Agence QMI Jacques Lanctôt
27/01/2011 15h24
Haïti brûle, encore et encore. Quand ce n’est pas le soleil cuisant des Antilles, ce sont les pneus qu’on incendie ici et là dans les rues pour bloquer toute circulation, comme si la gazoline n’était pas rationnée. Mais «la mayonnaise de la contestation», pour reprendre l’expression de la Franco-Américaine Susan George, la présidente d’honneur d’Attac, tarde à prendre.
Tous les jours, des manifestations de protestation dont on n’entrevoie pas la fin secouent Port-au-Prince. On proteste contre le vide gouvernemental et le chaos, contre la fraude institutionnalisée, contre la faim qui tenaille l’estomac de quelque 2,4 millions d’Haïtiens, contre l’absence de démocratie, contre cette farce électorale, organisée en novembre dernier, alors que la majorité des déshérités n’ont pas pu voter.
Les Américains, avec l’ancien président Bill Clinton en tête, ont fait main basse sur cette perle des Antilles, qui repose, cela a été établi, sur d’immenses gisements de pétrole. Depuis plusieurs années, d’énormes quantités d’argent circulent entre les mains des milliers d’ONG qui se plaisent à s’étiqueter «sans frontières» mais dont les frontières sont pourtant bien définies, au nord de l’île, certaines compatissantes mais impuissantes, d’autres complices de la corruption généralisée, tandis que des centaines d’entreprises, majoritairement étasuniennes, font des affaires d’or et reçoivent de juteux contrats de Washington, imposant peu à peu leur modèle de développement économique pour l’île, celui de la dépendance totale envers le géant américain.
Haïti était, au début des années 1980, un pays exportateur de denrées alimentaires. Il produisait, entre autres, tout le riz qu’il consommait, la denrée alimentaire de base dans ce pays. Le pays était plus ou moins autosuffisant au plan alimentaire. Aujourd’hui, la majeure partie du riz qu’on y consomme provient des États-Unis, et plus précisément de la compagnie ERLY Industries, à travers sa filiale American Rice.
En 1986, le Fonds monétaire international (FMI), avec l’accord de Washington, a consenti de prêter de l’argent à ce pays à la condition qu’il abaisse ses tarifs douaniers à l’importation. C’est ainsi que le gouvernement haïtien dut baisser considérablement les barrières tarifaires qui protégeaient ses produits alimentaires de base et qui passèrent de 150% à 3%! Désormais, le riz importé de la Californie ou de l’Arkansas se vend moins cher que le riz produit sur place.
Les petits agriculteurs, principalement ceux de la vallée d’Artibonite, la plus importante région rizicole, n’étaient plus de taille pour affronter l’agriculture étasunienne, subventionnée au maximum à travers toutes sortes de programmes. De 1985 à 2009, les producteurs de riz étasuniens ont reçu 12 milliards 500 millions de $ en subventions et selon la USA Rice Federation, 90% du riz qui se consomme en Haïti provient des États-Unis.
La multinationale Monsanto ne voulait pas être en reste dans ce banquet de riches. Elle s’est associée à Chemonics, une filiale de la même ERLY Industries, pour y distribuer ses semences traitées avec un pesticide interdit dans plusieurs États américains, le Thiram, un fongicide toxique pour les abeilles et les oiseaux, entre autres. Le 4 juin dernier, Journée mondiale de l’environnement, 12 000 petits agriculteurs haïtiens ont brûlé les semences de Monsanto pour protester contre cette atteinte à leur souveraineté. Une véritable «déclaration de guerre», selon Doudou Pierre, coordonateur du Comité national de défense de la souveraineté et la sécurité alimentaires en Haïti. Curieusement, les journaux d’ici n’en ont pas parlé. C’est qu’on se plaît, semble-t-il, à montrer l’homo haïtianus plus soumis qu’il ne l’est en réalité.
Les petits agriculteurs, privés de leur gagne-pain, sont allés joindre les rangs des centaines de milliers de chômeurs. Cette situation prévalait bien avant le séisme et c’est ce qui explique en partie le développement désordonné et anarchique de la capitale Port-au-Prince, où des milliers de sans-travail, venus des campagnes pour solliciter de l’aide et du travail, se sont construits des abris de fortune. Ce sont ces paysans qui formèrent le gros des quelque 300 000 victimes du tremblement de terre de janvier 2010.
