Il ne pouvait plus se retenir.
Il fallait se vider la vessie. Le plus vite possible. Il s'était retenu la respiration. Il expulsait de l'air en soufflant par la bouche. Comme le font les femmes enceintes au moment d'accoucher.
Il bougeait avec de moins en moins d'entrain. Chaque minuscule mouvement semblait écarter, ouvrir et desserrer les sphincters vers l'évidence d'une miction soudaine et non contrôlée.
Il rentra dans l'immense immeuble en sautillant sur la pointe des pieds. Il poussa énergiquement les deux battants du grand portail qui ne lui opposa aucune résistance. Ses yeux s'écarquillèrent dans un geste de satisfaction entremêlé d'une lueur vive d'espoir.
L'immeuble abritait en fait une interminable succession de petites toilettes.
Tout en se dirigeant vers celui qui était droit devant lui, il constata qu'il était le seul à avoir envie de se débarrasser de son trop plein de déchets.
Ses pas décidés cognaient le parquet qui rechignait dans un bruit langoureux et tenace tandis que le grincement du va et vient sur les axes rouillés des battants de la porte d'entrée marquait la mesure de cette musique que Gaspard ne semblait plus écouter.
Chaque pas vers les toilettes le rapprochait vers la délivrance ultime.
A ce moment de sa vie, rien n'était plus important que de pouvoir pisser.
Il n'y arriverait jamais se disait-il, tant le besoin se faisait pressant.
Il avait carrément mal au bas ventre.
Les mouvements de contraction musculaire sur les sphincters avaient perdu toute leur efficacité.
Pourtant l'alignement des portes des cabines adossées contre le pan du mur de la grande salle était à portée de quelques pas.
Quatre, au grand maximum.
Il chercha et retrouva un dernier souffle pour ce bout de trajet.
Il poussa d'une main la porte et commença à défaire la fermeture éclair de sa braguette.
Le couvercle du sanitaire blanc nacré était rabaissé.
Peu importe.
Au besoin il pisserait sur ce couvercle. Il y avait urgence. Pour sortir le membre de son pantalon, il fallait se relâcher. Il le sentait à peine. Plus de considération ni sur sa taille, ni le tonus, ni les fonctions plaisantes qui lui sont généralement dévolues.
Là, il s’agissait d’un tuyau, d’un organe douloureux qui attendait le moment et l’endroit propices pour expulser en un seul jet la douleur et cette désagréable sensation qui ne pouvait cesser d’exister qu’après avoir pissé.
Il y parvint.
Il ferma les yeux pour déguster cet instant bienvenu et si plaisant de la vidange de sa vessie.
La sensation de soulagement lui parcourut immédiatement et assez vite le corps. Pourtant, il n'entendit pas le bruit du jet de liquide s'écraser dans l'eau du fond de la cuvette.
Il ouvrit les yeux pour constater la présence d'une sorte de magma nauséabond occupant plus de la moitié de la cuvette.
Ce contenu bougeait sous l'impulsion de quelque chose qui semblait vouloir jaillir des entrailles de la terre.
Du fond de la cuvette sortait un ronronnement qui se transforma assez vite en grondements, en mugissements.
Il voudrait partir en courant mais il pissait encore. La cuvette s'emplit. Puis dans un bruit d'explosion, elle se vida en plaquant contre les murs de grosses boules de cheveux en pelotes, des crachats en jets, des matières fécales en cônes interminables.
Là, il fallait vraiment partir.
Quitter les lieux.
Il poussa dans l'autre sens la porte qui céda non sans peine avec un bruit d'explosion de boulet de canon.
Il porta les deux mains contre les oreilles en fuyant. Mais le bruit résonnait encore comme un écho.
Toutes les portes se mirent à s'ouvrir et à se fermer l’une après l’autre, observant toujours le même délai.
Il aurait pris du temps pour scruter et apprécier cette chorégraphie montée en valse ordonnée de centaines de portes. Mais le bruit devenait de plus en plus assourdissant. Les images inimaginables. Des sanitaires et des lavabos en pleine rébellion crachant dans un ras le bol effarant tout ce qui leur avait été déversé pendant des années.
Les pelotes de cheveux crépus explosaient dans tous les sens tandis qu’une bouillie immonde de merde, de pisse et d'eau se désintégrait en des myriades de minuscules bulles pour éclabousser les murs qui ne tardèrent point à perdre leur blancheur et leur aspect trop propre.
Toujours avec ce bruit: boom!
Le même bruit.
Ce boum qui domine l’ensemble de tous les autres bruits.
Arrivé à hauteur de la porte de sortie, Gaspard sentit des secousses atteignant les murs et le plancher qui céda sous ses pieds.
Il eut vite le temps, dans un élan naturel de survie, de saisir les marques de la porte de sortie. Le tremblement se fit de plus en plus violent. Mais rien ne cédait. Gaspard s'y arrima et s’y accrocha de toutes ses forces pour arrêter le mouvement qui allait finir par vaincre ce qui lui restait comme énergie.
Entre un boom et un autre boom, un coq chanta et délivra un strident cocorico. Puis un autre cocorico. Les chants résultèrent assez forts pour dissiper et couvrir les bruits des portes…
Le souffle haletant, Gaspard ouvrit les yeux et se retrouva accroché à la structure métallique de son lit.
- Ouf! Quel soulagement!
Il le comprit assez vite
- Ce ne fut qu'un rêve.
Gaspard se réveilla donc ce matin-là pas comme d'habitude. Il se retrouva en décubitus dorsal strict le regard embrumé, rivé vers la toiture en tôle de sa chambre. L'esprit comme sortant d'une nuit d'ivresse provoquée par l'ingestion d'alcool de mauvaise qualité, il avait beaucoup de mal à se ressaisir.
Pendant un bref instant il était comme perdu. Il ne pouvait pas discerner s'il était encore dans un rêve ou si l'environnement qu'il appréhendait était bien sa portion réelle d'univers.
La peur de ce déferlement de déchets, la crainte de la honte de se pisser dessus, l'épouvante de ces portes s'ouvrant et se refermant dans un bruit assourdissant avaient fait le voyage avec lui.
Il crut entendre ce "boom" répétitif de ces pelotes de cheveux raides qui explosaient en des millions de brins noirâtres pour se plaquer contre le mur.
Oui.
Le bruit l'avait accompagné dans sa petite chambre, dans sa cour. Le temps qui s'écoulait entre deux bruits s'était considérablement allongé.
Gaspard décida de se lever pour s'assurer de l'existence de ce bruit inhabituel dans le vacarme de la vie quotidienne de sa ville, de son quartier et de sa cour.
Ceux sont bien des détonations d'armes de gros calibre. Il essaya sans y parvenir, de localiser la cible ou la position du canonnier.
Il aurait pu être question d'un exercice de tir. Généralement les gens sont informés pour éviter la panique.
- Oh merde alors!
S'exclama-t-il, en se prenant la tête des deux mains.
- Oh putain de con! Les mutins passent à l'exécution de leurs menaces contre le palais national, une fois expiré l'ultimatum…
Comment fallait-il imaginer la suite ?
Voilà la grande question à laquelle il fallait répondre.
Après quelques minutes, nécessaire pour récupérer l’intégralité de son esprit et réfléchir correctement, il fit un constat évident. La ville avait elle aussi rêvé. De bruits inhabituels et de merde.
La ville se réveilla difficilement dans l'attente. Dans l'expectative. Aucune consigne nationale ou officielle n'avait été donnée.
