a changé ?
G.A : Absolument oui. Les questions sont les mêmes mais ce sont les réponses qui ont changé. Chaque génération à une réponse différente à la même question de la domesticité, de la paysannerie, de l'agriculture, de la politique. Au XXe siècle en Haïti, on arrive à distinguer clairement trois moments différents qui apportent trois réponses différentes à la même question qui revient à chaque génération. Pour dire vite un exemple, les lodyans de début de siècle se fondaient sur la nécessaire éducation des paysans (Lhérisson dans Zoune); celles du mitan de siècle disaient qu'il fallait se baser à la fois sur les connaissances du paysan et les apports de la science (Sixto dans l'agronome) ; en fin de siècle, la perspective qui va dominer est celle de s'instruire d'abord des savoir-faire du paysan pour penser l'alternative (La sixième génération). Trois générations, trois réponses différentes à la même question en dedans d'un même siècle. Et il en va ainsi de la majorité des thèmes que l'on retrouve dans les lodyans.
J'ai eu l'occasion d'approfondir pendant quelques mois, presque une année tout de même, ce point particulier que soulève votre question. En juin 2005, à Bled en Slovénie, au 71e congrès mondial du PEN international, j'ai présenté le résultat de cette réflexion sur génération et lodyans. Je vais vous retrouver cet article pour votre semaine au Nouvelliste, mais en avertissant que c'était une table ronde de pointe, sur invitation à seulement moins de dix personnes qui situaient leurs travaux aux confins de deux univers, pour moi le géographique et le littéraire. C'est d'exploration de voies inconnues qu'il s'agissait en Slovénie, comme vous verrez dans l'article, forcément très... académique.
L.N : Justin Lhérisson a publié quatre recueils de poèmes : Myrtha (1892), Les chants de l'aurore (1893), Passe-temps 1893 et Boulets rouges.... Pourquoi ne parlez-vous pas beaucoup de sa poésie?
G.A : Je n'ai jamais opiné publiquement sur la poésie, comme le ferait un expert de la chose, ce que je ne suis pas. J'ai choisi depuis longtemps d'être vis-à-vis de la poésie dans la posture du 'LECTEUR; celui qui en lit beaucoup en amateur, sans systématisme, qui à ses préférences et ses références... Le Frère Ernest m'a déjà mis entre les mains deux des recueils de Lhérisson.. C''est d'ailleurs en page de garde de l'un d'eux, Passe-temps je crois, que me vient cet belle photo de Justin Lhérisson, a 19 ans sans doute, en 1893. J'ai fait faire le tour de la toile par courriel à cette photo «inconnue» de lui et je l'ai republié dans le Rire haïtien, et dans La lettre occasionnelle aussi. Et maintenant dans Le Nouvelliste de cette semaine, c'est toujours la même photo de son recueil de poésie de 1893 qui est popularisée..
L.N : Vous dites souvent, où on vous fait dire, que Lhérisson est le plus grand écrivain qu'a connu le XXe siècle, est-ce parce qu'il est venu avec la lodyans ?
G.A : Non, non, je ne me pose pas ce genre de question et je ne sais vraiment pas ce qu'est le plus grand écrivain d'une période, d'autant que chaque époque postérieure va recomposer cette liste d'un point de vue différent. Ce que je sais cependant, c'est que Lhérisson est un grand passeur, sans doute le plus grand passeur du XXe, puisque rien ne se compare vraiment à cet extraordinaire double passage de la lodyans, de l'invisibilité à la mise en lumière (où elle aurait pu rester à l'oralité, genre Sixto plus tard) mais ensuite de l'oralité à l'écriture... Mais, ça ne fait pas de lui le plus grand écrivain pour autant, loin de là. Et c'est une autre question. Je ne crois pas que ce soit en ces termes qu'il faille en parler. Ce qu'a fait Lhérisson déborde largement le strict point de vue littéraire, C'est du social total et global que de prendre une construction collective à jaillir du creuset de la nation et d'en offrir une inscription dans la trame nationale. Personne ne viendra me raconter que ce n'est rien comme romanesque propre à nous, et qu'il se serait encore fait plus, par l'importation de telle ou telle manière venant de tel ou tel autre monde... C'est d'ailleurs ce qu'avait découvert Jacques Stéphen Alexis, la méfiance nécessaire à avoir des attentes des grands centres en vogue qui réclament de nous du pittoresque et de l'exotisme... à vous dénaturer votre art local. Le dernier codicille à son immense testament est aussi cette ferme mise en garde, toujours actuelle, de trop vouloir plaire au Blanc... D'ailleurs, le Codicille est traversé par cette recommandadtion d'Alexis, qui savait lui-même de quoi il parlait, pour s'être frotté au courant du réalisme soviétique... d'où lui venait l'essentiel de son errance théorique, rapidement rectifiée d'ailleurs... au profit de cet art authentiquement local qu'est la lodyans, etc. Il faut là retourner aux trois textes de théories d'Alexis pour juger sur pièces et non sur Zen... ce que tente justement le Codicille.
L.N. Venons-en alors à ce dernier codicille de Jacques Stephen Alexis. Pourquoi avoir écrit ce livre ?
G.A : C'est le coup de tonnerre de Jacques Stéphen Alexis sur la lodyans qui m'a fait lui rendre l'hommage de l'opuscule de cette année 2007, sous le titre «Le dernier codicille de Jacques Stephen Alexis». Je ramasse dans ce travail de quoi introduire n'importe quelle personne de bonne volonté à la lodyans haïtienne, en y montrant un être d'exception dans son cheminement qui l'amène à la conclusion que la lodyans est la tradition narrative authentiquement haïtienne.
Ce que je crois, c'est que ce moment vécu par ce personnage, cette conjoncture donc, est le grand rendez-vous raté de la lodyans avec l'histoire de la littérature mondiale dans ce tournant 1960, car Jacques Stéphen Alexis va mourir et le pays se fermer au monde. Que l'une et l'autre de ces deux conditions aient été autres, la lodyans haïtienne serait depuis longtemps sur la carte du monde avec toute la flamboyance que savait déployer Alexis... d'autant que Jacques Stephen Alexis engrangeait de quoi écrire Ficelle, son compendium de lodyans, sur les gens de Jérémie notamment.. Je crois qu'il allait faire faire un bond mondial à la lodyans.
L.N : Peut-on dire que Alexis est un théoricien de la lodyans? Y en-a -t'il d'autres ?
G.A : Absolument oui, et un très grand, tel que le révèlent toutes les citations et annotations dans le codicille. Les cinq dimensions principales de la lodyans sont déjà en place chez lui, même s'il vous traite de ces choses, dans cette faconde entraînante, mais loin de la systématique attendue.
La mise en place des dimensions principales sera ensuite affaire de principes et manières de faire par de longues observations et de longues procédures... Tout est actuellement bien en place pour la lodyans, la bibliographie dans le Codicille s'en fait le guide, en attendant que de jeunes universitaires, partant de ce point, puissent consacrer les années qu'il faudra pour mettre la lodyans à un autre palier théorique. Je n'ai aucun doute que cela va se passer ainsi, nous sommes quinze millions dans dix communautés dans le monde. Les relèves de la sixième génération sont déjà en place et en partie sur le terrain... cet avenir-là est assuré par le grand nombre que nous sommes.
Lhérisson, encore vivant
Nous publions la suite de l'entretien avec Georges Anglade sur la lodyans haïtienne et l'oeuvre de Justin Lhérisson. Prière de lire la première partie dans l'édition précédente
L.N : Parlez-nous alors maintenant de la technique d'écriture de cet art mis en visibilisé par Justin Lhérisson ? Quelles sont, de manière concrète, ses principales caractéristiques?
G.A : Les principales caractéristiques? Il y en a cinq d'identifiées pour le moment : Ministure, Mosaïque, Jouvence, Voyance, Cadence. Et elles sont suffisantes dans le moment actuel du genre. Plus tard, il faudra faire nettement plus fin. Mais je suis content de dire que ce premier déblayage est fait et facilement accessible dans des articles et dans des livres à portée de main.. C'est un art de miniatures montées en mosaïque dont la narration est soutenue par trois procédés : jouvence, voyance, cadence, longuement définies et illustrées dans les travaux auxquels nous venons de renvoyer dans le codicille. Il y a donc, à cette étape, des caractéristiques qui distinguent la lodyans de tous les autres genre du bref, nouvelle, conte, anecdote, etc, puisqu'il y a 101 genres du bref de recencés dans le monde. Je dis que ces cinq caractéristiques sont suffisantes pour le moment actuel, parce qu'elles permettent de fonder l'originalité incontestable de la lodyans.
Aux lecteurs moindrement curieux, nous renvoyons au Codicille pour juger sur pièce. Il faut en finir avec cette culture du Zen et de la cabale, en jugeant par soi-même sur pièce. C'est cela le retour au terrain qui a permis les ruptures des trente studieuses de la sixième génération.
L.N. M. Anglade, Lhérisson et Hibbert ont-ils été les seuls en ce XXe siècle, car dès que l'on dit lodyans, ces deux noms ressortent, mais le reste est encore flou ?
G.A : D'autres lodyanseurs haïtiens? Je crois que la relecture en cours du XXe siècle littéraire va beaucoup apporter d'eau au moulin de la lodyans. Lhérisson et Hibbert, certes, mais ne voilà-t-il pas que l'on relit Marcelin sous cet angle, et qu'effectivement dans Au gré du souvenir, de 1913, Marcelin flirte avec la lodyans, qu'on dirait du Hibbert parlant des préférences en musique classique de ses animaux domestiques. Et puis Price Mars qui va en parler dans deux chapitres de son Ainsi parla l'oncle et Cinéas qui va traîner quinze ans ses regrets de n'en être pas un vrai, et puis Mayard, Chavallier, Grimard au mitan du siècle, et puis Alexis en 1960, et ensuite Sixto dans les années 1975, et la génération 1990...
L.N : Justement. sur la génération 1990. Selon le répertoire relevé dans « Le dernier codicille de Jacques Stephen Alexis» vous faites mention de ces écritures contemporaines issues de la lodyans, peut-on dire qu'il s'agit de formes d'écriture moderne de la lodyans ?
G.A : Je tiens les écritures de Laferrière, Gary Victor et certains textes de Stanley Péan, et de beaucoup d'autres d'ailleurs comme Verly Dabel, le dernier Baka de JosyO... pour l'expression actuelle du voyage de la lodyans dans le XXe siècle. Tous les écrivains du XXe siècle ne sont pas des lodyanseurs, loin de là, mais tous sont atteints par la lodyans à des degrés divers. La langue de Roumain aussi, disais-je au début de l'entrevue, qui doit tellement à cet art local, que sa filiation au passage du début de siècle sera un jour une question centrale. C'est ce que va sans doute établir les travaux futurs, à coup d'approfondissements de ce qui ne peut être qu'une hypothèse, à l'étape actuelle du déblayage. C'est en ce sens que je dis que le XXe siècle reste à inventer, vu que nous n'en avons dit que fort peu,comme d'identifier des écritures garanties lodyans.
L.N : Vous écrivez aussi des lodyans, d'où vient cette fascination pour ce «genre»? Où trouvez-vous votre source d'inspiration?
G.A : Je partage avec tous les Haïtiens ce Rire haïtien, cette manière de raconter en agrémentant,en agré-menteur donc, ce qui est la base de notre romanesque haïtien. Je pense cependant être né avec un petit plus, un don du regard pour voir défiler le monde comme une vaste lodyans. J'ai eu d'abord à développer cette disposition, ce regard, comme scientifique dans une oeuvre dans laquelle l'imagination dans la théorisation va lui devoir beaucoup, et ensuite comme littéraire, dans des constructions que permet justement ce même regard. Je suis une seule et même personne cependant, avec sur les choses un seul regard donné, toujours le même. Et c'est là que cela va devenir fascinant pour les travaux futurs, pour quand je ne serai plus : que donne dans l'oeuvre ce regard unique de lodyanseur sur le scientifique, le littéraire et le politique? Méchante table-ronde pour après le mitan du XXIe, non ? (Rire, le rire d'Anglade)
LN : Aurez-vous le temps de vider vos tiroirs, vous qui parlez du temps où vous ne serez plus ?