Devant le Comité des relations extérieures du Sénat, en mars 2010, Bill Clinton s’est excusé du tort qu’il avait causé aux agriculteurs haïtiens en favorisant ainsi l’importation massive de riz américain. «Ce fut une erreur», a-t-il admis. Mais, malgré ces aveux, rien n’a changé depuis. Et ce n’est pas les «appels à l’unité» du peuple haïtien lancés par Baby Doc qui vont changer la donne.
Allez, vivement une révolution, non pas aux odeurs du jasmin, mais de la mangue!
http://fr.canoe.ca/infos/chroniques/jacqueslanctot/archives/2011/01/20110127-152459.html
Une fenêtre ouverte sur Haïti, le pays qui défie le monde et ses valeurs, anti-nation qui fait de la résistance et pousse les limites de la résilience. Nous incitons au débat conceptualisant Haïti dans une conjoncture mondiale difficile. Haïti, le défi, existe encore malgré tout : choléra, leaders incapables et malhonnêtes, territoires perdus gangstérisés . Pour bien agir il faut mieux comprendre: "Que tout ce qui s'écrit poursuive son chemin, va , va là ou le vent te pousse (Dr Jolivert)
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jeudi 27 janvier 2011
dimanche 30 août 2009
La révolution haïtienne, trop longtemps occultée,
par Jean-Michel Caroit
LE MONDE 30 août 2009
Rendre justice à la révolution haïtienne dont la portée universelle a été longtemps occultée après la révolte victorieuse, en 1791, des esclaves de Saint-Domingue. Dans ce but, l'Unesco a organisé, du 21 au 23 août à Port-au-Prince, un colloque international sur "la révolution haïtienne et l'universalité des droits de l'homme". La commémoration et le travail de mémoire avaient été troublés en 2004, année du bicentenaire de l'indépendance d'Haïti, par les violents affrontements qui avaient précédé le départ en exil de l'ancien président Jean-Bertrand Aristide.
"La révolution haïtienne a été un moment-clé de l'histoire de l'humanité", a souligné Pierre Sané, le sous-directeur de l'Unesco. Elle a donné corps au concept de l'universalité des droits humains. La première République noire est aussi devenue "le catalyseur de la libération des oppressions esclavagiste et coloniale". Elle a apporté "la première contribution majeure et concrète au combat antiraciste mondial naissant".
Cette révolution était "impensable" , selon le mot de l'anthropologue Michel-Rolph Trouillot, en raison de sa radicalité face à la pensée dominante de l'époque. Elle a dépassé les révolutions française et américaine en étendant le concept de droits humains à l'ensemble de l'humanité, sans distinction de race ou de sexe. Les rédacteurs de la déclaration française de 1789 se référaient à l'homme occidental "blanc" lorsqu'ils écrivaient: "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit." La révolution haïtienne ajoutera l'adverbe "tous": "Tous les êtres humains..."
L'insurrection des esclaves de Saint-Domingue, la plus riche des colonies françaises, était considérée comme une "aberration de l'Histoire" par les puissances du XVIIIe siècle. Elle remettait en cause les fondements du système économique dominant : la plantation, productrice du sucre, dont l'importance dans le commerce international est comparable à celle du pétrole aujourd'hui, l'esclavage et la traite négrière. Face à la Société des amis des Noirs, le club Massiac, représentant le parti colonial, soutenait que la fin de l'esclavage provoquerait la faillite de l'économie française. Craignant la contagion dans leurs colonies, les grandes puissances de l'époque ont mis la jeune République noire au ban des nations.
En Europe et aux Etats-Unis, la presse a construit l'image d'une insurrection sanguinaire et sauvage ne méritant pas le nom de révolution. Les historiens, de Michelet à Renan, ont nié ou minimisé son impact. Dans l'histoire officielle, le corps expéditionnaire de Napoléon, envoyé pour rétablir l'esclavage et la colonie de Saint-Domingue, n'a pas été défait par les combattants haïtiens, mais par les épidémies. L'intellectuel haïtien Laënnec Hurbon a déploré que l'esclavage demeure "un impensé de la philosophie politique moderne ", y compris chez des auteurs comme Michel Foucault ou Jürgen Habermas.