En quelque sorte, la ville avait prolongé sa nuit, son sommeil dans une matinée qui s'annonçait à la fois grasse et lourde.
Comme signe de réveil, seuls les coqs s'étaient descendus de leurs perchoirs et se mirent à picorer au rythme des cocoricos.
Le pilonnage du palais présidentiel ou d'autres bâtiments officiels continuait à en juger par les bruits des tirs de mortiers ou de canon.
L'environnement matinal et sonore de Gaspard subit de profondes modifications surtout en matière de sonorités.
A cette heure-ci généralement la valse de prestataires de services divers anime déjà l'ambiance de sa cour.
Des acheteurs d'électro-domestiques en panne et jugés irréparables passaient les premiers. Puis, des acheteurs de toute sorte d’objets, du sommier au fer à repasser, sans oublier des morceaux de postes de télévision ou de ventilateurs, des aiguiseurs de couteaux, des vendeurs de fruits de saison et de légumes, des vendeurs de papiers hygiéniques s'entrecroisent souvent dans l'indifférence absolue des habitants de la cour qui considéraient ses services inutiles et non prioritaires.
Pourtant si le défilé s'est maintenu pendant des vies c'est que ces activités malgré leurs caractères peu utiles en apparence, rendent service et permettent à des gens de survivre et de subvenir aux besoins de leurs familles.
Pourtant, cette nouvelle révolution avec sa dose d'inconnu et sa portion de doute avait inculqué une prudence raisonnée qui poussait les gens à une attitude attentiste vis à vis des événements qui pouvaient basculer dans un sens ou dans l'autre.
Ce matin-là, le cordonnier avait lui aussi fait usage de la prudence. Gaspard ne saurait dire s'il avait oui ou non fait sa prière du matin. Il n'avait pas été bercé par cette chanson qui parle de Sion.
Les tirs continuèrent tandis que les minutes des premières heures du matin s'égrenaient peu à peu.
Il voudrait être mieux informé. Un état précis de la situation lui aurait permis de prévoir et organiser sa journée.
Il ne voulait pas le faire. Mais il n'avait pas le choix. Il sortit un petit poste de radio à transistor et parcourut le cadran en quête d'information. Qu'elles eussent été crédibles ou pas, en ce moment importait peu.
Ce qui l'intéressait c'était surtout la tendance du mouvement dictée par le comportement de la population.
L'opposition agissait de façon plutôt clandestine. La force politique ayant sympathisé avec le courant opposé, se trouvait surtout à l'extérieur, dans des pseudos mouvements entretenus pas les exilés dont le nombre n'arrêtait pas de grossir.
Et très justement, l’effet le plus direct de cette nouvelle tentative de se défaire du régime en place sera le départ en nombre non négligeable d’opposants en sourdine ou de citoyens que la sentence populaire aura étiqueté comme tels.
Pour cette raison, il y avait de fortes chances que l'action des mutins n'eût été suivie d'aucun support dans le pays.
Depuis quelques années l’issue de ces mouvements était souvent déterminée par la volonté des nations puissantes qui jouent le rôle d’arbitres pour mieux protéger leurs propres intérêts.
Auteur: Jonas JOLIVERT
Une fenêtre ouverte sur Haïti, le pays qui défie le monde et ses valeurs, anti-nation qui fait de la résistance et pousse les limites de la résilience. Nous incitons au débat conceptualisant Haïti dans une conjoncture mondiale difficile. Haïti, le défi, existe encore malgré tout : choléra, leaders incapables et malhonnêtes, territoires perdus gangstérisés . Pour bien agir il faut mieux comprendre: "Que tout ce qui s'écrit poursuive son chemin, va , va là ou le vent te pousse (Dr Jolivert)
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mercredi 1 janvier 2014
dimanche 6 octobre 2013
MON CLAN DESTIN
Tapis dans l'ombre
des feuillages
Grinçants et grimaçant
En murmures métallisés
Entre les lignes
brisées de l'horizon
Tracées en contrebas
de l'enfer
Je jalouse
aimablement ma tanière
Mes remparts et mes
rêves
Mon destin et mon
clan
Et d’aventure,
Tu t'aventures
Comme le sable fin
De ricochet en
ricochets
Sur les rives
houleuses
Où mes vagues se
brisent
Et mes marées s'étiolent
En bordures de mon
clan
Mon destin
Il est frêle le temps
Il est chétif le vent
Mornes les accents
Blêmes les tons
Comme les désirs
Comme les envies
De l'autre côté de
mon clan
De mon destin
Et la jauge débordant
Du vide de l'extase
Rasant de l'impatience
Les murs et les clos
Le silence s'étale
Reine des lieux
Il s'installe, se
morfond
Rumine, pétille et piétine
Dans mon clan
Mon destin
Mon destin, mon clan
Eden avec ses nues
Paradis avec sa pomme
Rêve avec son serpent
Mon monde
Mon clandestin.
samedi 7 septembre 2013
BELLES DE NUIT...CHAPITRE XX
CHAPITRE XX
Il considéra qu’il avait suffisamment travaillé pour offrir à son corps et son esprit quelques instants de répit. Quelques moments d’oisiveté. Il quitta, la sacoche sous le bras, l’aire du champ de Mars et marcha quelques minutes vers son quartier.
A l’entrée de la cour qui abritait ses deux pièces, il remarqua un petit rassemblement de plus de dix personnes devant un poste de télévision qui diffusaient les images d’un match du tournoi des clubs champions d’Europe. Une équipe anglaise affrontait son homologue Allemande. L’ambiance était plutôt bon enfant.
Il échangea quelques mots avec des voisins notamment sur le score du match et la tendance du jeu. Puis il rentra chez lui pour exécuter le rituel de la douche à la belle étoile avec le sceau d’eau, le monticule de pierres lisses, la savonnette cachée dans le trou d’un bloc.
Au moment de ranger son dossier juste avant de s’étaler dans son lit pour finir une journée bien remplie, il réfléchit encore au peu d’attention accordée aux deux mots-prénoms que les deux filles se sont attribuées et qui ont été murmurés aux oreilles des deux jeunes hommes. Juste après des orgasmes sensationnels. Et si toute la clé de l’énigme se trouvait cachée comme un code dans ces deux mots ? A la maison, il ne disposait pas de moyens efficaces pour explorer l’univers de ces deux prénoms.
Elbaid et Refner…
Malgré la fatigue et la lassitude provoquées par la répétition de l’écho des questions sans réponse, il se proposa quand même de débuter un approfondissement du sujet. Il chercha dans un meuble de rangement simulant un rayon de bibliothèque, deux petits dictionnaires basiques utilisés essentiellement pour vérifier l’orthographe de certains mots.
Aucun des deux prénoms n’y figure.
La bibliothèque du journal lui fournira une gamme plus large d’options pour parachever ses investigations.
Les volumineux dictionnaires, les tomes d’encyclopédies devaient bien contenir dans leurs pages des informations concernant ces deux prénoms. Si en réalité histoire ou signification ils en avaient bien entendu.
Il s’endormit facilement sans rêves érotiques faisant intervenir Elbaid ou Refne. Au réveil il enchaina comme un saint rituel bien coordonné les premiers gestes du matin : le café, le sceau d’eau, la douche. Et se rendit tôt dans les locaux du journal.