J'ai tellement de projets que je vais en laisser orphelins, à moins de vivre très vieux et très productifs. Aucune garantie ne m'a été donnée de ce côté. Je trouve d'ailleurs agaçant de ne pas savoir quand exactement je ... (Geste de la main et rire. Le rire d'Anglade)
En littérature, j'ai voulu raconter l'histoire d'une génération, la mienne, la sixième génération.Et j'ai bouclé les quatre recueils en 2006 par le Rire haïtien, une suite de 90 miniatures montées en quatre mosaïques qui témoignent des âges de la vie de ma génération : Quina, Port-au-Mort, Nédgé, Terre promise... Il me resterait deux grands tableaux à écrire, Le Préthume et le Posthume, mais il me faudrait beaucoup de temps pour 45 autres miniatures, d'où mes doutes d'y arriver... J'ai aussi d'autres travaux laissés en jachère, de gros travaux scientifiques à terminer qui commanderaient deux à trois bonnes années à ne faire que cela; j'en parle dans le livre L'espace d'une génération de 2004, mais là aussi j'ai des doutes... Et puis ce manuscrit terminé depuis sept ans que je refuse de laisser partir..., etc.
Le temps qui me reste me devient ainsi un temps incertain, celui du dernier quart de ma vie. Il faut aller aux urgences et je suis passé actuellement à autre chose d'urgent, celle d'inviter un public de lecteurs et d'auditeurs à penser le tricentaire, à coup d'hebdos du mardi dans Le Nouvelliste comme incitatifs, et de sa présentation en ondes à Magik 9 le mercredi matin.. Me manque ici les outils de mesure de l'impact, étant entendu qu'il y a un tel morcellement et une telle diversité dans les quinze millions d'Haïtiens dans le monde, qu'il deviendrait souhaitable de savoir qui lit et qui écoute... pour mieux cibler. J'avance un peu à l'aveuglette, mais en explorant les médias actuels les plus hots...
L.N : Comment situer « Et si Haïti déclarait la guerre aux USA (2003)? La trame de l'histoire ? La diffusion de cet ouvrage ?
G.A : C'est un texte que j'aime. Une feuilleton de 15 jours aux 15 chapitres de même dimension, environ 1200 à 1250 mots. L'épisode raconté dure douze heures et date du samedi 19 mars 2003, dixième jour de la Guerre d'Irak. Le feuilleton emprunte la forme, le rythme, le rire, l'humour de l'art local haïtien de la lodyans. J'ai essayé de faire, comme Hibbert l'avait exactement fait en 1908 dans la toute première version du Manuscrit de mon ami, Rue Dupré. C'est que la lodyans est un genre redoutable et unique en ce qu'il peint ceux habituellement qui tirent les ficelles (à rapprocher de l'inachevé d'Alexis, Ficelles) dessus galeries et dessous tonnelles... et qui sont, depuis deux siècles, de cette société les verrous, étroits par définition.L'histoire elle-même est celle que je connais depuis mon enfance, racontée à la suite du Plan Marshall de la reconstruction de l'Europe dévastée. :
Les Haïtiens rêveraient bien de perdre une guerre aux mains des Américains, mais comment la provoquer de manière vraisemblable, se faire détruire et puis enfin reconstruire... Telle est la trame de cette histoire qui a cinquante ans. Mais c'est sa chute la merveille : avec la déveine haïtienne, rien que pour ne pas voir ce pays bénéficier, ne serait-ce d'une défaite, le destin, qui s'acharne sur nous, pourrait bien nous la faire gagner cette foutu guerre de la dernière chance.
G.A : La diffusion de ce feuilleton ? Le voilà lancé cette semaine dans sa traduction allemande en Allemagne. Il a ainsi fait son tour du monde, ce petit texte, poussé par des éditeurs sérieux, comme celui de Chomsky qui en a assuré la diffusion nord-américaine par Ecosociété... Voilà. Mais, c'est presque rien. Il faudrait de gros moyens à notre industrie du livre pour une percée internationale significative; de très gros moyens.
L.N : Pourriez-vous terminer par QUE FAIRE pour la lodyans? Des actions possibles ?
G.A : Je ne sais pas trop quoi dire... il y en aurait tellement à dire. Ce serait peut être à la société civile, des lodyanseurs et lodyanseuses, de prendre en main une certaine institutionnalisation qui est indispensable, sous forme d'associations, rencontres, colloques, panels, etc.. Il faut par ailleurs tellement faire lire de la lodyans au plus grand nombre possible qu'il faudrait revenir peut- être au projet «Un Livre Un mois» dans lequel on inciterait le plus de monde possible à lire le même livre, presque gratuit, qui serait partout en même temps, médias et écoles, tribunes et scènes, un mois de temps.
Nous sommes aussi, dans notre société, à un carrefour où tous ceux ayant quelque chose en commun devraient se regrouper. C'est donc des appels à initiatives qu'il faudrait promouvoir. En ce sens, cette semaine Lhérisson du 15 novembre au journal Le Nouvelliste est un hommage au SOIR d'un vieux confrère de la période 1900. Cette une accolade courageuse d'un centenaire à un autre centenaire... alors que le thème choisi est boudé par la cotterie qui tirent les ficelles officielles. Rien de tel pour provoquer la sortie de quelques lodyanseurs et lodyanseuses de leur clandestinité ; l'initiative tant attendue.
Fin
(extrait du Codicille, pages 78-79-80)Une fois adoptée la superbe définition de Jacques Stéphen Alexis à C'est quoi la lodyans?,, réponse époustouflante s'il en est une, elle demandait immédiatement à se voir harnacher par un robuste De quoi sont faites les lodyans? Ce sont deux mêmes réponses à une seule question finalement,que nous faisons suivre immédiatement en encadré. On appéciera leurs différences dans leurs ressemblances. C'est quoi la lodyans? Jacques Stephen Alexis
Mais qu'est-ce donc que «l'audience» et à quoi correspond-elle? parbleu, c'est le narré en liberté, la confusion du temps et de l'espace,c'est l'accélération subite, le retour en arrière, le freinage en douceur pour repartir droit devant soi à toute vitesse, à toute bouline, et tomber dans l'anachronisme désinvolte qui vous dépose non au siècle dernier ou à la période coloniale, mais tout bonnement à la rue des Quatre-Escalins, dans les mornes en compagnie de juteux paysans, si ce n'est...dans la lune. Le récit se poursuit, guilleret, courant à la poursuite de sa queue, puis de sa tête, sinon de son bras ou de sa cuisse, afin de retrouver un fild'Ariane qui s'enroule comme une couleuvre endormie, fuse vers le tempsjadis, bouscule présent et avenir pour retomber dans un jus de gouailleextravagante, un pétillement grégeois de salive mirifique et un tour de«mascaron» (danse de bande carnavalesque) dont je ne vous dis que ça. Merveille de la vie sur l'âpre terre des «Tomas» d'Haïti! Un rire énormese balance au-dessus du récit et soudain explose, déferle en mots, en saillies, en onomatopées, en cris, en jets de salive, en jurons, en petites larmesvite écrasées, puis l'histoire continue, bête branchue,au corps étonnant de grâce, de joliesse et de monstruosité.
De quoi sont faites les lodyans? Par Georges Anglade
1 - Miniature : Les exigences du modèle réduit
La réduction des échelles
L'économie des descriptions
La densification des contenus
2- Mosaïque :
Les structures
Le continu et le discontinu dans la lodyans
Le traitement du temps en structure linéaire
Le traitement de l'espace en structure aréolaire
3- Jouvence L'analyse générationnelle
L'autobiographie d'une génération
La construction de l'actualité et du fait divers
4 - Voyance
La distinction de base en lodyans:
types et individus
La fonction critique de la lodyans
La subversion du statu quo
5 - Cadence
L'Humour haïtien et le Rire haïtien
Le conteur:
narration et marronnage
Digressions contrôlées,
clins d'yeux et autres façons
(Propos recueillis par Jobnel Pierre)
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=50703&PubDate=2007-11-17
L.N : Parlez-nous alors maintenant de la technique d'écriture de cet art mis en visibilisé par Justin Lhérisson ? Quelles sont, de manière concrète, ses principales caractéristiques?
G.A : Les principales caractéristiques? Il y en a cinq d'identifiées pour le moment : Ministure, Mosaïque, Jouvence, Voyance, Cadence. Et elles sont suffisantes dans le moment actuel du genre. Plus tard, il faudra faire nettement plus fin. Mais je suis content de dire que ce premier déblayage est fait et facilement accessible dans des articles et dans des livres à portée de main.. C'est un art de miniatures montées en mosaïque dont la narration est soutenue par trois procédés : jouvence, voyance, cadence, longuement définies et illustrées dans les travaux auxquels nous venons de renvoyer dans le codicille. Il y a donc, à cette étape, des caractéristiques qui distinguent la lodyans de tous les autres genre du bref, nouvelle, conte, anecdote, etc, puisqu'il y a 101 genres du bref de recencés dans le monde. Je dis que ces cinq caractéristiques sont suffisantes pour le moment actuel, parce qu'elles permettent de fonder l'originalité incontestable de la lodyans.
Aux lecteurs moindrement curieux, nous renvoyons au Codicille pour juger sur pièce. Il faut en finir avec cette culture du Zen et de la cabale, en jugeant par soi-même sur pièce. C'est cela le retour au terrain qui a permis les ruptures des trente studieuses de la sixième génération.
L.N. M. Anglade, Lhérisson et Hibbert ont-ils été les seuls en ce XXe siècle, car dès que l'on dit lodyans, ces deux noms ressortent, mais le reste est encore flou ?
G.A : D'autres lodyanseurs haïtiens? Je crois que la relecture en cours du XXe siècle littéraire va beaucoup apporter d'eau au moulin de la lodyans. Lhérisson et Hibbert, certes, mais ne voilà-t-il pas que l'on relit Marcelin sous cet angle, et qu'effectivement dans Au gré du souvenir, de 1913, Marcelin flirte avec la lodyans, qu'on dirait du Hibbert parlant des préférences en musique classique de ses animaux domestiques. Et puis Price Mars qui va en parler dans deux chapitres de son Ainsi parla l'oncle et Cinéas qui va traîner quinze ans ses regrets de n'en être pas un vrai, et puis Mayard, Chavallier, Grimard au mitan du siècle, et puis Alexis en 1960, et ensuite Sixto dans les années 1975, et la génération 1990...
L.N : Justement. sur la génération 1990. Selon le répertoire relevé dans « Le dernier codicille de Jacques Stephen Alexis» vous faites mention de ces écritures contemporaines issues de la lodyans, peut-on dire qu'il s'agit de formes d'écriture moderne de la lodyans ?
G.A : Je tiens les écritures de Laferrière, Gary Victor et certains textes de Stanley Péan, et de beaucoup d'autres d'ailleurs comme Verly Dabel, le dernier Baka de JosyO... pour l'expression actuelle du voyage de la lodyans dans le XXe siècle. Tous les écrivains du XXe siècle ne sont pas des lodyanseurs, loin de là, mais tous sont atteints par la lodyans à des degrés divers. La langue de Roumain aussi, disais-je au début de l'entrevue, qui doit tellement à cet art local, que sa filiation au passage du début de siècle sera un jour une question centrale. C'est ce que va sans doute établir les travaux futurs, à coup d'approfondissements de ce qui ne peut être qu'une hypothèse, à l'étape actuelle du déblayage. C'est en ce sens que je dis que le XXe siècle reste à inventer, vu que nous n'en avons dit que fort peu,comme d'identifier des écritures garanties lodyans.
L.N : Vous écrivez aussi des lodyans, d'où vient cette fascination pour ce «genre»? Où trouvez-vous votre source d'inspiration?
G.A : Je partage avec tous les Haïtiens ce Rire haïtien, cette manière de raconter en agrémentant,en agré-menteur donc, ce qui est la base de notre romanesque haïtien. Je pense cependant être né avec un petit plus, un don du regard pour voir défiler le monde comme une vaste lodyans. J'ai eu d'abord à développer cette disposition, ce regard, comme scientifique dans une oeuvre dans laquelle l'imagination dans la théorisation va lui devoir beaucoup, et ensuite comme littéraire, dans des constructions que permet justement ce même regard. Je suis une seule et même personne cependant, avec sur les choses un seul regard donné, toujours le même. Et c'est là que cela va devenir fascinant pour les travaux futurs, pour quand je ne serai plus : que donne dans l'oeuvre ce regard unique de lodyanseur sur le scientifique, le littéraire et le politique? Méchante table-ronde pour après le mitan du XXIe, non ? (Rire, le rire d'Anglade)
LN : Aurez-vous le temps de vider vos tiroirs, vous qui parlez du temps où vous ne serez plus ?