Le Martiniquais Aimé Césaire (Cahier d'un retour au pays natal), le Trinidadien C.L.R. James (Les Jacobins noirs), le Cubain Alejo Carpentier (Le Royaume de ce monde) et l'Afro-Américain Frederick Douglass ont été les premiers à rendre compte de la dimension de la révolution. "Haïti est la terre mère idéologique de la Caraïbe, le lieu où la lutte pour la liberté a produit une conscience collective, une nouvelle façon de penser la question raciale et de concevoir l'identité nationale", a relevé l'universitaire Michael Dash. Pour Césaire, Haïti est le lieu "où la négritude se met debout pour la première fois" et Toussaint Louverture est le restaurateur de la dignité des Noirs.
L'onde de choc de la révolution a accéléré l'abolition de l'esclavage dans les autres colonies françaises des Antilles et la fin de la traite, d'abord décrétée par le Danemark, en 1803. Internationalistes, les révolutionnaires haïtiens ont apporté leur soutien aux mouvements d'indépendance latino-américains : au Vénézuélien Francisco de Miranda dès 1806, à Simon Bolivar, au Mexique, et à la Colombie.
Certes, plus de deux siècles après cette épopée, la révolution est inachevée. Les droits humains ont été bafoués durant de longues périodes de dictature comme celle des Duvalier au XXe siècle. Haïti est aujourd'hui un des pays les plus pauvres de la planète, soumis à un semi-protectorat qui ne dit pas son nom. Sa souveraineté est limitée par la présence de 9 000 casques bleus. Plusieurs dizaines de milliers d'enfants, les restaveks, travaillent comme domestiques. "Haïti n'a pas su entrer dans la modernité", a regretté le chercheur haïtien Watson Denis. "Le doute persiste sur la portée universelle de la révolution haïtienne car Haïti a raté sa sortie de l'esclavage" , a renchéri M. Hurbon.
Plusieurs intervenants ont suggéré d'ancrer Haïti "dans le destin africain". M. Sané s'est prononcé pour son adhésion à l'Union africaine. Il a préconisé "l'érection de l'ensemble d'Haïti en Patrimoine de l'humanité comme symbole de la résistance triomphante face à l'esclavage" . En hommage aux révolutionnaires haïtiens, le président du conseil exécutif de l'Unesco, le Béninois Olabiyi Yai, a appelé tous les pays du monde à inclure la lutte contre l'esclavage et la traite négrière dans les manuels scolaires.
Correspondant en Amérique centrale
Jean-Michel Caroit
Article paru dans l'édition du 30.08.09
LE MONDE 30 août 2009
Rendre justice à la révolution haïtienne dont la portée universelle a été longtemps occultée après la révolte victorieuse, en 1791, des esclaves de Saint-Domingue. Dans ce but, l'Unesco a organisé, du 21 au 23 août à Port-au-Prince, un colloque international sur "la révolution haïtienne et l'universalité des droits de l'homme". La commémoration et le travail de mémoire avaient été troublés en 2004, année du bicentenaire de l'indépendance d'Haïti, par les violents affrontements qui avaient précédé le départ en exil de l'ancien président Jean-Bertrand Aristide.
"La révolution haïtienne a été un moment-clé de l'histoire de l'humanité", a souligné Pierre Sané, le sous-directeur de l'Unesco. Elle a donné corps au concept de l'universalité des droits humains. La première République noire est aussi devenue "le catalyseur de la libération des oppressions esclavagiste et coloniale". Elle a apporté "la première contribution majeure et concrète au combat antiraciste mondial naissant".
Cette révolution était "impensable" , selon le mot de l'anthropologue Michel-Rolph Trouillot, en raison de sa radicalité face à la pensée dominante de l'époque. Elle a dépassé les révolutions française et américaine en étendant le concept de droits humains à l'ensemble de l'humanité, sans distinction de race ou de sexe. Les rédacteurs de la déclaration française de 1789 se référaient à l'homme occidental "blanc" lorsqu'ils écrivaient: "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit." La révolution haïtienne ajoutera l'adverbe "tous": "Tous les êtres humains..."