Il fut accueilli en héros. Comme toujours par le personnel. Lui qui n’avait rien accompli d’extraordinaire. Aucune prouesse. Mais les employés du journal étaient coutumiers des ses excentricités en matière de réflexions. Ses recherches métaphysiques, sa passion pour le triangle des Bermudes, et pour l’univers extraterrestre lui avaient monté une renommée d’homme doté d’une raison dépassant les limites nativement acceptables. Ce qui pour certains faisait de lui un fou. Un fou paisible. Un fou calme. A l’instar de Cyril Caravane…
Les applaudissements qui saluaient son passage dans les couloirs du bâtiment du journal s’intégraient plutôt dans cette attitude ironique qu’inspirent les gens étiquetés de dépourvus de raison. Les gens qui pour la grande majorité des êtres humains ont des comportements rangés en dehors des limites du socialement admis font rire. Le rire de l’insouciance. Un rire trop candide.
Ceux qui ont l’occasion de côtoyer de près Gaspard se méfient surtout de ses questionnements qu’il se fait.
A chaque jour pou lui, suffisait une énigme. On craignait par-dessus tout de se laisser entrainer dans des réflexions profondes sur de vieux et banaux faits divers que la mémoire et l’intérêt collectifs avaient déjà effacés.
Depuis plus de deux ans, il gonflait tous ses proches avec cette histoire de voiture retrouvée au sommet de l’arbre du centre du cimetière. Après un moment de répit, il était revenu avec plus de force à la charge après cet accident tragique qui avait causé la mort des deux jeunes. Les mêmes occupants de la voiture perchée. Pour lui personne ne pouvait lui faire avaler comme explication, une simple coïncidence ou une banale loi des séries.
Ses recherches s’intensifièrent et son intérêt se décupla après les funérailles.
Son apparition au bureau devint synonyme d’énigmes. Énigmes souvent indéchiffrables. Sur la liste remise à jour la plus récente reste l’explication d’un tableau présentant un chat noir portant accroché à son museau une couleuvre verte traversant juste devant le corbillard d’un cortège funéraire.
Ses amis, encore une fois, avaient, vu juste. Sa présence dans les locaux ce matin était bien motivée par la recherche d’éléments explicatifs concernant deux prénoms inhabituels. Orientaux peut –être… Il se dirigea sans détour vers le casier aménagé à l’intention de son ami qui le reçut avec un enthousiasme débordant non dissimulé.
- Alors mon bon ami, lui dit-il, quel bon vent conduit tes pas dans mon humble espace. Une poignée de main ferme accompagna ces mots élaborés avec une pointe de liberté entachée d’un zeste d’ironie
…- C'est toujours avec un immense plaisir que je viens parmi vous pour remplir malgré moi, ma mission qui est celle d'éblouir vos instants ténébreux de ma divine lumière.
A ce stade, personne ne se sentait choqué par cette réplique hautaine qui, venant d'un autre personnage, aurait été accueillie avec une certaine répugnance déclenchée comme un réflexe nauséeux pour vomir en jet cet accès de mégalomanie insupportable.
Les gens se mirent à applaudir. Certains reconnurent qu'il avait frappé encore plus fort ce matin. D'autres confessèrent avec clameur qu'ils n'allaient pas oublier de si tôt cette réplique bien membrée. Son ami, le journaliste, inclina la tête en signe d'hommage en récitant une litanie sortie de la prière chrétienne.
- Je vous salue cher maître...
Il l'interrompit de façon sèche en lui disant cette réplique sortie de sa propre besace: - Tu le sais très bien, mon bon ami et cher collègue qu'il n'est de Maître et de rois que dans l'esprit de ceux qui colportent comme un fardeau un statut d'esclave ou de sujet difficile à jeter devant l'autel de toutes les libertés.
- Cher Gaspard, en effet, tes idées sont définitivement éblouissantes. Reprit le collègue qui semblait être tout à coup inspiré pour mijoter une de ces situations mi embarrassantes, mi agaçantes à son endroit.
Ainsi continue-t-il sur un ton assez aguicheur...
- Ça tombe bien figure toi. Il serait ridicule que de ne pas voir en toi l'homme providentiel que tu as toujours été. Ta lumière nous sera encore une fois plus que salutaire.
Il lui fit signe de prendre place à sa droite. Juste derrière le bureau qui exhibait en premier plan, un tas de feuilles blanches comportant des textes écrits à la main et à la plume et à l'encre bleue. - Je vais te faire une mise en contexte pour que tu puisses bien me comprendre.
Le regard sûr, rivé sur les copies, Gaspard, prêta une attention soutenu au récit sérieux que lui faisait son ami.
- En effet cher ami, la semaine dernière je suis parti dispenser mon cours de philosophie à l'école et je suis passé juste après un cours de linguistique sorti du cerveau de l'un des directeurs. En fait, discrètement et sans l'avouer, il mettait à la disposition des élèves, des outils pour cerner et comprendre l'orthographe du créole.
J'aurais dû dire sa façon par lui préconisée pour l'écriture du créole. Il initia donc pendant une heure, juste avant mon temps de cours, les élèves à l'alphabet phonétique international. Il s'appuya bien sur la règle d'or "d'un seul signe pour un seul son et toujours le même signe pour le même son". J'ai donc retrouvé au tableau des phrases écrites issues du français et du créole en phonétique internationale.
Cette écriture que nous lisons souvent accrochée aux mots et aux expressions dans des livres de langues étrangères comme l'anglais et l'espagnol indiquant leurs prononciations correctes. Je me suis dit que c'était à la fois intéressant et amusant. Après avoir parcouru l'ensemble de ce qui se trouvait écrit sur le tableau, j'effaçai tout de quelques coups de brosse. Afin de ne pas oublier, je notai dans le coin supérieur gauche, en phonétique internationale, onekomone.
Sans faire semblant d'y accorder la moindre importance, je me suis retourné face aux élèves pour m'engouffrer dans un cours sur le hasard et le déterminisme faisant intervenir Cournot et son concept et bien d’autres d’ailleurs.
A la fin de mon heure de cours dispensé, j'effaçai encore une fois le tableau pout n'y laisser que ma fameuse phrase écrite bizarrement et qui se lit mieux en phonétique : Onekomone.
- Les jeunes, leur dis-je avec un sérieux militaire, je voudrais vous laisser un petit travail de réflexion philosophique ouverte pour la semaine prochaine. La compréhension du sujet étant une partie intégrante et évaluable, je vous demanderais de copier en français normal ce que vous lisez actuellement en phonétique internationale.
Pour la première fois, depuis son récit, Gaspard ne put s'empêcher de l'interrompre. Se grattant la partie du crâne située juste au dessus de l'oreille droite, les yeux écarquillés d'émerveillement il prit la parole et dit:
- Mais c'est monstrueux ce que tu leur as fait. Les possibilités d'écritures sont très nombreuses!
- En effet, répondit le journaliste, en pointant du doigt le tas de copies reposant sur le bureau, devant eux. Puis continua son recit...
- Le plus marrant de la situation, mon cher Gaspard, un étudiant a compris que les possibilités d'écritures étaient multiples et m'a rendu de multiples copies.
- Alors là, ça relève du pur génie. C'est qui ce jeune homme? Le premier de sa classe?
- Loin de là. Un jeune brillant certes mais assez atypique. Il ne s'intéresse qu'aux sujets que lui il trouve passionnants.