J'ai tellement de projets que je vais en laisser orphelins, à moins de vivre très vieux et très productifs. Aucune garantie ne m'a été donnée de ce côté. Je trouve d'ailleurs agaçant de ne pas savoir quand exactement je ... (Geste de la main et rire. Le rire d'Anglade)
En littérature, j'ai voulu raconter l'histoire d'une génération, la mienne, la sixième génération.Et j'ai bouclé les quatre recueils en 2006 par le Rire haïtien, une suite de 90 miniatures montées en quatre mosaïques qui témoignent des âges de la vie de ma génération : Quina, Port-au-Mort, Nédgé, Terre promise... Il me resterait deux grands tableaux à écrire, Le Préthume et le Posthume, mais il me faudrait beaucoup de temps pour 45 autres miniatures, d'où mes doutes d'y arriver... J'ai aussi d'autres travaux laissés en jachère, de gros travaux scientifiques à terminer qui commanderaient deux à trois bonnes années à ne faire que cela; j'en parle dans le livre L'espace d'une génération de 2004, mais là aussi j'ai des doutes... Et puis ce manuscrit terminé depuis sept ans que je refuse de laisser partir..., etc.
Le temps qui me reste me devient ainsi un temps incertain, celui du dernier quart de ma vie. Il faut aller aux urgences et je suis passé actuellement à autre chose d'urgent, celle d'inviter un public de lecteurs et d'auditeurs à penser le tricentaire, à coup d'hebdos du mardi dans Le Nouvelliste comme incitatifs, et de sa présentation en ondes à Magik 9 le mercredi matin.. Me manque ici les outils de mesure de l'impact, étant entendu qu'il y a un tel morcellement et une telle diversité dans les quinze millions d'Haïtiens dans le monde, qu'il deviendrait souhaitable de savoir qui lit et qui écoute... pour mieux cibler. J'avance un peu à l'aveuglette, mais en explorant les médias actuels les plus hots...
L.N : Comment situer « Et si Haïti déclarait la guerre aux USA (2003)? La trame de l'histoire ? La diffusion de cet ouvrage ?
G.A : C'est un texte que j'aime. Une feuilleton de 15 jours aux 15 chapitres de même dimension, environ 1200 à 1250 mots. L'épisode raconté dure douze heures et date du samedi 19 mars 2003, dixième jour de la Guerre d'Irak. Le feuilleton emprunte la forme, le rythme, le rire, l'humour de l'art local haïtien de la lodyans. J'ai essayé de faire, comme Hibbert l'avait exactement fait en 1908 dans la toute première version du Manuscrit de mon ami, Rue Dupré. C'est que la lodyans est un genre redoutable et unique en ce qu'il peint ceux habituellement qui tirent les ficelles (à rapprocher de l'inachevé d'Alexis, Ficelles) dessus galeries et dessous tonnelles... et qui sont, depuis deux siècles, de cette société les verrous, étroits par définition.L'histoire elle-même est celle que je connais depuis mon enfance, racontée à la suite du Plan Marshall de la reconstruction de l'Europe dévastée. :
Les Haïtiens rêveraient bien de perdre une guerre aux mains des Américains, mais comment la provoquer de manière vraisemblable, se faire détruire et puis enfin reconstruire... Telle est la trame de cette histoire qui a cinquante ans. Mais c'est sa chute la merveille : avec la déveine haïtienne, rien que pour ne pas voir ce pays bénéficier, ne serait-ce d'une défaite, le destin, qui s'acharne sur nous, pourrait bien nous la faire gagner cette foutu guerre de la dernière chance.
G.A : La diffusion de ce feuilleton ? Le voilà lancé cette semaine dans sa traduction allemande en Allemagne. Il a ainsi fait son tour du monde, ce petit texte, poussé par des éditeurs sérieux, comme celui de Chomsky qui en a assuré la diffusion nord-américaine par Ecosociété... Voilà. Mais, c'est presque rien. Il faudrait de gros moyens à notre industrie du livre pour une percée internationale significative; de très gros moyens.
L.N : Pourriez-vous terminer par QUE FAIRE pour la lodyans? Des actions possibles ?
G.A : Je ne sais pas trop quoi dire... il y en aurait tellement à dire. Ce serait peut être à la société civile, des lodyanseurs et lodyanseuses, de prendre en main une certaine institutionnalisation qui est indispensable, sous forme d'associations, rencontres, colloques, panels, etc.. Il faut par ailleurs tellement faire lire de la lodyans au plus grand nombre possible qu'il faudrait revenir peut- être au projet «Un Livre Un mois» dans lequel on inciterait le plus de monde possible à lire le même livre, presque gratuit, qui serait partout en même temps, médias et écoles, tribunes et scènes, un mois de temps.
Nous sommes aussi, dans notre société, à un carrefour où tous ceux ayant quelque chose en commun devraient se regrouper. C'est donc des appels à initiatives qu'il faudrait promouvoir. En ce sens, cette semaine Lhérisson du 15 novembre au journal Le Nouvelliste est un hommage au SOIR d'un vieux confrère de la période 1900. Cette une accolade courageuse d'un centenaire à un autre centenaire... alors que le thème choisi est boudé par la cotterie qui tirent les ficelles officielles. Rien de tel pour provoquer la sortie de quelques lodyanseurs et lodyanseuses de leur clandestinité ; l'initiative tant attendue.
Fin
(extrait du Codicille, pages 78-79-80)Une fois adoptée la superbe définition de Jacques Stéphen Alexis à C'est quoi la lodyans?,, réponse époustouflante s'il en est une, elle demandait immédiatement à se voir harnacher par un robuste De quoi sont faites les lodyans? Ce sont deux mêmes réponses à une seule question finalement,que nous faisons suivre immédiatement en encadré. On appéciera leurs différences dans leurs ressemblances. C'est quoi la lodyans? Jacques Stephen Alexis
Mais qu'est-ce donc que «l'audience» et à quoi correspond-elle? parbleu, c'est le narré en liberté, la confusion du temps et de l'espace,c'est l'accélération subite, le retour en arrière, le freinage en douceur pour repartir droit devant soi à toute vitesse, à toute bouline, et tomber dans l'anachronisme désinvolte qui vous dépose non au siècle dernier ou à la période coloniale, mais tout bonnement à la rue des Quatre-Escalins, dans les mornes en compagnie de juteux paysans, si ce n'est...dans la lune. Le récit se poursuit, guilleret, courant à la poursuite de sa queue, puis de sa tête, sinon de son bras ou de sa cuisse, afin de retrouver un fild'Ariane qui s'enroule comme une couleuvre endormie, fuse vers le tempsjadis, bouscule présent et avenir pour retomber dans un jus de gouailleextravagante, un pétillement grégeois de salive mirifique et un tour de«mascaron» (danse de bande carnavalesque) dont je ne vous dis que ça. Merveille de la vie sur l'âpre terre des «Tomas» d'Haïti! Un rire énormese balance au-dessus du récit et soudain explose, déferle en mots, en saillies, en onomatopées, en cris, en jets de salive, en jurons, en petites larmesvite écrasées, puis l'histoire continue, bête branchue,au corps étonnant de grâce, de joliesse et de monstruosité.
De quoi sont faites les lodyans? Par Georges Anglade
1 - Miniature : Les exigences du modèle réduit
La réduction des échelles
L'économie des descriptions
La densification des contenus
2- Mosaïque :
Les structures
Le continu et le discontinu dans la lodyans
Le traitement du temps en structure linéaire
Le traitement de l'espace en structure aréolaire
3- Jouvence L'analyse générationnelle
L'autobiographie d'une génération
La construction de l'actualité et du fait divers
4 - Voyance
La distinction de base en lodyans:
types et individus
La fonction critique de la lodyans
La subversion du statu quo
5 - Cadence
L'Humour haïtien et le Rire haïtien
Le conteur:
narration et marronnage
Digressions contrôlées,
clins d'yeux et autres façons
(Propos recueillis par Jobnel Pierre)
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=50703&PubDate=2007-11-17
Justin Lhérisson, un siècle après sa mort
par Dulomond Louis
L'homme et son temps
Né le 10 février 1873, à Port-au-Prince, Lhérisson est le produit d'une époque essentiellement corrompue au plan moral comme au plan politique. Après une courte existence de 34 ans, il meurt dans sa ville natale le 15 novembre 1907. Malgré la brièveté de son existence, il a laissé à la postérité deux grands romans : « La Famille des Pitite-Caille » et « Zoune Chez Sa Ninnaine ». Par ses romans et par sa plume éprise de journalisme, ce peintre des moeurs politiques et sociales retrace la peinture d'une société contaminée, pourrie où l'on ne voit que des rejets sociaux et des ratés imposant à tous leurs lois et leurs maximes. Par un effort désespéré, Lhérisson et quelques-uns de ses congénères s'émergent du lot. En eux, du reste, on trouve l'image d'un petit groupe de citoyens qui rêvent de transformer la société et bâtir du même coup un avenir meilleur.
Romancier réaliste de grand prestige intellectuel, Lhérisson à travers ces deux grands romans, déjà, mentionnés nous dit tout. D'ailleurs, point n'est besoin de dire la société de son temps car le pays depuis n'a changé en rien de visage. Du XIXe au XXIe siècle, s'il y a une modification qui se produisit, elle n'a touché que le cours des saisons. Ne dit-on pas qu'il y a en général quatre saisons ? C'est, du moins, ce que l'école nous a appris ! Le bon sens, au contraire, nous montre qu'on n'a pas plus que deux sous le ciel d'Haïti: celle au cours de laquelle il pleut beaucoup et celle durant laquelle il ne pleut que rarement. Mais, à l'heure actuelle, qui peut savoir avec certitude quand on est dans l'une ou dans l'autre de ces saisons ? En vérité personne !
La langue maternelle dans l'oeuvre de Lhérisson
En effet, le premier souci de Lhérisson est de nous introduire dans les trésors de sa langue maternelle, en mettant à nu la culture haïtienne. Et c'est là, l'une des tâches les plus difficiles du romancier. Car, de l'Indépendance à nos jours, la langue maternelle qui est au plan phylogénétique comme au plan pédogénétique la langue de chaque individu, se voyait traitée avec le plus grand mépris et reléguée, après tout, à l'arrière zone. De là, aucun Haïtien ne se croit hors de scandale quand il s'agit de valoriser, sa langue maternelle. Chacun ici, au contraire, traite sa langue avec autant de mépris dont il est capable. En revanche, ne faut-il pas le dire à chacun ? La langue maternelle est la langue de la première socialisation de l'enfant. En devenant un homme, celui qui dévalorise sa langue se dévalorise en même temps. Cependant, Lhérisson même si la critique traditionnelle a vu dans son recours au créole une stratégie visant à faire rire s'émerge, par-là, du lot de la naïveté de son temps. Car il nous fait voir des personnages évoluant dans un cadre réel de langue et de culture qui sont les leurs ! Il importe peu si une petite élite qui n'a ni le moral ni la morale se moque de lui. Connaît-on un Haïtien qui puisse se mettre en colère en français ? A cette question tout savant peut répondre : non ! Car on ne peut exprimer ses émotions profondes que dans sa propre langue et qu'un automatisme quel qu'il soit ne s'exprime qu'en langue maternelle.