L'insurrection des esclaves de Saint-Domingue, la plus riche des colonies françaises, était considérée comme une "aberration de l'Histoire" par les puissances du XVIIIe siècle. Elle remettait en cause les fondements du système économique dominant : la plantation, productrice du sucre, dont l'importance dans le commerce international est comparable à celle du pétrole aujourd'hui, l'esclavage et la traite négrière. Face à la Société des amis des Noirs, le club Massiac, représentant le parti colonial, soutenait que la fin de l'esclavage provoquerait la faillite de l'économie française. Craignant la contagion dans leurs colonies, les grandes puissances de l'époque ont mis la jeune République noire au ban des nations.
En Europe et aux Etats-Unis, la presse a construit l'image d'une insurrection sanguinaire et sauvage ne méritant pas le nom de révolution. Les historiens, de Michelet à Renan, ont nié ou minimisé son impact. Dans l'histoire officielle, le corps expéditionnaire de Napoléon, envoyé pour rétablir l'esclavage et la colonie de Saint-Domingue, n'a pas été défait par les combattants haïtiens, mais par les épidémies. L'intellectuel haïtien Laënnec Hurbon a déploré que l'esclavage demeure "un impensé de la philosophie politique moderne ", y compris chez des auteurs comme Michel Foucault ou Jürgen Habermas.
Le Martiniquais Aimé Césaire (Cahier d'un retour au pays natal), le Trinidadien C.L.R. James (Les Jacobins noirs), le Cubain Alejo Carpentier (Le Royaume de ce monde) et l'Afro-Américain Frederick Douglass ont été les premiers à rendre compte de la dimension de la révolution. "Haïti est la terre mère idéologique de la Caraïbe, le lieu où la lutte pour la liberté a produit une conscience collective, une nouvelle façon de penser la question raciale et de concevoir l'identité nationale", a relevé l'universitaire Michael Dash. Pour Césaire, Haïti est le lieu "où la négritude se met debout pour la première fois" et Toussaint Louverture est le restaurateur de la dignité des Noirs.
L'onde de choc de la révolution a accéléré l'abolition de l'esclavage dans les autres colonies françaises des Antilles et la fin de la traite, d'abord décrétée par le Danemark, en 1803. Internationalistes, les révolutionnaires haïtiens ont apporté leur soutien aux mouvements d'indépendance latino-américains : au Vénézuélien Francisco de Miranda dès 1806, à Simon Bolivar, au Mexique, et à la Colombie.
Certes, plus de deux siècles après cette épopée, la révolution est inachevée. Les droits humains ont été bafoués durant de longues périodes de dictature comme celle des Duvalier au XXe siècle. Haïti est aujourd'hui un des pays les plus pauvres de la planète, soumis à un semi-protectorat qui ne dit pas son nom. Sa souveraineté est limitée par la présence de 9 000 casques bleus. Plusieurs dizaines de milliers d'enfants, les restaveks, travaillent comme domestiques. "Haïti n'a pas su entrer dans la modernité", a regretté le chercheur haïtien Watson Denis. "Le doute persiste sur la portée universelle de la révolution haïtienne car Haïti a raté sa sortie de l'esclavage" , a renchéri M. Hurbon.
Plusieurs intervenants ont suggéré d'ancrer Haïti "dans le destin africain". M. Sané s'est prononcé pour son adhésion à l'Union africaine. Il a préconisé "l'érection de l'ensemble d'Haïti en Patrimoine de l'humanité comme symbole de la résistance triomphante face à l'esclavage" . En hommage aux révolutionnaires haïtiens, le président du conseil exécutif de l'Unesco, le Béninois Olabiyi Yai, a appelé tous les pays du monde à inclure la lutte contre l'esclavage et la traite négrière dans les manuels scolaires.
Correspondant en Amérique centrale
Jean-Michel Caroit
Article paru dans l'édition du 30.08.09
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