- wow! Le prototype du vrai génie! Indépendamment du fond de ses dissertations, il mérite la meilleure qualification... - Je savais qu'il allait te plaire. Ces amis disent qu'il est fou. Il est passionné des histoires de moines bouddhistes. Il parle et dit pratiquer la méditation transcendantale. Il dit pouvoir faire sécher un drap avec la chaleur émanant de son corps durant une séance de méditation-concentration. Ses lectures préférées traitent de Lobsang Rampa. Comme musique il écoute un chanteur de reggae de nationalité jamaïcaine qui ne se coupe pas les cheveux...
Gaspard était ravi de savoir de l'existence d'un tel jeune homme. Il tutoyait un état proche d'un orgasme foudroyant.
Son ami pour finir, ajouta
- Il s'amuse avec les copains à résoudre des multiplications à trois chiffres en haut et trois chiffres en bas plus rapidement qu'une calculatrice.
- Ce jeune homme possède quelque chose de divin. Une grande part de divinité ! S'il n'est pas le Christ redevenu homme, il doit être forcément l'antéchrist ou son envoyé spécial, ou son cousin...Je peux le rencontrer?
- On se calme cher ami. On verra tout cela après. Pour l'instant, j'aimerais juste que tu prennes et que tu corriges quelques copies. J'avais pensé au départ garder les autres copies et te passer celles bien nombreuses du jeune homme. Mais tu es en admiration devant lui. Tu seras incapable d'impartialité et d'objectivité au moment d'évaluer ses copies. On va donc faire le contraire.
Le journaliste sortit d'un tiroir un lot moins volumineux de copies et les tendit à Gaspard qui comprit que le tas de feuilles griffonnées à l'encre bleue visible des le début ne représentait que le travail du seul jeune homme. Il se mordit les lèvres en pensant qu'il venait de rater une occasion unique de rentrer dans la tête d'un vrai génie scellé par quelque chose de divin.
- Tout viendra à l'heure puisque tu sais attendre, lui dit le journaliste en guise de geste réconfortant en lui tapotant l'épaule.
- Je dispose de combien de temps?
- Prends-toi une petite semaine
Gaspard se dit : tel et pris qui croyait prendre. Lui qui était venu quérir une information sur deux prénoms orientaux, probables clés de l'énigme qu'il avait du mal à éclaircir, le voilà maintenant happé par l'insoutenable envie de pénétrer le monde de ce jeune peu compris par ses paires.
L'envie le faisait tournoyer comme pris pieds et mains dans un tourbillon d'une violence inouïe.
Là, il ne savait plus comment changer de sujet. Comment troquer son intérêt pour revenir vers son dossier important certes mais pas plus que les informations qu'il détenait enroulées sous les aisselles.
Son ami le journaliste le connaissait très bien. Il était impératif de le faire revenir sur terre. Il lui revenait à lui de l'aider à remonter le temps et faire ce voyage vers don monde à lui.
- Alors Gaspard, si on repartait à zéro, après avoir fermé cette intéressante parenthèse?
- J'ai failli oublier, le but et surtout l'objectif de ma visite dans ces locaux ce matin. Bref. Je voulais voir avec toi pour savoir si dans une de ces mythologies pour lesquelles tu démontres la plus religieuse des passions ce que pourraient évoquer pour toi des mots comme elbaid et refne.
- Comment tu dis? Elbaid...refne? Tu les a lus où ces mots? Dans quel contexte ?
- Il s'agit encore et toujours de mon enquête sur la mort des deux jeunes hommes. Ces mots seraient des prénoms. Des prénoms de jeunes filles. De jeunes filles plutôt riches, modernes évoluées, très émancipées, sexuellement.
- Elbaid? ...Refne?...Ça ne me dit pas grand chose. J'ai déjà entendu Jefte comme prénom masculin. Tu devrais jeter un coup d'œil dans les grands dictionnaires du placard.
- Merci, c'est effectivement ce qui me reste à faire.
Gaspard s'extirpa du groupe. Il trouva refuge dans une petite pièce déjetée du bâtiment comme un repli pour finir un élément non compris dans le plan initial. Peu de gens comprenaient l'utilité de ce recoin dans un espace assez juste pour le volume de travail et de travailleurs qui le fréquentaient. Un projet de réaménagement avait été planifié. Ce, depuis des années déjà. Cependant les ressources financières, toujours de plus en plus restreintes, guidaient et orientaient la hiérarchie des priorités.
Pour une fois, cet espace allait à Gaspard comme un gant. Il pouvait s'y enfermer sans être vu. Donc sans être dérangé. Il ne pouvait voir personne. Donc il ne dérangeait personne. A la rigueur, quelqu'un en quête d'un isoloir pourrait tomber sur lui. Mais la chaleur des lieux était la plus efficace des forces dissuasives.
Avant de s'isoler, il avait extirpé des rangées de deux grands buffets antiques, véritables garde-mangers taillés dans du bois d'ébène centenaire, deux grands et vieux dictionnaires. Sa recherche n'allait pas durer indéfiniment puisqu'il allait lire en suivant l'ordre alphabétique. Les mots qui l'intéressaient commençaient par E et R. Respectivement E, L, B et R, E, F.
Le moins volumineux des deux livres correspondaient à un dictionnaire des noms propres. Tandis que l'autre était un classique utilisé par tout le monde. Un vrai dictionnaire. Il débuta ses lectures par ce dernier. Il fut content de voir que le mot ELBAID existait et qu'il correspondait à un nom propre. Des artistes, des mannequins ont porté ce nom. Souvent écrit en deux mots. El et puis Baid. Les porteurs de ce nom écrit en un ou deux mots furent des personnages si différents qu'il ne vit aucun intérêt à en rapprocher un d'eux de son dossier. Les données piochées dans les deux livres lui permirent d'arriver à cette conclusion.
Quant à Refne, le mot le plus proche qu'il trouva correspondait à l'abréviation du nom d'un réseau de chemin de fer d'une nation européenne.
Il allait, comme souvent, depuis qu'il avait voulu embrasser cette enquête, repartir bredouille. Mais sa force de persuasion était telle que rien ni personne ne pouvait le faire lâcher prise. Il était tous les jours, encore plus convaincu que l’enchaînement de tous ces événements ne pouvait être platement le fruit d'un simple et limité hasard.
Ainsi il se poussait lui-même des zèles pour aller plus haut et plus loin. Même quand les plus fermes espoirs se transformaient en amères désillusions.
D'ailleurs deux heures de lecture ne sont jamais vaines. Que le livre soit la bible, un manuel de bandes dessinées, une revue pornographique, un journal ou autre chose, on y apprend toujours quelque chose.. Auteur: Jonas JOLIVERT
Il considéra qu’il avait suffisamment travaillé pour offrir à son corps et son esprit quelques instants de répit. Quelques moments d’oisiveté. Il quitta, la sacoche sous le bras, l’aire du champ de Mars et marcha quelques minutes vers son quartier.
A l’entrée de la cour qui abritait ses deux pièces, il remarqua un petit rassemblement de plus de dix personnes devant un poste de télévision qui diffusaient les images d’un match du tournoi des clubs champions d’Europe. Une équipe anglaise affrontait son homologue Allemande. L’ambiance était plutôt bon enfant.
Il échangea quelques mots avec des voisins notamment sur le score du match et la tendance du jeu. Puis il rentra chez lui pour exécuter le rituel de la douche à la belle étoile avec le sceau d’eau, le monticule de pierres lisses, la savonnette cachée dans le trou d’un bloc.