Pour exploiter les trésors de cette langue, Lhérisson a dû recourir à une stratégie très efficace. C'est le rire ! En faisant rire, le romancier n'écrit pas seulement pour les « bidonvilles ; il écrit tout aussi pour les salons les plus aristocratisés. Dans « La Famille des Pitite-Caille » comme dans « Zoune Chez Sa Ninnaine », c'est la même langue qui sert de base à la communication. Et quelle communication ? Une communication fructueuse soutenue dans une langue jusque-là, frappée d'interdit de toute sorte. Il est fort curieux d'entendre « Boutenègre » dans un de ses discours : « Dépi l'emprè Choulouque, je m'occupe de polutique ... ». On a là, le cas du chef de Bouquement ! Mais le narrateur lui-même n'est pas, tout à fait, étranger au réseau de communication dans lequel chacun, au besoin, prend la parole. Il laisse couler à grands flots sur ses lèvres des dictons comme : « Causé mandé chita » et, plus significatif encore, « Toute bròdè champête ce lan morne ». Pour sa part, Pitite-Caille, est un bon orateur. Mais il est presque dépourvu de toute culture. Au cours d'une conférence, n'a-t-il pas relaté : « Serrons nos rangs et crions tous avec Aristote, le grand philosophe français ; Dieu seul est grand mes frères ». Dans le même roman, le grand cri de Ti Couyoute demeure assez significatif : « Mé zanmis, pays frette !!! ». A quand la levée des interdits sur le créole, notre langue maternelle ? Cela fait seulement deux ans : Jean-Claude Bajeux et Christophe P. Charles ont créé la surprise, en plaidant pour une académie de langue créole. L'académie, n'est-elle pas l'ennemie de toute langue ? Qui a ignoré que cette institution, en France, a raté sa vocation ? Elle avait au départ, trois missions : faire une grammaire, rédiger un traité de rhétorique et composer un dictionnaire ; si ce n'est la grammaire qui ne sera jamais en usage parce que médiocre cette institution reléguée aujourd'hui au rang de tradition, a failli à toute sa mission. Opter pour une académie du créole, c'est la preuve que la levée des interdits contre cette langue n'est pas pour demain.
La prise en charge du créole traduit encore une autre intention du romancier : de près ou de loin, il semble vouloir placer la théorie de l'école de 1836 dans une dimension plus proche de la pratique. Cette Ecole n'a-t-elle pas prôné la création d'une langue française essentiellement haïtianisée? A notre avis, il y a plus que cela dans l'oeuvre de Lhérisson ! Si le besoin d'une langue se fait sentir, il n'est d'aucun besoin de créoliser une autre pour s'en servir. En conséquence, la génération des critiques à commencer avec Duraciné Vaval pour aboutir à Emile Manigat ou Pierre Pubien que je qualifie de génération de critiques traditionnels, a trouvé l'occasion d'opter pour une littérature d'expression française et cela contre toute possibilité de créer une littérature d'expression créolophone. Si tel est réellement le cas, ils se sont trompés puisque la culture n'a pas de langue propre. Ces critiques, enfin, doivent se taire : « Dezafi » de Franck Etienne, en faisant son chemin prend finalement une dimension littéraire internationale. Est-ce qu'on a de doute là-dessus ?
Du reste, on ne fait pas sur une langue des jugements de goût ; la langue n'est pas un objet d'art mais un objet de recherche scientifique. Et, c'est comme nous dit Ferdinand de Saussure : « La langue est une convention nécessaire et un produit social de la faculté du langage adoptés par le corps social pour exprimer les besoins de la communication ». Les gens qui entendent placer le créole en marge de la réalité linguistique du langage, eux aussi, doivent se taire. Au moment où nous parlons, des recherches sont en cours sur cette langue un peu partout dans le monde. Des chercheurs haïtiens et étrangers travaillent sans relâche ! Et pourquoi ? La réponse est claire ! On ne trouve jamais dans le monde un homme qui fabrique sa langue mais toujours un « homme parlant ». L'expression homme parlant est de Benveniste. Mais le propos du linguiste américain est loin d'être universel car le créole en fait exception. Donc, c'est la seule langue dont on est plus ou moins témoin de son élaboration. En travaillant là-dessus, on pense pouvoir un jour expliquer l'origine de toutes les langues du monde.Dans ses romans, Lhérisson se propose de prendre en compte les paysans, les déshérités des villes et les chômeurs de toutes les classes relégués au second plan. Il sait, avant tout, qu'il ne peut défendre cette masse sans prendre le parti de valoriser sa langue et sa culture. Mais il sait comment rejeter ce qui met ce peuple en retard. Donc la cécité provoqué par le zèle du fanatisme. Tout compte fait, le romancier n'a point hésiter à accorder la parole à cette masse significative qui soufre de tous les maux et dont le pire est l'injustice et la privation de tout bien- être social. La fortune de Pitite-Caille
C'est l'un des points faibles du romancier qu'il faut non reprocher mais expliciter. Toute fortune, à mon avis, résulte d'un forfait ou d'un vice que personne ne peut oser dénoncer ou condamner. Lhérisson, sous forme de non-dit, s'interroge sur l'origine de la fortune de « Pitite-Caille ». Mais, s'interroge-t-il sur l'origine des grands capitaux qui, pour se fructifier davantage, exploitent de façon à outrance la force sociale pour la détruire une fois pour toute ? Ne sait-on pas que certains hommes à bonne fortune ont amassé leur argent dans l'immondice avec la complicité de l'Etat ? Cette élite de boue dont nous parlons, ce qui la différencie des voleurs de grand chemin ou du « zenglendo », c'est que l'Etat n'a point manqué de légaliser ses forfaitures. Il est à remarquer ! Ces voleurs de grand chemin ne font pas plus de mal à la société que la plupart des commerçants du « Bord de Mer » et de la « Croix-des-Bossales ». La police et la loi ne poursuivent jamais ces négociants sans pudeur. En revanche, ces larrons que la société appelle voleurs de grand chemin, « déjouqueurs de poules » et d'autres fripons de cette espèce se trouvent constamment en fuite : les forces de l'ordre ne sont pas autorisées à se fermer les yeux sur eux.
A l'exception de Jean-Jacques Rousseau qui deux siècles auparavant s'était, et cela sans succès, engagé à dénoncer ces vols légalisés par la vassalité de l'Etat, personne avant et après lui, il faut le dire, n'a point oser agir ainsi. Autrement dit, tout homme est un aboutissement ! Il faut toujours un concours de circonstance fortuite, profitable à tout point de vue, pour se constituer en homme complet. Cette occasion est rare et « Pitite-Caille » qui en a trouvé une aurait eu tort s'il l'aurait laissée échapper. Le fait, par Lhérisson, de poser le problème de l'origine du capital de Pitite-Caille, est un acte de prudence car un écrivain au talent accompli ne se précipite pas ainsi dans la vassalité littéraire.
Pitite-Caille, par son origine sociale, demeure un de nos héros déshérités. Mais il est probe, plein de mérite et de courage. Fils d'un ancien esclave qui n'avait ni nom de famille ni héritage, Eliezer Pitite-Caille fut un homme courageux. N'ayant été à aucun moment de son existence tenté de se corrompre, pour gagner sa vie, le jeune homme a dû s'essayer à tous les métiers : ferblantier, chapelier, charpentier, menuisier, maçon, cordonnier, marin... Difficile certes, c'est finalement dans la voie maritime que la vie, en fin de compte, lui a souri. Son nom de famille n'a pas trop bonne signification ; son père, d'ailleurs, ne l'a reçu que de ses compagnons d'infortune. Ces derniers, de leur côté, n'ont surnommé ainsi Damvala que parce qu'il a été l'esclave le plus choyé de la maîtresse de leur maître. Après l'indépendance, Damvala n'avait rien puisque la lutte pour le pouvoir n'a pas permis à l'Etat de gérer le social et de rendre à chacun selon son mérite.La postérité de l'ancien esclave
L'Etat ne se donne jamais la peine de gérer le social. Profitant de ce relâchement si naturel au genre humain, Damvala met au monde, avec la complaisance de quarante-deux « manman pitite », soixante neuf enfants dont quarante filles et vingt-neuf garçons. A l'exception de Eliezer qu'il a eu de « Sor Zinga » sa « femme-caille » l'ancien esclave ne se souciait d'aucun de ses enfants. Comment expliquez un tel abandon de la part d'un père qui a connu les moments inexorables de l'esclavage ? Ne peut-on chercher la cause de ce rejet dans la structure coloniale de Saint-Domingue ? Cette hypothèse a un sens puisque les esclaves, une fois arrivés dans la colonie, ont été brutalement séparés les uns des autres. Les maîtres allaient jusqu'à dire, à peu près en ces termes : « Séparez-les ! L'esclave n'a ni père ni mère ni frère ni enfant ! ». De plus, le fils de l'esclave ne lui appartenait pas en personne : c'était l'un des biens meubles de son maître. Une telle approche permettra de comprendre pourquoi, aujourd'hui encore, bon nombre de pères refusent de prendre en charge leurs enfants.Seul Eliezer, semble-t-il, a eu la chance de s'émerger parmi les fils de l'ancien esclave. Du reste, il semble avoir fait sa fortune en pleine mer. Et c'est en profitant des valises et des bourses perdues : sans doute, il en fait sien ! Mais y a-t-il là de quoi l'accuser de tous les péchés d'Israël ? S'informe-t-on, déjà, sur l'origine des grands capitaux ? Proviennent-ils tous des efforts honnêtes et continus des gens de bien ? Voilà des questions pleines d'intérêt sur quoi bon gré mal gré chacun a choisi de se taire ! Dans un naufrage, c'est sauve qui peut ! En conséquence, le marin n'était pas obligé de reconnaître les passagers et, du reste, leur communauté d'origine. S'il veut se garder de faire siens marchandises et argent qu'il a pu tenir comme retrouvailles à qui doit-il les rendre si ce n'est à l'Etat ? Et quel Etat ? Cet Etat qui ne sait que voler et réduire les citoyens dans la plus horrible misère ! Rendre à l'Etat les retrouvailles, c'est confier de l'or au clergé pour le « Bon Dieu » qui a horreur de ce clergé et qui, en outre, ne se sert jamais de l'or et d'argent !
En définitive, dans un naufrage, il n'est pas toujours facile de penser à la bourse, et quelque remplie soit-elle. Ce qui compte, c'est la vie ou les funérailles; le rescapé lui-même ne se souvient que d'une seule chose : la façon dont il a survécu au naufrage. Donc, à quelque secteur qu'il en profite, dans ces pages nous ne faisons pas l'apologie du vol. Nous nous contentons plutôt de dénoncer le fait que la société n'arrive pas encore à comprendre les sens de la pensée morale de la fable : « Les Animaux Malades de la Peste » de La Fontaine. Permettez-moi de vous le rappeler : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de la cour vous rendront blanc ou noir ! ». Donc, l'inégalité sociale relève d'un mal dont la science juridique et politique n'a pas trouvé le remède. A la recherche de rangs sociauxAvec Velléda, une mambo d'origine martiniquaise, à qui le marin a sauvé la vie et qui devint, cahin-caha, sa maîtresse la fortune de Pitite-Caille est définitivement assurée. Elle fructifiera de jour en jour ! Cependant, cela ne suffit pas. Il faut à ce capital, ajouter le rang; c'est une grande difficulté : ce rang coûte cher ! En outre, il ne se vend qu'à celui qui a outre le nom la culture livresque. Le capital de Eliezer est fait. Mais ce capitaliste parvenu ne s'est pas encore hissé au rang auquel son argent le prédestinerait. C'est un problème auquel Eliezer ne trouvera pas la solution car il est dépourvu de toute culture dans une société où une culture à triple dimension donc livresque, scientifique et technique s'avère nécessaire. Ces trois éléments indispensables de la connaissance universelle, permettant de s'enrichir à long ou à court terme, ne se vendent pas sur le marché. Eliezer est inculte, hélas! Est-ce de sa faute ? La société de l'époque n'a-t-elle pas interdit aux fils d'esclaves d'avoir accès à l'éducation ?
Eliezer, malgré tout, ne s'est pas laissé désarmer. Son premier soin fut de vouloir rompre une fois pour toute avec « Pitite-Caille ». Il voulait être appelé Eliezer tout court. Mais il ne réussira pas car la malignité populaire sera contre lui. Il n'avait qu'à se résigner. Mais la question de rang n'a pas manqué de troubler son sommeil. Prenant l'avis d'un ami, pour être complet, il se fait « franc-maçon ». Et, comme l'a si bien souligné le narrateur, les frais de son initiation ont été énormes.