Au moment de ranger son dossier juste avant de s’étaler dans son lit pour finir une journée bien remplie, il réfléchit encore au peu d’attention accordée aux deux mots-prénoms que les deux filles se sont attribuées et qui ont été murmurés aux oreilles des deux jeunes hommes. Juste après des orgasmes sensationnels. Et si toute la clé de l’énigme se trouvait cachée comme un code dans ces deux mots ? A la maison, il ne disposait pas de moyens efficaces pour explorer l’univers de ces deux prénoms.
Elbaid et Refner…
Malgré la fatigue et la lassitude provoquées par la répétition de l’écho des questions sans réponse, il se proposa quand même de débuter un approfondissement du sujet. Il chercha dans un meuble de rangement simulant un rayon de bibliothèque, deux petits dictionnaires basiques utilisés essentiellement pour vérifier l’orthographe de certains mots.
Aucun des deux prénoms n’y figure.
La bibliothèque du journal lui fournira une gamme plus large d’options pour parachever ses investigations.
Les volumineux dictionnaires, les tomes d’encyclopédies devaient bien contenir dans leurs pages des informations concernant ces deux prénoms. Si en réalité histoire ou signification ils en avaient bien entendu.
Il s’endormit facilement sans rêves érotiques faisant intervenir Elbaid ou Refne. Au réveil il enchaina comme un saint rituel bien coordonné les premiers gestes du matin : le café, le sceau d’eau, la douche. Et se rendit tôt dans les locaux du journal.
Il fut accueilli en héros. Comme toujours par le personnel. Lui qui n’avait rien accompli d’extraordinaire. Aucune prouesse. Mais les employés du journal étaient coutumiers des ses excentricités en matière de réflexions. Ses recherches métaphysiques, sa passion pour le triangle des Bermudes, et pour l’univers extraterrestre lui avaient monté une renommée d’homme doté d’une raison dépassant les limites nativement acceptables. Ce qui pour certains faisait de lui un fou. Un fou paisible. Un fou calme. A l’instar de Cyril Caravane…
Les applaudissements qui saluaient son passage dans les couloirs du bâtiment du journal s’intégraient plutôt dans cette attitude ironique qu’inspirent les gens étiquetés de dépourvus de raison. Les gens qui pour la grande majorité des êtres humains ont des comportements rangés en dehors des limites du socialement admis font rire. Le rire de l’insouciance. Un rire trop candide.
Ceux qui ont l’occasion de côtoyer de près Gaspard se méfient surtout de ses questionnements qu’il se fait.
A chaque jour pou lui, suffisait une énigme. On craignait par-dessus tout de se laisser entrainer dans des réflexions profondes sur de vieux et banaux faits divers que la mémoire et l’intérêt collectifs avaient déjà effacés.
Depuis plus de deux ans, il gonflait tous ses proches avec cette histoire de voiture retrouvée au sommet de l’arbre du centre du cimetière. Après un moment de répit, il était revenu avec plus de force à la charge après cet accident tragique qui avait causé la mort des deux jeunes. Les mêmes occupants de la voiture perchée. Pour lui personne ne pouvait lui faire avaler comme explication, une simple coïncidence ou une banale loi des séries.
Ses recherches s’intensifièrent et son intérêt se décupla après les funérailles.
Son apparition au bureau devint synonyme d’énigmes. Énigmes souvent indéchiffrables. Sur la liste remise à jour la plus récente reste l’explication d’un tableau présentant un chat noir portant accroché à son museau une couleuvre verte traversant juste devant le corbillard d’un cortège funéraire.
Ses amis, encore une fois, avaient, vu juste. Sa présence dans les locaux ce matin était bien motivée par la recherche d’éléments explicatifs concernant deux prénoms inhabituels. Orientaux peut –être… Il se dirigea sans détour vers le casier aménagé à l’intention de son ami qui le reçut avec un enthousiasme débordant non dissimulé.
- Alors mon bon ami, lui dit-il, quel bon vent conduit tes pas dans mon humble espace. Une poignée de main ferme accompagna ces mots élaborés avec une pointe de liberté entachée d’un zeste d’ironie
…- C'est toujours avec un immense plaisir que je viens parmi vous pour remplir malgré moi, ma mission qui est celle d'éblouir vos instants ténébreux de ma divine lumière.
A ce stade, personne ne se sentait choqué par cette réplique hautaine qui, venant d'un autre personnage, aurait été accueillie avec une certaine répugnance déclenchée comme un réflexe nauséeux pour vomir en jet cet accès de mégalomanie insupportable.
Les gens se mirent à applaudir. Certains reconnurent qu'il avait frappé encore plus fort ce matin. D'autres confessèrent avec clameur qu'ils n'allaient pas oublier de si tôt cette réplique bien membrée. Son ami, le journaliste, inclina la tête en signe d'hommage en récitant une litanie sortie de la prière chrétienne.
- Je vous salue cher maître...
Il l'interrompit de façon sèche en lui disant cette réplique sortie de sa propre besace: - Tu le sais très bien, mon bon ami et cher collègue qu'il n'est de Maître et de rois que dans l'esprit de ceux qui colportent comme un fardeau un statut d'esclave ou de sujet difficile à jeter devant l'autel de toutes les libertés.
- Cher Gaspard, en effet, tes idées sont définitivement éblouissantes. Reprit le collègue qui semblait être tout à coup inspiré pour mijoter une de ces situations mi embarrassantes, mi agaçantes à son endroit.
Ainsi continue-t-il sur un ton assez aguicheur...
- Ça tombe bien figure toi. Il serait ridicule que de ne pas voir en toi l'homme providentiel que tu as toujours été. Ta lumière nous sera encore une fois plus que salutaire.
Il lui fit signe de prendre place à sa droite. Juste derrière le bureau qui exhibait en premier plan, un tas de feuilles blanches comportant des textes écrits à la main et à la plume et à l'encre bleue. - Je vais te faire une mise en contexte pour que tu puisses bien me comprendre.
Le regard sûr, rivé sur les copies, Gaspard, prêta une attention soutenu au récit sérieux que lui faisait son ami.
- En effet cher ami, la semaine dernière je suis parti dispenser mon cours de philosophie à l'école et je suis passé juste après un cours de linguistique sorti du cerveau de l'un des directeurs. En fait, discrètement et sans l'avouer, il mettait à la disposition des élèves, des outils pour cerner et comprendre l'orthographe du créole.
J'aurais dû dire sa façon par lui préconisée pour l'écriture du créole. Il initia donc pendant une heure, juste avant mon temps de cours, les élèves à l'alphabet phonétique international. Il s'appuya bien sur la règle d'or "d'un seul signe pour un seul son et toujours le même signe pour le même son". J'ai donc retrouvé au tableau des phrases écrites issues du français et du créole en phonétique internationale.
Cette écriture que nous lisons souvent accrochée aux mots et aux expressions dans des livres de langues étrangères comme l'anglais et l'espagnol indiquant leurs prononciations correctes. Je me suis dit que c'était à la fois intéressant et amusant. Après avoir parcouru l'ensemble de ce qui se trouvait écrit sur le tableau, j'effaçai tout de quelques coups de brosse. Afin de ne pas oublier, je notai dans le coin supérieur gauche, en phonétique internationale, onekomone.
Sans faire semblant d'y accorder la moindre importance, je me suis retourné face aux élèves pour m'engouffrer dans un cours sur le hasard et le déterminisme faisant intervenir Cournot et son concept et bien d’autres d’ailleurs.