Projet de candidatureEliezer n'a pas la tête seulement pour dormir : il en nourrit des rêves plus beaux que l'éternité. Parmi ces desseins, réfléchissons sur celui d'occuper un siège à la chambre basse. Velléda s'y oppose. Ce n'est rien puisqu'à l'époque la femme soumise à l'autorité du mâle ne pouvait être un animal politique. Tout en devenant sa dupe, « Pitite-caille » s'acquiesça volontiers aux conseils de son chef de bouquement, « Boutenègre » et se détourne des avis de son épouse. Dès lors, rien n'est plus cher pour lui que les directives de cet activiste médiocre mais qui ne manque pas de tactique pour le ruiner en un rien de temps. Au reste, à son risque ou à son péril même, Pitite-Caille se porte candidat à la députation pour la circonscription de Port-au-Prince. La décision, une fois prise, Eliezer dépense beaucoup et sa campagne va bon train. Et, avec Boutenègre, pas un candidat n'a eu la popularité de ce politicien novice. Mais loin d'atteindre le but si élevé auquel il prétendait, Pitite-Caille n'a fait que préparer sa ruine et son trépas.Dérapage et conflit électoral
Dérapage et conflit: telles sont les caractéristiques de la procédure électorale en Haïti. Ces caractéristiques s'imposent en traditions les mieux assises. Mais, c'est un mal ! Après deux siècles de persévérance active dans une telle situation dégradante, il devient de plus en plus difficile d'éradiquer ce mal. Car, quand il fait le malheur des uns, ce mal fait le bonheur des autres. Ainsi, c'est ce dont Lhérisson a su donner la preuve.Malgré tout, Pitite-Caille dépourvu de culture représente l'intérêt collectif. Et, qu'il soit héros d'un monde imaginaire ou réel, il a défendu avec la plus noble détermination cet intérêt. Son échec, après tout, est le nôtre : il contribue encore, quoiqu'on puisse objecter de contraire, à nous montrer la gravité de notre situation d'homme. Car, que l'on soit doué d'une vaste culture comme Rosalvo Bobo ou comme Anténor Firmin, il est à remarquer qu'aucun homme politique haïtien ne peut s'élever au-dessus de ce mal incurable pour se mettre à penser le social, si la culture c'est-à-dire l'éducation rate sa vocation. L'histoire de la politique haïtienne, c'est l'histoire qui nous montre la résultante de deux intérêts opposés qui s'affrontent constamment.
La société est porteuse de contradiction ! C'est ce que Rousseau avec le « Discours sur l'Origine et les Fondements de l'Inégalité parmi les Hommes » nous a très bien montré. Cette contradiction posée comme vice ou comme manque ne s'enseigne nulle part ailleurs. Pourtant, chez nous, elle fait l'objet d'un enseignement de première qualité. C'est de cet enseignement, de cette contradiction que Lhérisson avec Pitite-Caille prenant conscience de la déroute de cette classe, est victime. Quant au héros du roman, il n'en est pas victime parce qu'il lui manquait de courage, de conviction ou de consistance. Il est victime parce que les hommes pour lesquels il se battait n'avaient pas la conscience de leur classe ; ils n'avaient pas non plus la conscience révolutionnaire. Ils ne comprenaient pas non plus si les autorités ne voulaient pas que des élections honnêtes eussent lieu et que des hommes probes puissent avoir accès à la machine démocratique. Le dérapage et le conflit électoral ont donc été imminents puisque la charge d'inscrire sur le papier, dans une période de temps très limité, n'a été confiée qu'à une seule personne. Cette oeuvre gigantesque que ce malheureux devait réaliser dans moins d'un mois, il ne pouvait pas le concrétiser dans six mois, en travaillant jour après jour. La plèbe n'est ni une troupeau de mammifères bipèdes ni une légion d'anges ayant perdu leurs ailes. Face à une telle situation, elle réagira. Elle se prépare à renverser la situation ; c'est un bon signe mais la manière de faire est plus réactionnaire que politique. Pitite-Caille, pour calmer la fureur de ses sympathisants, doit prendre la parole.
Dulomond Louis
Professeur de littérature
Petit-Goâve
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=50665&PubDate=2007-11-17.
Silence sur le centenaire de la mort de Lhérisson
Cet texte a été publié dans l'édition du mardi 13 novembre 2007 à la page 14. Malheureusement, une partie totalisant deux paragraphes est restée sur les galets. Par respect pour la mémoire de Justin Lhérisson et de nos lecteurs, nous le publions à nouveau espérant que le lectorat nous pardonnera cette erreur due à une mauvaise manipulation graphique.
Décédé à 34 ans, Justin Lhérisson a laissé une oeuvre immortelle. Cependant, le pays qu'il a tant aimé et qu'il a voulu encore servir sur son lit de mort est sans mémoire, car rien n'est fait pour marquer le centenaire de sa mort, le jeudi 15 novembre 2007. A notre connaissance, rien n'a été prévu par les « autorités politiques et culturelles » du pays pour célébrer l'événement. Et même l'institution littéraire n'a osé parler de sa contribution à notre littérature, de ses lodyans et de ses écrits journalistiques. C'est le silence total sur le centenaire de ce lodyanseur du journal Le Soir.
A part les Editions Presses nationales d'Haiti, dirigées par Willems Edouard, qui ont organisé deux conférences la semaine dernière dans le cadre de la deuxième édition de la Rentrée litteraire (l'une avec le poète Marc Exavier au Collège Marie-Anne et l'autre avec le Dr en littérature Alix Emera à la Bibliothèque Justin Lhérisson) en l'honneur de ce « passeur de génie », aucun événement significatif ne marquera d'une pierre blanche celui qui a analysé avec minutie la situation sociopolitique du pays. L'auteur de « Zoune chez sa ninnaine » est mis aux oubliettes. N'est-ce pas ?
Comment expliquer ce mépris à l'egard de Justin Lhérisson, ce grand visionnaire qui a apporté sa pleine et entière contribution à la littérature haïtienne ? Pourquoi les « autorités politiques et culturelles » du pays ont-elles banalisé l'événement ? Parce qu'elles ont peur que leur conscience ne les interpelle dans leur manière de gérer les affaires publiques. Parce que Lhérisson n'est pas de leur chapelle. Parce que Lhérisson ne fait pas partie des tribus de l'institution littéraire (actuelle). C'est honteux, mais en Haiti c'est comme ça !Notre arme, c'est plutôt l'ignorance. Nous ignorons le centenaire de la mort de Justin Lherisson. Nous ignorons ses travaux littéraires et ses écrits journalistiques parce que nous avons la mémoire courte. Parce que nous sommes sans mémoire. Or un peuple sans mémoire est appelé à disparaitre. Un jour ou l'autre.
Notons bien que cette année, il y a eu deux centenaires : le centenaire de naissance de Jacques Roumain, né en 1907 et le centenaire de la mort de Justin Lhérisson, décédé en 1907. L'un est célébré (dignement?). L'autre est négligé. Tout pour Roumain. Rien pour Lhérisson. Absolument rien pour notre trésor national. Est-ce voulu ?En tout cas, pour ne pas laisser passer sous silence le centenaire de la mort de Justin Lhérisson, le journal Le Nouvelliste lui consacre une semaine au cours de laquelle nos lecteurs auront la possibilité d'apprécier des récensions critiques sur son oeuvre, une analyse sur les lodyanseurs du journal Le Soir, un article sur ses funérailles, un entretien avec Georges Anglade, etc.
Il faut relire, aujourd'hui, Lhérisson, observateur (avisé) des tares et des mesquineries de la société haitienne. Il a laissé de pénétrantes analyses dans ses deux lodyans « La famille des Pitite-Caille », « Zoune chez sa ninnaine », et ses écrits satiriques dans le journal Le Soir. C'est un écrivain confirmé qui, selon Eddy A. Jean, vivra éternellement dans notre mémoire par ses paroles de « La Dessalinienne ». Parce qu'il a su bien présenter notre société avec ses tares et ses vices (esprit superstitieux, concubinage, placage, hypocrisie, commerage, misère paysanne et domesticité). Avec dextérité, bien sûr. « Le maitre, c'est lui », écrit Georges Anglade, chroniqueur au journal Le Nouvelliste.
Il est tard, mais il n'est pas trop tard. Il faut mettre la puce à l'oreille des ministres de la Culture et de l'Education nationale en vue de susciter des débats au niveau des écoles (je veux parler de la classe rhétorique) où Lhérisson fait partie du cursus académique. Je crois que les élèves ont voulu entendre un autre son de cloche différent de la pluplart des enseignants qui ne savent même pas souvent bien répéter le discours critique qu'ils ont lu dans les manuels sur Lhérisson. Il faut ouvrir le débat. Il faut aller vers les élèves. Les initier à la réflexion. Il faut penser à des conférences sur les travaux littéraires et journalistiques de ce passeur.
Donc, revisiter Justin Lhérisson est non seulement un devoir de mémoire, mais aussi une opportunité de comprendre le XXe siècle en vue d'une nouvelle orientation politique et sociale. Parler aujourd'hui de ce lodyanseur est nécessaire. Il le mérite bien. En ce sens, notre démarche pourra aider, sans doute, les enseignants de la littérature haitienne en classe de rhétorique surtout, les étudiants en lettres et les chercheurs. Encore une fois, le débat est ouvert !
Jobnel Pierreguanabo70@yahoo.fr
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=50710&PubDate=2007-11-17
Décédé à 34 ans, Justin Lhérisson a laissé une oeuvre immortelle. Cependant, le pays qu'il a tant aimé et qu'il a voulu encore servir sur son lit de mort est sans mémoire, car rien n'est fait pour marquer le centenaire de sa mort, le jeudi 15 novembre 2007. A notre connaissance, rien n'a été prévu par les « autorités politiques et culturelles » du pays pour célébrer l'événement. Et même l'institution littéraire n'a osé parler de sa contribution à notre littérature, de ses lodyans et de ses écrits journalistiques. C'est le silence total sur le centenaire de ce lodyanseur du journal Le Soir.
A part les Editions Presses nationales d'Haiti, dirigées par Willems Edouard, qui ont organisé deux conférences la semaine dernière dans le cadre de la deuxième édition de la Rentrée litteraire (l'une avec le poète Marc Exavier au Collège Marie-Anne et l'autre avec le Dr en littérature Alix Emera à la Bibliothèque Justin Lhérisson) en l'honneur de ce « passeur de génie », aucun événement significatif ne marquera d'une pierre blanche celui qui a analysé avec minutie la situation sociopolitique du pays. L'auteur de « Zoune chez sa ninnaine » est mis aux oubliettes. N'est-ce pas ?
Comment expliquer ce mépris à l'egard de Justin Lhérisson, ce grand visionnaire qui a apporté sa pleine et entière contribution à la littérature haïtienne ? Pourquoi les « autorités politiques et culturelles » du pays ont-elles banalisé l'événement ? Parce qu'elles ont peur que leur conscience ne les interpelle dans leur manière de gérer les affaires publiques. Parce que Lhérisson n'est pas de leur chapelle. Parce que Lhérisson ne fait pas partie des tribus de l'institution littéraire (actuelle). C'est honteux, mais en Haiti c'est comme ça !Notre arme, c'est plutôt l'ignorance. Nous ignorons le centenaire de la mort de Justin Lherisson. Nous ignorons ses travaux littéraires et ses écrits journalistiques parce que nous avons la mémoire courte. Parce que nous sommes sans mémoire. Or un peuple sans mémoire est appelé à disparaitre. Un jour ou l'autre.
Notons bien que cette année, il y a eu deux centenaires : le centenaire de naissance de Jacques Roumain, né en 1907 et le centenaire de la mort de Justin Lhérisson, décédé en 1907. L'un est célébré (dignement?). L'autre est négligé. Tout pour Roumain. Rien pour Lhérisson. Absolument rien pour notre trésor national. Est-ce voulu ?En tout cas, pour ne pas laisser passer sous silence le centenaire de la mort de Justin Lhérisson, le journal Le Nouvelliste lui consacre une semaine au cours de laquelle nos lecteurs auront la possibilité d'apprécier des récensions critiques sur son oeuvre, une analyse sur les lodyanseurs du journal Le Soir, un article sur ses funérailles, un entretien avec Georges Anglade, etc.
Il faut relire, aujourd'hui, Lhérisson, observateur (avisé) des tares et des mesquineries de la société haitienne. Il a laissé de pénétrantes analyses dans ses deux lodyans « La famille des Pitite-Caille », « Zoune chez sa ninnaine », et ses écrits satiriques dans le journal Le Soir. C'est un écrivain confirmé qui, selon Eddy A. Jean, vivra éternellement dans notre mémoire par ses paroles de « La Dessalinienne ». Parce qu'il a su bien présenter notre société avec ses tares et ses vices (esprit superstitieux, concubinage, placage, hypocrisie, commerage, misère paysanne et domesticité). Avec dextérité, bien sûr. « Le maitre, c'est lui », écrit Georges Anglade, chroniqueur au journal Le Nouvelliste.