A la fin de mon heure de cours dispensé, j'effaçai encore une fois le tableau pout n'y laisser que ma fameuse phrase écrite bizarrement et qui se lit mieux en phonétique : Onekomone.
- Les jeunes, leur dis-je avec un sérieux militaire, je voudrais vous laisser un petit travail de réflexion philosophique ouverte pour la semaine prochaine. La compréhension du sujet étant une partie intégrante et évaluable, je vous demanderais de copier en français normal ce que vous lisez actuellement en phonétique internationale.
Pour la première fois, depuis son récit, Gaspard ne put s'empêcher de l'interrompre. Se grattant la partie du crâne située juste au dessus de l'oreille droite, les yeux écarquillés d'émerveillement il prit la parole et dit:
- Mais c'est monstrueux ce que tu leur as fait. Les possibilités d'écritures sont très nombreuses!
- En effet, répondit le journaliste, en pointant du doigt le tas de copies reposant sur le bureau, devant eux. Puis continua son recit...
- Le plus marrant de la situation, mon cher Gaspard, un étudiant a compris que les possibilités d'écritures étaient multiples et m'a rendu de multiples copies.
- Alors là, ça relève du pur génie. C'est qui ce jeune homme? Le premier de sa classe?
- Loin de là. Un jeune brillant certes mais assez atypique. Il ne s'intéresse qu'aux sujets que lui il trouve passionnants.
- wow! Le prototype du vrai génie! Indépendamment du fond de ses dissertations, il mérite la meilleure qualification... - Je savais qu'il allait te plaire. Ces amis disent qu'il est fou. Il est passionné des histoires de moines bouddhistes. Il parle et dit pratiquer la méditation transcendantale. Il dit pouvoir faire sécher un drap avec la chaleur émanant de son corps durant une séance de méditation-concentration. Ses lectures préférées traitent de Lobsang Rampa. Comme musique il écoute un chanteur de reggae de nationalité jamaïcaine qui ne se coupe pas les cheveux...
Gaspard était ravi de savoir de l'existence d'un tel jeune homme. Il tutoyait un état proche d'un orgasme foudroyant.
Son ami pour finir, ajouta
- Il s'amuse avec les copains à résoudre des multiplications à trois chiffres en haut et trois chiffres en bas plus rapidement qu'une calculatrice.
- Ce jeune homme possède quelque chose de divin. Une grande part de divinité ! S'il n'est pas le Christ redevenu homme, il doit être forcément l'antéchrist ou son envoyé spécial, ou son cousin...Je peux le rencontrer?
- On se calme cher ami. On verra tout cela après. Pour l'instant, j'aimerais juste que tu prennes et que tu corriges quelques copies. J'avais pensé au départ garder les autres copies et te passer celles bien nombreuses du jeune homme. Mais tu es en admiration devant lui. Tu seras incapable d'impartialité et d'objectivité au moment d'évaluer ses copies. On va donc faire le contraire.
Le journaliste sortit d'un tiroir un lot moins volumineux de copies et les tendit à Gaspard qui comprit que le tas de feuilles griffonnées à l'encre bleue visible des le début ne représentait que le travail du seul jeune homme. Il se mordit les lèvres en pensant qu'il venait de rater une occasion unique de rentrer dans la tête d'un vrai génie scellé par quelque chose de divin.
- Tout viendra à l'heure puisque tu sais attendre, lui dit le journaliste en guise de geste réconfortant en lui tapotant l'épaule.
- Je dispose de combien de temps?
- Prends-toi une petite semaine
Gaspard se dit : tel et pris qui croyait prendre. Lui qui était venu quérir une information sur deux prénoms orientaux, probables clés de l'énigme qu'il avait du mal à éclaircir, le voilà maintenant happé par l'insoutenable envie de pénétrer le monde de ce jeune peu compris par ses paires.
L'envie le faisait tournoyer comme pris pieds et mains dans un tourbillon d'une violence inouïe.
Là, il ne savait plus comment changer de sujet. Comment troquer son intérêt pour revenir vers son dossier important certes mais pas plus que les informations qu'il détenait enroulées sous les aisselles.
Son ami le journaliste le connaissait très bien. Il était impératif de le faire revenir sur terre. Il lui revenait à lui de l'aider à remonter le temps et faire ce voyage vers don monde à lui.
- Alors Gaspard, si on repartait à zéro, après avoir fermé cette intéressante parenthèse?
- J'ai failli oublier, le but et surtout l'objectif de ma visite dans ces locaux ce matin. Bref. Je voulais voir avec toi pour savoir si dans une de ces mythologies pour lesquelles tu démontres la plus religieuse des passions ce que pourraient évoquer pour toi des mots comme elbaid et refne.
- Comment tu dis? Elbaid...refne? Tu les a lus où ces mots? Dans quel contexte ?
- Il s'agit encore et toujours de mon enquête sur la mort des deux jeunes hommes. Ces mots seraient des prénoms. Des prénoms de jeunes filles. De jeunes filles plutôt riches, modernes évoluées, très émancipées, sexuellement.
- Elbaid? ...Refne?...Ça ne me dit pas grand chose. J'ai déjà entendu Jefte comme prénom masculin. Tu devrais jeter un coup d'œil dans les grands dictionnaires du placard.
- Merci, c'est effectivement ce qui me reste à faire.
Gaspard s'extirpa du groupe. Il trouva refuge dans une petite pièce déjetée du bâtiment comme un repli pour finir un élément non compris dans le plan initial. Peu de gens comprenaient l'utilité de ce recoin dans un espace assez juste pour le volume de travail et de travailleurs qui le fréquentaient. Un projet de réaménagement avait été planifié. Ce, depuis des années déjà. Cependant les ressources financières, toujours de plus en plus restreintes, guidaient et orientaient la hiérarchie des priorités.
Pour une fois, cet espace allait à Gaspard comme un gant. Il pouvait s'y enfermer sans être vu. Donc sans être dérangé. Il ne pouvait voir personne. Donc il ne dérangeait personne. A la rigueur, quelqu'un en quête d'un isoloir pourrait tomber sur lui. Mais la chaleur des lieux était la plus efficace des forces dissuasives.
Avant de s'isoler, il avait extirpé des rangées de deux grands buffets antiques, véritables garde-mangers taillés dans du bois d'ébène centenaire, deux grands et vieux dictionnaires. Sa recherche n'allait pas durer indéfiniment puisqu'il allait lire en suivant l'ordre alphabétique. Les mots qui l'intéressaient commençaient par E et R. Respectivement E, L, B et R, E, F.
Le moins volumineux des deux livres correspondaient à un dictionnaire des noms propres. Tandis que l'autre était un classique utilisé par tout le monde. Un vrai dictionnaire. Il débuta ses lectures par ce dernier. Il fut content de voir que le mot ELBAID existait et qu'il correspondait à un nom propre. Des artistes, des mannequins ont porté ce nom. Souvent écrit en deux mots. El et puis Baid. Les porteurs de ce nom écrit en un ou deux mots furent des personnages si différents qu'il ne vit aucun intérêt à en rapprocher un d'eux de son dossier. Les données piochées dans les deux livres lui permirent d'arriver à cette conclusion.
Quant à Refne, le mot le plus proche qu'il trouva correspondait à l'abréviation du nom d'un réseau de chemin de fer d'une nation européenne.
Il allait, comme souvent, depuis qu'il avait voulu embrasser cette enquête, repartir bredouille. Mais sa force de persuasion était telle que rien ni personne ne pouvait le faire lâcher prise. Il était tous les jours, encore plus convaincu que l’enchaînement de tous ces événements ne pouvait être platement le fruit d'un simple et limité hasard.