Il est tard, mais il n'est pas trop tard. Il faut mettre la puce à l'oreille des ministres de la Culture et de l'Education nationale en vue de susciter des débats au niveau des écoles (je veux parler de la classe rhétorique) où Lhérisson fait partie du cursus académique. Je crois que les élèves ont voulu entendre un autre son de cloche différent de la pluplart des enseignants qui ne savent même pas souvent bien répéter le discours critique qu'ils ont lu dans les manuels sur Lhérisson. Il faut ouvrir le débat. Il faut aller vers les élèves. Les initier à la réflexion. Il faut penser à des conférences sur les travaux littéraires et journalistiques de ce passeur.
Donc, revisiter Justin Lhérisson est non seulement un devoir de mémoire, mais aussi une opportunité de comprendre le XXe siècle en vue d'une nouvelle orientation politique et sociale. Parler aujourd'hui de ce lodyanseur est nécessaire. Il le mérite bien. En ce sens, notre démarche pourra aider, sans doute, les enseignants de la littérature haitienne en classe de rhétorique surtout, les étudiants en lettres et les chercheurs. Encore une fois, le débat est ouvert !
Jobnel Pierreguanabo70@yahoo.fr
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=50710&PubDate=2007-11-17
Justin Lhérisson, un siècle après sa mort
par Dulomond Louis L'homme et son temps
Né le 10 février 1873, à Port-au-Prince, Lhérisson est le produit d'une époque essentiellement corrompue au plan moral comme au plan politique. Après une courte existence de 34 ans, il meurt dans sa ville natale le 15 novembre 1907. Malgré la brièveté de son existence, il a laissé à la postérité deux grands romans : « La Famille des Pitite-Caille » et « Zoune Chez Sa Ninnaine ». Par ses romans et par sa plume éprise de journalisme, ce peintre des moeurs politiques et sociales retrace la peinture d'une société contaminée, pourrie où l'on ne voit que des rejets sociaux et des ratés imposant à tous leurs lois et leurs maximes. Par un effort désespéré, Lhérisson et quelques-uns de ses congénères s'émergent du lot. En eux, du reste, on trouve l'image d'un petit groupe de citoyens qui rêvent de transformer la société et bâtir du même coup un avenir meilleur.
Romancier réaliste de grand prestige intellectuel, Lhérisson à travers ces deux grands romans, déjà, mentionnés nous dit tout. D'ailleurs, point n'est besoin de dire la société de son temps car le pays depuis n'a changé en rien de visage. Du XIXe au XXIe siècle, s'il y a une modification qui se produisit, elle n'a touché que le cours des saisons. Ne dit-on pas qu'il y a en général quatre saisons ? C'est, du moins, ce que l'école nous a appris ! Le bon sens, au contraire, nous montre qu'on n'a pas plus que deux sous le ciel d'Haïti: celle au cours de laquelle il pleut beaucoup et celle durant laquelle il ne pleut que rarement. Mais, à l'heure actuelle, qui peut savoir avec certitude quand on est dans l'une ou dans l'autre de ces saisons ? En vérité personne !
Né le 10 février 1873, à Port-au-Prince, Lhérisson est le produit d'une époque essentiellement corrompue au plan moral comme au plan politique. Après une courte existence de 34 ans, il meurt dans sa ville natale le 15 novembre 1907. Malgré la brièveté de son existence, il a laissé à la postérité deux grands romans : « La Famille des Pitite-Caille » et « Zoune Chez Sa Ninnaine ». Par ses romans et par sa plume éprise de journalisme, ce peintre des moeurs politiques et sociales retrace la peinture d'une société contaminée, pourrie où l'on ne voit que des rejets sociaux et des ratés imposant à tous leurs lois et leurs maximes. Par un effort désespéré, Lhérisson et quelques-uns de ses congénères s'émergent du lot. En eux, du reste, on trouve l'image d'un petit groupe de citoyens qui rêvent de transformer la société et bâtir du même coup un avenir meilleur.
Romancier réaliste de grand prestige intellectuel, Lhérisson à travers ces deux grands romans, déjà, mentionnés nous dit tout. D'ailleurs, point n'est besoin de dire la société de son temps car le pays depuis n'a changé en rien de visage. Du XIXe au XXIe siècle, s'il y a une modification qui se produisit, elle n'a touché que le cours des saisons. Ne dit-on pas qu'il y a en général quatre saisons ? C'est, du moins, ce que l'école nous a appris ! Le bon sens, au contraire, nous montre qu'on n'a pas plus que deux sous le ciel d'Haïti: celle au cours de laquelle il pleut beaucoup et celle durant laquelle il ne pleut que rarement. Mais, à l'heure actuelle, qui peut savoir avec certitude quand on est dans l'une ou dans l'autre de ces saisons ? En vérité personne !
La langue maternelle dans l'oeuvre de Lhérisson
En effet, le premier souci de Lhérisson est de nous introduire dans les trésors de sa langue maternelle, en mettant à nu la culture haïtienne. Et c'est là, l'une des tâches les plus difficiles du romancier. Car, de l'Indépendance à nos jours, la langue maternelle qui est au plan phylogénétique comme au plan pédogénétique la langue de chaque individu, se voyait traitée avec le plus grand mépris et reléguée, après tout, à l'arrière zone. De là, aucun Haïtien ne se croit hors de scandale quand il s'agit de valoriser, sa langue maternelle. Chacun ici, au contraire, traite sa langue avec autant de mépris dont il est capable. En revanche, ne faut-il pas le dire à chacun ? La langue maternelle est la langue de la première socialisation de l'enfant. En devenant un homme, celui qui dévalorise sa langue se dévalorise en même temps. Cependant, Lhérisson même si la critique traditionnelle a vu dans son recours au créole une stratégie visant à faire rire s'émerge, par-là, du lot de la naïveté de son temps. Car il nous fait voir des personnages évoluant dans un cadre réel de langue et de culture qui sont les leurs ! Il importe peu si une petite élite qui n'a ni le moral ni la morale se moque de lui. Connaît-on un Haïtien qui puisse se mettre en colère en français ? A cette question tout savant peut répondre : non ! Car on ne peut exprimer ses émotions profondes que dans sa propre langue et qu'un automatisme quel qu'il soit ne s'exprime qu'en langue maternelle.
Pour exploiter les trésors de cette langue, Lhérisson a dû recourir à une stratégie très efficace. C'est le rire ! En faisant rire, le romancier n'écrit pas seulement pour les « bidonvilles ; il écrit tout aussi pour les salons les plus aristocratisés. Dans « La Famille des Pitite-Caille » comme dans « Zoune Chez Sa Ninnaine », c'est la même langue qui sert de base à la communication. Et quelle communication ? Une communication fructueuse soutenue dans une langue jusque-là, frappée d'interdit de toute sorte. Il est fort curieux d'entendre « Boutenègre » dans un de ses discours : « Dépi l'emprè Choulouque, je m'occupe de polutique ... ». On a là, le cas du chef de Bouquement ! Mais le narrateur lui-même n'est pas, tout à fait, étranger au réseau de communication dans lequel chacun, au besoin, prend la parole. Il laisse couler à grands flots sur ses lèvres des dictons comme : « Causé mandé chita » et, plus significatif encore, « Toute bròdè champête ce lan morne ».
En effet, le premier souci de Lhérisson est de nous introduire dans les trésors de sa langue maternelle, en mettant à nu la culture haïtienne. Et c'est là, l'une des tâches les plus difficiles du romancier. Car, de l'Indépendance à nos jours, la langue maternelle qui est au plan phylogénétique comme au plan pédogénétique la langue de chaque individu, se voyait traitée avec le plus grand mépris et reléguée, après tout, à l'arrière zone. De là, aucun Haïtien ne se croit hors de scandale quand il s'agit de valoriser, sa langue maternelle. Chacun ici, au contraire, traite sa langue avec autant de mépris dont il est capable. En revanche, ne faut-il pas le dire à chacun ? La langue maternelle est la langue de la première socialisation de l'enfant. En devenant un homme, celui qui dévalorise sa langue se dévalorise en même temps. Cependant, Lhérisson même si la critique traditionnelle a vu dans son recours au créole une stratégie visant à faire rire s'émerge, par-là, du lot de la naïveté de son temps. Car il nous fait voir des personnages évoluant dans un cadre réel de langue et de culture qui sont les leurs ! Il importe peu si une petite élite qui n'a ni le moral ni la morale se moque de lui. Connaît-on un Haïtien qui puisse se mettre en colère en français ? A cette question tout savant peut répondre : non ! Car on ne peut exprimer ses émotions profondes que dans sa propre langue et qu'un automatisme quel qu'il soit ne s'exprime qu'en langue maternelle.
Pour exploiter les trésors de cette langue, Lhérisson a dû recourir à une stratégie très efficace. C'est le rire ! En faisant rire, le romancier n'écrit pas seulement pour les « bidonvilles ; il écrit tout aussi pour les salons les plus aristocratisés. Dans « La Famille des Pitite-Caille » comme dans « Zoune Chez Sa Ninnaine », c'est la même langue qui sert de base à la communication. Et quelle communication ? Une communication fructueuse soutenue dans une langue jusque-là, frappée d'interdit de toute sorte. Il est fort curieux d'entendre « Boutenègre » dans un de ses discours : « Dépi l'emprè Choulouque, je m'occupe de polutique ... ». On a là, le cas du chef de Bouquement ! Mais le narrateur lui-même n'est pas, tout à fait, étranger au réseau de communication dans lequel chacun, au besoin, prend la parole. Il laisse couler à grands flots sur ses lèvres des dictons comme : « Causé mandé chita » et, plus significatif encore, « Toute bròdè champête ce lan morne ».
Pour sa part, Pitite-Caille, est un bon orateur. Mais il est presque dépourvu de toute culture. Au cours d'une conférence, n'a-t-il pas relaté : « Serrons nos rangs et crions tous avec Aristote, le grand philosophe français ; Dieu seul est grand mes frères ». Dans le même roman, le grand cri de Ti Couyoute demeure assez significatif : « Mé zanmis, pays frette !!! ».
A quand la levée des interdits sur le créole, notre langue maternelle ?
Cela fait seulement deux ans : Jean-Claude Bajeux et Christophe P. Charles ont créé la surprise, en plaidant pour une académie de langue créole. L'académie, n'est-elle pas l'ennemie de toute langue ? Qui a ignoré que cette institution, en France, a raté sa vocation ? Elle avait au départ, trois missions : faire une grammaire, rédiger un traité de rhétorique et composer un dictionnaire ; si ce n'est la grammaire qui ne sera jamais en usage parce que médiocre cette institution reléguée aujourd'hui au rang de tradition, a failli à toute sa mission. Opter pour une académie du créole, c'est la preuve que la levée des interdits contre cette langue n'est pas pour demain.
La prise en charge du créole traduit encore une autre intention du romancier : de près ou de loin, il semble vouloir placer la théorie de l'école de 1836 dans une dimension plus proche de la pratique. Cette Ecole n'a-t-elle pas prôné la création d'une langue française essentiellement haïtianisée? A notre avis, il y a plus que cela dans l'oeuvre de Lhérisson ! Si le besoin d'une langue se fait sentir, il n'est d'aucun besoin de créoliser une autre pour s'en servir. En conséquence, la génération des critiques à commencer avec Duraciné Vaval pour aboutir à Emile Manigat ou Pierre Pubien que je qualifie de génération de critiques traditionnels, a trouvé l'occasion d'opter pour une littérature d'expression française et cela contre toute possibilité de créer une littérature d'expression créolophone. Si tel est réellement le cas, ils se sont trompés puisque la culture n'a pas de langue propre. Ces critiques, enfin, doivent se taire : « Dezafi » de Franck Etienne, en faisant son chemin prend finalement une dimension littéraire internationale. Est-ce qu'on a de doute là-dessus ?
Du reste, on ne fait pas sur une langue des jugements de goût ; la langue n'est pas un objet d'art mais un objet de recherche scientifique. Et, c'est comme nous dit Ferdinand de Saussure : « La langue est une convention nécessaire et un produit social de la faculté du langage adoptés par le corps social pour exprimer les besoins de la communication ». Les gens qui entendent placer le créole en marge de la réalité linguistique du langage, eux aussi, doivent se taire. Au moment où nous parlons, des recherches sont en cours sur cette langue un peu partout dans le monde. Des chercheurs haïtiens et étrangers travaillent sans relâche ! Et pourquoi ? La réponse est claire ! On ne trouve jamais dans le monde un homme qui fabrique sa langue mais toujours un « homme parlant ». L'expression homme parlant est de Benveniste.