Ainsi il se poussait lui-même des zèles pour aller plus haut et plus loin. Même quand les plus fermes espoirs se transformaient en amères désillusions.
D'ailleurs deux heures de lecture ne sont jamais vaines. Que le livre soit la bible, un manuel de bandes dessinées, une revue pornographique, un journal ou autre chose, on y apprend toujours quelque chose.. Auteur: Jonas JOLIVERT
dimanche 29 mai 2011
SOUS LES AILES DE MINUIT....PRELUDE AUX PRELIMINAIRES
Sabine se sentait bien.
Putain ! Comme je suis bien se disait-elle à elle-même !
Elle se refusait de plonger sa petite personne dans des considérations très compliquées. Elle se décida sans trop réfléchir de vivre. Vivre surtout pour elle. Se sentir juste vivante.
Vivre en se perdant dans cet univers non maîtrisé. Se fondre dans cet espace à parois floues et branlantes. Peu importe la perte des repères. Encore moins les dimensions faites de lieux et de temps.
Elle n’avait aucune certitude sur cette dimension dont elle faisait comme pour une première fois l’expérience.
Souvent elle se croyait entrain de léviter autour d’innombrables poches d’air bienfaisant, gravitant autour d’elle en mouvements mesurés avec harmonie et cadence. Elle se voyait accompagnée de pétales d’hibiscus et de lauriers blancs…
Par endroit elle se sentait flottée sur un lit de nuages transparents parés d’une blancheur immaculée, maquillant un pan de firmament d’un bleu propre, limpide et pur…
Par moment, son corps semblait suivre la cadence d’une vague interminable, perdue dans une valse tendre et corsée recherchant avec une certaine frénésie le coté d’un rocher millénaire ou l’étendue d’un rivage encore vierge pour s’exploser et s’épanouir en mille gouttelettes de pluie salée…
Ses sens chevauchaient tantôt entre ses rêves les plus inimaginables, tantôt sur la croupe de cette réalité si tangible et intense pourtant si réelle et invraisemblable.
Elle se serait crue en fait entrain de rêver sans la tiédeur de cette paume sur son front. Sans l’agilité de ces doigts qui lui caressaient les cheveux. Sans la douceur satinée de cette main façonnée pour sa peau qui recherchait et explorait ses contours et ses formes.
L’étranger imprimait dans ses moindres gestes, une touche particulière dédiée à la rendre heureuse. Ce fut son explication la plus plausible. Oui, ces gestes qui provoquaient en elle et malgré elle des soubresauts très érotiques se répercutant en secousses non contrôlées sur certains de ces organes ne sauraient être réalisés au hasard.
Sabine pensa un instant à ouvrir les yeux. Elle se résolut tout de suite à ne pas le faire. Elle était convaincue qu’elle ne rêvait pas. Elle était bien en compagnie d’un homme. Quelque part dans u univers pas tout à fait quelconque. Un homme jusque à particulier. Un homme capable d’aborder une pute et surtout être capable de lui consacrer du temps.
Un homme quelque peu bizarre qui, au lieu d’exiger et de réclamer pour son argent était capable de se mettre au service de la pute, de ses sens et de son bonheur.
Elle n’ouvrit point les yeux.
Elle fit le choix de conserver en mémoire la tendresse de ce visage illuminé d’un faisceau d’assurance qui s’approcha lentement du sien. La sérénité de ce regard d’un bleu paisible clair et profond qui, comme une étincelle ultime et soudaine, fit jaillir en elle l’essentielle d’une vie en réveillant des envies qu’elle s’était interdite.
Perdue encore dans ses pensées, ses pores s’ouvraient, ses cheveux s’hérissaient, ses doigts se crispaient, au contact de cette chaleur difforme et malléable à souhait qui dessinait une cartographie aléatoire et nouvelle de sa peau de femme.
Quand elle prenait la forme d’une main, elle parcourait de façon désordonnée et imprévisible ses cheveux, son front, son cou et sa nuque.
Quand elle se dédoublait, elle pouvait se poser à la fois sur son torse et son entrecuisse…
Puis, la chaleur se faisait lèvre charnue pour emprisonner les contours de ses seins bombés retenus a contre cœur par des bonnets dépassés du soutien gorge à bout de souffle.
Puis cette chaleur qui se fit langue tiède et humide pour les pavillons des oreilles et les conduits auditifs.
Elle aurait désiré pouvoir la sentir partout. Pouvoir la sentir ailleurs. Partout en même temps. Qu’elle l’embrasa du bout des cheveux aux ongles des orteils. Mais dans son métier le désir prend souvent une voie à sens unique. Il aborde ce train qui part pour ne plus revenir. Celui du client furtif qui paie pour l’obtenir et l’apprivoiser. Il ne fait pas des paraphernales de la pute de métier. Elle ne l’avait donc pas rangé dans son sac à main le matin avant de quitter sa maison de Cité Taches.
Aussi garda-t-elle encore les yeux fermés et la bouche cousue. Dans ces instants de rêves idylliques le faux pas guette le moindre geste, la moindre réflexion. Pas de faux pas. Pas de faux bond. Pas de mot boiteux ni de sollicitudes bancales.
Elle aimait tellement cet instant qu’elle opta pour ne rien interrompre. Elle choisit une attitude qu’elle connaissait et dominait très bien : la soumission.
Prélude ou préliminaire. Prélude aux préliminaires. Elle y accordait peu ou pas d’importance. Elle souhaitait seulement cet instant continu, infini et éternel.
Elle se sentait pour une fois si vivante…
Jonas Jolivert
29 Mai 2011
Putain ! Comme je suis bien se disait-elle à elle-même !
Elle se refusait de plonger sa petite personne dans des considérations très compliquées. Elle se décida sans trop réfléchir de vivre. Vivre surtout pour elle. Se sentir juste vivante.
Vivre en se perdant dans cet univers non maîtrisé. Se fondre dans cet espace à parois floues et branlantes. Peu importe la perte des repères. Encore moins les dimensions faites de lieux et de temps.
Elle n’avait aucune certitude sur cette dimension dont elle faisait comme pour une première fois l’expérience.
Souvent elle se croyait entrain de léviter autour d’innombrables poches d’air bienfaisant, gravitant autour d’elle en mouvements mesurés avec harmonie et cadence. Elle se voyait accompagnée de pétales d’hibiscus et de lauriers blancs…
Par endroit elle se sentait flottée sur un lit de nuages transparents parés d’une blancheur immaculée, maquillant un pan de firmament d’un bleu propre, limpide et pur…
Par moment, son corps semblait suivre la cadence d’une vague interminable, perdue dans une valse tendre et corsée recherchant avec une certaine frénésie le coté d’un rocher millénaire ou l’étendue d’un rivage encore vierge pour s’exploser et s’épanouir en mille gouttelettes de pluie salée…
Ses sens chevauchaient tantôt entre ses rêves les plus inimaginables, tantôt sur la croupe de cette réalité si tangible et intense pourtant si réelle et invraisemblable.
Elle se serait crue en fait entrain de rêver sans la tiédeur de cette paume sur son front. Sans l’agilité de ces doigts qui lui caressaient les cheveux. Sans la douceur satinée de cette main façonnée pour sa peau qui recherchait et explorait ses contours et ses formes.