Mais le propos du linguiste américain est loin d'être universel car le créole en fait exception. Donc, c'est la seule langue dont on est plus ou moins témoin de son élaboration. En travaillant là-dessus, on pense pouvoir un jour expliquer l'origine de toutes les langues du monde.
La prise en charge du créole traduit encore une autre intention du romancier : de près ou de loin, il semble vouloir placer la théorie de l'école de 1836 dans une dimension plus proche de la pratique. Cette Ecole n'a-t-elle pas prôné la création d'une langue française essentiellement haïtianisée? A notre avis, il y a plus que cela dans l'oeuvre de Lhérisson ! Si le besoin d'une langue se fait sentir, il n'est d'aucun besoin de créoliser une autre pour s'en servir. En conséquence, la génération des critiques à commencer avec Duraciné Vaval pour aboutir à Emile Manigat ou Pierre Pubien que je qualifie de génération de critiques traditionnels, a trouvé l'occasion d'opter pour une littérature d'expression française et cela contre toute possibilité de créer une littérature d'expression créolophone. Si tel est réellement le cas, ils se sont trompés puisque la culture n'a pas de langue propre. Ces critiques, enfin, doivent se taire : « Dezafi » de Franck Etienne, en faisant son chemin prend finalement une dimension littéraire internationale. Est-ce qu'on a de doute là-dessus ?
Du reste, on ne fait pas sur une langue des jugements de goût ; la langue n'est pas un objet d'art mais un objet de recherche scientifique. Et, c'est comme nous dit Ferdinand de Saussure : « La langue est une convention nécessaire et un produit social de la faculté du langage adoptés par le corps social pour exprimer les besoins de la communication ». Les gens qui entendent placer le créole en marge de la réalité linguistique du langage, eux aussi, doivent se taire. Au moment où nous parlons, des recherches sont en cours sur cette langue un peu partout dans le monde. Des chercheurs haïtiens et étrangers travaillent sans relâche ! Et pourquoi ? La réponse est claire ! On ne trouve jamais dans le monde un homme qui fabrique sa langue mais toujours un « homme parlant ». L'expression homme parlant est de Benveniste.
Mais le propos du linguiste américain est loin d'être universel car le créole en fait exception. Donc, c'est la seule langue dont on est plus ou moins témoin de son élaboration. En travaillant là-dessus, on pense pouvoir un jour expliquer l'origine de toutes les langues du monde.Dans ses romans, Lhérisson se propose de prendre en compte les paysans, les déshérités des villes et les chômeurs de toutes les classes relégués au second plan. Il sait, avant tout, qu'il ne peut défendre cette masse sans prendre le parti de valoriser sa langue et sa culture. Mais il sait comment rejeter ce qui met ce peuple en retard. Donc la cécité provoqué par le zèle du fanatisme. Tout compte fait, le romancier n'a point hésiter à accorder la parole à cette masse significative qui soufre de tous les maux et dont le pire est l'injustice et la privation de tout bien- être social.
La fortune de Pitite-Caille
C'est l'un des points faibles du romancier qu'il faut non reprocher mais expliciter. Toute fortune, à mon avis, résulte d'un forfait ou d'un vice que personne ne peut oser dénoncer ou condamner. Lhérisson, sous forme de non-dit, s'interroge sur l'origine de la fortune de « Pitite-Caille ». Mais, s'interroge-t-il sur l'origine des grands capitaux qui, pour se fructifier davantage, exploitent de façon à outrance la force sociale pour la détruire une fois pour toute ? Ne sait-on pas que certains hommes à bonne fortune ont amassé leur argent dans l'immondice avec la complicité de l'Etat ? Cette élite de boue dont nous parlons, ce qui la différencie des voleurs de grand chemin ou du « zenglendo », c'est que l'Etat n'a point manqué de légaliser ses forfaitures. Il est à remarquer ! Ces voleurs de grand chemin ne font pas plus de mal à la société que la plupart des commerçants du « Bord de Mer » et de la « Croix-des-Bossales ». La police et la loi ne poursuivent jamais ces négociants sans pudeur. En revanche, ces larrons que la société appelle voleurs de grand chemin, « déjouqueurs de poules » et d'autres fripons de cette espèce se trouvent constamment en fuite : les forces de l'ordre ne sont pas autorisées à se fermer les yeux sur eux.
A l'exception de Jean-Jacques Rousseau qui deux siècles auparavant s'était, et cela sans succès, engagé à dénoncer ces vols légalisés par la vassalité de l'Etat, personne avant et après lui, il faut le dire, n'a point oser agir ainsi. Autrement dit, tout homme est un aboutissement ! Il faut toujours un concours de circonstance fortuite, profitable à tout point de vue, pour se constituer en homme complet. Cette occasion est rare et « Pitite-Caille » qui en a trouvé une aurait eu tort s'il l'aurait laissée échapper. Le fait, par Lhérisson, de poser le problème de l'origine du capital de Pitite-Caille, est un acte de prudence car un écrivain au talent accompli ne se précipite pas ainsi dans la vassalité littéraire.
Pitite-Caille, par son origine sociale, demeure un de nos héros déshérités. Mais il est probe, plein de mérite et de courage. Fils d'un ancien esclave qui n'avait ni nom de famille ni héritage, Eliezer Pitite-Caille fut un homme courageux. N'ayant été à aucun moment de son existence tenté de se corrompre, pour gagner sa vie, le jeune homme a dû s'essayer à tous les métiers : ferblantier, chapelier, charpentier, menuisier, maçon, cordonnier, marin... Difficile certes, c'est finalement dans la voie maritime que la vie, en fin de compte, lui a souri. Son nom de famille n'a pas trop bonne signification ; son père, d'ailleurs, ne l'a reçu que de ses compagnons d'infortune. Ces derniers, de leur côté, n'ont surnommé ainsi Damvala que parce qu'il a été l'esclave le plus choyé de la maîtresse de leur maître. Après l'indépendance, Damvala n'avait rien puisque la lutte pour le pouvoir n'a pas permis à l'Etat de gérer le social et de rendre à chacun selon son mérite.
C'est l'un des points faibles du romancier qu'il faut non reprocher mais expliciter. Toute fortune, à mon avis, résulte d'un forfait ou d'un vice que personne ne peut oser dénoncer ou condamner. Lhérisson, sous forme de non-dit, s'interroge sur l'origine de la fortune de « Pitite-Caille ». Mais, s'interroge-t-il sur l'origine des grands capitaux qui, pour se fructifier davantage, exploitent de façon à outrance la force sociale pour la détruire une fois pour toute ? Ne sait-on pas que certains hommes à bonne fortune ont amassé leur argent dans l'immondice avec la complicité de l'Etat ? Cette élite de boue dont nous parlons, ce qui la différencie des voleurs de grand chemin ou du « zenglendo », c'est que l'Etat n'a point manqué de légaliser ses forfaitures. Il est à remarquer ! Ces voleurs de grand chemin ne font pas plus de mal à la société que la plupart des commerçants du « Bord de Mer » et de la « Croix-des-Bossales ». La police et la loi ne poursuivent jamais ces négociants sans pudeur. En revanche, ces larrons que la société appelle voleurs de grand chemin, « déjouqueurs de poules » et d'autres fripons de cette espèce se trouvent constamment en fuite : les forces de l'ordre ne sont pas autorisées à se fermer les yeux sur eux.
A l'exception de Jean-Jacques Rousseau qui deux siècles auparavant s'était, et cela sans succès, engagé à dénoncer ces vols légalisés par la vassalité de l'Etat, personne avant et après lui, il faut le dire, n'a point oser agir ainsi. Autrement dit, tout homme est un aboutissement ! Il faut toujours un concours de circonstance fortuite, profitable à tout point de vue, pour se constituer en homme complet. Cette occasion est rare et « Pitite-Caille » qui en a trouvé une aurait eu tort s'il l'aurait laissée échapper. Le fait, par Lhérisson, de poser le problème de l'origine du capital de Pitite-Caille, est un acte de prudence car un écrivain au talent accompli ne se précipite pas ainsi dans la vassalité littéraire.
Pitite-Caille, par son origine sociale, demeure un de nos héros déshérités. Mais il est probe, plein de mérite et de courage. Fils d'un ancien esclave qui n'avait ni nom de famille ni héritage, Eliezer Pitite-Caille fut un homme courageux. N'ayant été à aucun moment de son existence tenté de se corrompre, pour gagner sa vie, le jeune homme a dû s'essayer à tous les métiers : ferblantier, chapelier, charpentier, menuisier, maçon, cordonnier, marin... Difficile certes, c'est finalement dans la voie maritime que la vie, en fin de compte, lui a souri. Son nom de famille n'a pas trop bonne signification ; son père, d'ailleurs, ne l'a reçu que de ses compagnons d'infortune. Ces derniers, de leur côté, n'ont surnommé ainsi Damvala que parce qu'il a été l'esclave le plus choyé de la maîtresse de leur maître. Après l'indépendance, Damvala n'avait rien puisque la lutte pour le pouvoir n'a pas permis à l'Etat de gérer le social et de rendre à chacun selon son mérite.
La postérité de l'ancien esclave
L'Etat ne se donne jamais la peine de gérer le social. Profitant de ce relâchement si naturel au genre humain, Damvala met au monde, avec la complaisance de quarante-deux « manman pitite », soixante neuf enfants dont quarante filles et vingt-neuf garçons. A l'exception de Eliezer qu'il a eu de « Sor Zinga » sa « femme-caille » l'ancien esclave ne se souciait d'aucun de ses enfants. Comment expliquez un tel abandon de la part d'un père qui a connu les moments inexorables de l'esclavage ? Ne peut-on chercher la cause de ce rejet dans la structure coloniale de Saint-Domingue ? Cette hypothèse a un sens puisque les esclaves, une fois arrivés dans la colonie, ont été brutalement séparés les uns des autres. Les maîtres allaient jusqu'à dire, à peu près en ces termes : « Séparez-les ! L'esclave n'a ni père ni mère ni frère ni enfant ! ». De plus, le fils de l'esclave ne lui appartenait pas en personne : c'était l'un des biens meubles de son maître. Une telle approche permettra de comprendre pourquoi, aujourd'hui encore, bon nombre de pères refusent de prendre en charge leurs enfants.
L'Etat ne se donne jamais la peine de gérer le social. Profitant de ce relâchement si naturel au genre humain, Damvala met au monde, avec la complaisance de quarante-deux « manman pitite », soixante neuf enfants dont quarante filles et vingt-neuf garçons. A l'exception de Eliezer qu'il a eu de « Sor Zinga » sa « femme-caille » l'ancien esclave ne se souciait d'aucun de ses enfants. Comment expliquez un tel abandon de la part d'un père qui a connu les moments inexorables de l'esclavage ? Ne peut-on chercher la cause de ce rejet dans la structure coloniale de Saint-Domingue ? Cette hypothèse a un sens puisque les esclaves, une fois arrivés dans la colonie, ont été brutalement séparés les uns des autres. Les maîtres allaient jusqu'à dire, à peu près en ces termes : « Séparez-les ! L'esclave n'a ni père ni mère ni frère ni enfant ! ». De plus, le fils de l'esclave ne lui appartenait pas en personne : c'était l'un des biens meubles de son maître. Une telle approche permettra de comprendre pourquoi, aujourd'hui encore, bon nombre de pères refusent de prendre en charge leurs enfants.
Seul Eliezer, semble-t-il, a eu la chance de s'émerger parmi les fils de l'ancien esclave. Du reste, il semble avoir fait sa fortune en pleine mer. Et c'est en profitant des valises et des bourses perdues : sans doute, il en fait sien ! Mais y a-t-il là de quoi l'accuser de tous les péchés d'Israël ? S'informe-t-on, déjà, sur l'origine des grands capitaux ? Proviennent-ils tous des efforts honnêtes et continus des gens de bien ? Voilà des questions pleines d'intérêt sur quoi bon gré mal gré chacun a choisi de se taire ! Dans un naufrage, c'est sauve qui peut ! En conséquence, le marin n'était pas obligé de reconnaître les passagers et, du reste, leur communauté d'origine. S'il veut se garder de faire siens marchandises et argent qu'il a pu tenir comme retrouvailles à qui doit-il les rendre si ce n'est à l'Etat ? Et quel Etat ? Cet Etat qui ne sait que voler et réduire les citoyens dans la plus horrible misère ! Rendre à l'Etat les retrouvailles, c'est confier de l'or au clergé pour le « Bon Dieu » qui a horreur de ce clergé et qui, en outre, ne se sert jamais de l'or et d'argent !
En définitive, dans un naufrage, il n'est pas toujours facile de penser à la bourse, et quelque remplie soit-elle. Ce qui compte, c'est la vie ou les funérailles; le rescapé lui-même ne se souvient que d'une seule chose : la façon dont il a survécu au naufrage. Donc, à quelque secteur qu'il en profite, dans ces pages nous ne faisons pas l'apologie du vol. Nous nous contentons plutôt de dénoncer le fait que la société n'arrive pas encore à comprendre les sens de la pensée morale de la fable : « Les Animaux Malades de la Peste » de La Fontaine. Permettez-moi de vous le rappeler : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de la cour vous rendront blanc ou noir ! ». Donc, l'inégalité sociale relève d'un mal dont la science juridique et politique n'a pas trouvé le remède. A la recherche de rangs sociauxAvec Velléda, une mambo d'origine martiniquaise, à qui le marin a sauvé la vie et qui devint, cahin-caha, sa maîtresse la fortune de Pitite-Caille est définitivement assurée. Elle fructifiera de jour en jour ! Cependant, cela ne suffit pas. Il faut à ce capital, ajouter le rang; c'est une grande difficulté : ce rang coûte cher ! En outre, il ne se vend qu'à celui qui a outre le nom la culture livresque. Le capital de Eliezer est fait. Mais ce capitaliste parvenu ne s'est pas encore hissé au rang auquel son argent le prédestinerait. C'est un problème auquel Eliezer ne trouvera pas la solution car il est dépourvu de toute culture dans une société où une culture à triple dimension donc livresque, scientifique et technique s'avère nécessaire. Ces trois éléments indispensables de la connaissance universelle, permettant de s'enrichir à long ou à court terme, ne se vendent pas sur le marché. Eliezer est inculte, hélas! Est-ce de sa faute ? La société de l'époque n'a-t-elle pas interdit aux fils d'esclaves d'avoir accès à l'éducation ?
Eliezer, malgré tout, ne s'est pas laissé désarmer. Son premier soin fut de vouloir rompre une fois pour toute avec « Pitite-Caille ». Il voulait être appelé Eliezer tout court. Mais il ne réussira pas car la malignité populaire sera contre lui. Il n'avait qu'à se résigner. Mais la question de rang n'a pas manqué de troubler son sommeil. Prenant l'avis d'un ami, pour être complet, il se fait « franc-maçon ». Et, comme l'a si bien souligné le narrateur, les frais de son initiation ont été énormes.
Projet de candidature
En définitive, dans un naufrage, il n'est pas toujours facile de penser à la bourse, et quelque remplie soit-elle. Ce qui compte, c'est la vie ou les funérailles; le rescapé lui-même ne se souvient que d'une seule chose : la façon dont il a survécu au naufrage. Donc, à quelque secteur qu'il en profite, dans ces pages nous ne faisons pas l'apologie du vol. Nous nous contentons plutôt de dénoncer le fait que la société n'arrive pas encore à comprendre les sens de la pensée morale de la fable : « Les Animaux Malades de la Peste » de La Fontaine. Permettez-moi de vous le rappeler : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de la cour vous rendront blanc ou noir ! ». Donc, l'inégalité sociale relève d'un mal dont la science juridique et politique n'a pas trouvé le remède. A la recherche de rangs sociauxAvec Velléda, une mambo d'origine martiniquaise, à qui le marin a sauvé la vie et qui devint, cahin-caha, sa maîtresse la fortune de Pitite-Caille est définitivement assurée. Elle fructifiera de jour en jour ! Cependant, cela ne suffit pas. Il faut à ce capital, ajouter le rang; c'est une grande difficulté : ce rang coûte cher ! En outre, il ne se vend qu'à celui qui a outre le nom la culture livresque. Le capital de Eliezer est fait. Mais ce capitaliste parvenu ne s'est pas encore hissé au rang auquel son argent le prédestinerait. C'est un problème auquel Eliezer ne trouvera pas la solution car il est dépourvu de toute culture dans une société où une culture à triple dimension donc livresque, scientifique et technique s'avère nécessaire. Ces trois éléments indispensables de la connaissance universelle, permettant de s'enrichir à long ou à court terme, ne se vendent pas sur le marché. Eliezer est inculte, hélas! Est-ce de sa faute ? La société de l'époque n'a-t-elle pas interdit aux fils d'esclaves d'avoir accès à l'éducation ?
Eliezer, malgré tout, ne s'est pas laissé désarmer. Son premier soin fut de vouloir rompre une fois pour toute avec « Pitite-Caille ». Il voulait être appelé Eliezer tout court. Mais il ne réussira pas car la malignité populaire sera contre lui. Il n'avait qu'à se résigner. Mais la question de rang n'a pas manqué de troubler son sommeil. Prenant l'avis d'un ami, pour être complet, il se fait « franc-maçon ». Et, comme l'a si bien souligné le narrateur, les frais de son initiation ont été énormes.
Projet de candidature
Eliezer n'a pas la tête seulement pour dormir : il en nourrit des rêves plus beaux que l'éternité. Parmi ces desseins, réfléchissons sur celui d'occuper un siège à la chambre basse. Velléda s'y oppose. Ce n'est rien puisqu'à l'époque la femme soumise à l'autorité du mâle ne pouvait être un animal politique. Tout en devenant sa dupe, « Pitite-caille » s'acquiesça volontiers aux conseils de son chef de bouquement, « Boutenègre » et se détourne des avis de son épouse. Dès lors, rien n'est plus cher pour lui que les directives de cet activiste médiocre mais qui ne manque pas de tactique pour le ruiner en un rien de temps. Au reste, à son risque ou à son péril même, Pitite-Caille se porte candidat à la députation pour la circonscription de Port-au-Prince. La décision, une fois prise, Eliezer dépense beaucoup et sa campagne va bon train. Et, avec Boutenègre, pas un candidat n'a eu la popularité de ce politicien novice. Mais loin d'atteindre le but si élevé auquel il prétendait, Pitite-Caille n'a fait que préparer sa ruine et son trépas.Dérapage et conflit électoral
Dérapage et conflit: telles sont les caractéristiques de la procédure électorale en Haïti. Ces caractéristiques s'imposent en traditions les mieux assises. Mais, c'est un mal ! Après deux siècles de persévérance active dans une telle situation dégradante, il devient de plus en plus difficile d'éradiquer ce mal. Car, quand il fait le malheur des uns, ce mal fait le bonheur des autres. Ainsi, c'est ce dont Lhérisson a su donner la preuve.Malgré tout, Pitite-Caille dépourvu de culture représente l'intérêt collectif. Et, qu'il soit héros d'un monde imaginaire ou réel, il a défendu avec la plus noble détermination cet intérêt. Son échec, après tout, est le nôtre : il contribue encore, quoiqu'on puisse objecter de contraire, à nous montrer la gravité de notre situation d'homme. Car, que l'on soit doué d'une vaste culture comme Rosalvo Bobo ou comme Anténor Firmin, il est à remarquer qu'aucun homme politique haïtien ne peut s'élever au-dessus de ce mal incurable pour se mettre à penser le social, si la culture c'est-à-dire l'éducation rate sa vocation. L'histoire de la politique haïtienne, c'est l'histoire qui nous montre la résultante de deux intérêts opposés qui s'affrontent constamment.
La société est porteuse de contradiction ! C'est ce que Rousseau avec le « Discours sur l'Origine et les Fondements de l'Inégalité parmi les Hommes » nous a très bien montré. Cette contradiction posée comme vice ou comme manque ne s'enseigne nulle part ailleurs. Pourtant, chez nous, elle fait l'objet d'un enseignement de première qualité. C'est de cet enseignement, de cette contradiction que Lhérisson avec Pitite-Caille prenant conscience de la déroute de cette classe, est victime. Quant au héros du roman, il n'en est pas victime parce qu'il lui manquait de courage, de conviction ou de consistance. Il est victime parce que les hommes pour lesquels il se battait n'avaient pas la conscience de leur classe ; ils n'avaient pas non plus la conscience révolutionnaire. Ils ne comprenaient pas non plus si les autorités ne voulaient pas que des élections honnêtes eussent lieu et que des hommes probes puissent avoir accès à la machine démocratique. Le dérapage et le conflit électoral ont donc été imminents puisque la charge d'inscrire sur le papier, dans une période de temps très limité, n'a été confiée qu'à une seule personne. Cette oeuvre gigantesque que ce malheureux devait réaliser dans moins d'un mois, il ne pouvait pas le concrétiser dans six mois, en travaillant jour après jour. La plèbe n'est ni une troupeau de mammifères bipèdes ni une légion d'anges ayant perdu leurs ailes. Face à une telle situation, elle réagira. Elle se prépare à renverser la situation ; c'est un bon signe mais la manière de faire est plus réactionnaire que politique. Pitite-Caille, pour calmer la fureur de ses sympathisants, doit prendre la parole.
Dulomond Louis
Dérapage et conflit: telles sont les caractéristiques de la procédure électorale en Haïti. Ces caractéristiques s'imposent en traditions les mieux assises. Mais, c'est un mal ! Après deux siècles de persévérance active dans une telle situation dégradante, il devient de plus en plus difficile d'éradiquer ce mal. Car, quand il fait le malheur des uns, ce mal fait le bonheur des autres. Ainsi, c'est ce dont Lhérisson a su donner la preuve.Malgré tout, Pitite-Caille dépourvu de culture représente l'intérêt collectif. Et, qu'il soit héros d'un monde imaginaire ou réel, il a défendu avec la plus noble détermination cet intérêt. Son échec, après tout, est le nôtre : il contribue encore, quoiqu'on puisse objecter de contraire, à nous montrer la gravité de notre situation d'homme. Car, que l'on soit doué d'une vaste culture comme Rosalvo Bobo ou comme Anténor Firmin, il est à remarquer qu'aucun homme politique haïtien ne peut s'élever au-dessus de ce mal incurable pour se mettre à penser le social, si la culture c'est-à-dire l'éducation rate sa vocation. L'histoire de la politique haïtienne, c'est l'histoire qui nous montre la résultante de deux intérêts opposés qui s'affrontent constamment.
La société est porteuse de contradiction ! C'est ce que Rousseau avec le « Discours sur l'Origine et les Fondements de l'Inégalité parmi les Hommes » nous a très bien montré. Cette contradiction posée comme vice ou comme manque ne s'enseigne nulle part ailleurs. Pourtant, chez nous, elle fait l'objet d'un enseignement de première qualité. C'est de cet enseignement, de cette contradiction que Lhérisson avec Pitite-Caille prenant conscience de la déroute de cette classe, est victime. Quant au héros du roman, il n'en est pas victime parce qu'il lui manquait de courage, de conviction ou de consistance. Il est victime parce que les hommes pour lesquels il se battait n'avaient pas la conscience de leur classe ; ils n'avaient pas non plus la conscience révolutionnaire. Ils ne comprenaient pas non plus si les autorités ne voulaient pas que des élections honnêtes eussent lieu et que des hommes probes puissent avoir accès à la machine démocratique. Le dérapage et le conflit électoral ont donc été imminents puisque la charge d'inscrire sur le papier, dans une période de temps très limité, n'a été confiée qu'à une seule personne. Cette oeuvre gigantesque que ce malheureux devait réaliser dans moins d'un mois, il ne pouvait pas le concrétiser dans six mois, en travaillant jour après jour. La plèbe n'est ni une troupeau de mammifères bipèdes ni une légion d'anges ayant perdu leurs ailes. Face à une telle situation, elle réagira. Elle se prépare à renverser la situation ; c'est un bon signe mais la manière de faire est plus réactionnaire que politique. Pitite-Caille, pour calmer la fureur de ses sympathisants, doit prendre la parole.
Dulomond Louis
Professeur de littérature
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