L’étranger imprimait dans ses moindres gestes, une touche particulière dédiée à la rendre heureuse. Ce fut son explication la plus plausible. Oui, ces gestes qui provoquaient en elle et malgré elle des soubresauts très érotiques se répercutant en secousses non contrôlées sur certains de ces organes ne sauraient être réalisés au hasard.
Sabine pensa un instant à ouvrir les yeux. Elle se résolut tout de suite à ne pas le faire. Elle était convaincue qu’elle ne rêvait pas. Elle était bien en compagnie d’un homme. Quelque part dans u univers pas tout à fait quelconque. Un homme jusque à particulier. Un homme capable d’aborder une pute et surtout être capable de lui consacrer du temps.
Un homme quelque peu bizarre qui, au lieu d’exiger et de réclamer pour son argent était capable de se mettre au service de la pute, de ses sens et de son bonheur.
Elle n’ouvrit point les yeux.
Elle fit le choix de conserver en mémoire la tendresse de ce visage illuminé d’un faisceau d’assurance qui s’approcha lentement du sien. La sérénité de ce regard d’un bleu paisible clair et profond qui, comme une étincelle ultime et soudaine, fit jaillir en elle l’essentielle d’une vie en réveillant des envies qu’elle s’était interdite.
Perdue encore dans ses pensées, ses pores s’ouvraient, ses cheveux s’hérissaient, ses doigts se crispaient, au contact de cette chaleur difforme et malléable à souhait qui dessinait une cartographie aléatoire et nouvelle de sa peau de femme.
Quand elle prenait la forme d’une main, elle parcourait de façon désordonnée et imprévisible ses cheveux, son front, son cou et sa nuque.
Quand elle se dédoublait, elle pouvait se poser à la fois sur son torse et son entrecuisse…
Puis, la chaleur se faisait lèvre charnue pour emprisonner les contours de ses seins bombés retenus a contre cœur par des bonnets dépassés du soutien gorge à bout de souffle.
Puis cette chaleur qui se fit langue tiède et humide pour les pavillons des oreilles et les conduits auditifs.
Elle aurait désiré pouvoir la sentir partout. Pouvoir la sentir ailleurs. Partout en même temps. Qu’elle l’embrasa du bout des cheveux aux ongles des orteils. Mais dans son métier le désir prend souvent une voie à sens unique. Il aborde ce train qui part pour ne plus revenir. Celui du client furtif qui paie pour l’obtenir et l’apprivoiser. Il ne fait pas des paraphernales de la pute de métier. Elle ne l’avait donc pas rangé dans son sac à main le matin avant de quitter sa maison de Cité Taches.
Aussi garda-t-elle encore les yeux fermés et la bouche cousue. Dans ces instants de rêves idylliques le faux pas guette le moindre geste, la moindre réflexion. Pas de faux pas. Pas de faux bond. Pas de mot boiteux ni de sollicitudes bancales.
Elle aimait tellement cet instant qu’elle opta pour ne rien interrompre. Elle choisit une attitude qu’elle connaissait et dominait très bien : la soumission.
Prélude ou préliminaire. Prélude aux préliminaires. Elle y accordait peu ou pas d’importance. Elle souhaitait seulement cet instant continu, infini et éternel.
Elle se sentait pour une fois si vivante…
Jonas Jolivert
29 Mai 2011
dimanche 21 novembre 2010
SOUS LES AILES DE MINUIT...CINQUIEME PARTIE
CINQUIEME PARTIE
Elle s’étonna de s’observer assise juste derrière ce parfait inconnu. Comme une partie de son équipage. De ses affaires. Elle côtoyait habituellement des gens par elle pas connus du tout. C’était l’une des caractéristiques de ce métier qui était le sien. Elle comptait dans sa clientèle de vrais clients dans le sens large du mot.
Par contre occuper le siège juste à l’arrière du chauffeur-client était beaucoup inhabituel.
Elle avait abordé la voiture avec la célérité de celle qui préférait ne pas être remarquée. Elle n’eut pas le temps de se demander pourquoi celui-ci ne faisait pas comme les autres qui ont toujours hâte de commencer pour finir. C’est-à-dire la laisser ouvrir elle-même la portière avant droite et s’installer dans le fauteuil d’à coté. Pourtant, Rien ne semblait l’incommoder. Peu de chose la dérangeait. Elle avait appris à maîtriser les situations en s’attendant toujours au pire.
Prostrée derrière cet homme dont la carrure des épaules semblant taillées parfaitement dans du marbre lui obstruant la vision de la route qu’empruntait le véhicule, elle se disait embarquée dans une aventure imprévisible.
Tous ces quartiers des hauteurs de Fontamara étaient assez familiers à Sabine. Certains recoins lui avaient fourni d’insoupçonnables cachettes, de fabuleux terrains de jeu.
Ainsi reconnut-elle le haut de la rue Madame Ganot tandis que la voiture abordait les routes serpentées menant vers La Vallée du Silence. Le chauffeur-client lui aussi faisait preuve d’une maîtrise des lieux. Les pièges de la route trouée et caillouteuse étaient évités avec une aisance qui prêterait des yeux à la voiture.
Les minutes semblaient suspendues entre l’espace exigu de deux rangées de fauteuils et le silence timide de deux inconnus s’aventurant vers les sentiers du plaisir volé et monnayé. Un genre de plaisir interdit, impur et immoral.
L’attitude calme et silencieuse du client devint génératrice de suppositions, de doutes et d’angoisses.
Le temps pour elle valait beaucoup. Le facteur temps était particulièrement pris en compte dans les transactions. Ainsi, se décida-t-elle de rompre le silence et lancer les affaires.
- Que me voulez vous ? Ou m’emmenez-vous ?…
Fit-elle d’une voix tremblante, se voulant cependant ferme, rassurée, maîtresse de la situation.
Sans s’arrêter et surtout sans la regarder, il lui apprit qu’il voulait juste sa compagnie et passer du temps avec elle.
Tandis qu’il répondait à sa question, elle croisa son regard à travers le rétroviseur. L’inconnu avait un regard plutôt paisible et apaisant. Elle ne retint pas la couleur des yeux mais se sentit rassurée, en sécurité.
- De combien de temps avez-vous besoin ?
- Le temps que vous aurez jugé utile et intéressant de m’accorder
- Vous le savez très bien. Il n’y a que votre argent qui m’intéresse. Si vous avez de quoi me payer les heures, je pourrai passer ce qui me reste de vie avec vous.
- Votre proposition est flatteuse et honore celui a qui elle est faite. Je pourrais prendre le risque de l’accepter…
- Attendez Cher Monsieur, j’ai juste voulu faire une blague. Je ne veux surement pas être votre pute pendant des années.
- Ah bon ? Répondit le conducteur qui manœuvra juste un peu, histoire d’arrêter la voiture au sommet d’une petite colline surplombant la zone sud du quartier.
Elle découvrit pour la première fois le visage de l’inconnu. Un homme à peine mur très beau. Vêtu avec élégance et sobriété.
- … Vous n’aimez pas votre métier ?
- Vous pensez que l’on peut être fière de faire la pute ?
- Pourquoi pas, n’est-ce pas un métier comme les autres ?
- Aimeriez-vous que votre fille ou votre femme vous annonce qu’elle veut faire de la prostitution son métier ?
- Si cela peut les aider à être heureuses et contribuer à leur épanouissement…
- Vous pensez que l’on peut être heureuse et s’épanouir de fellations à fellations entre deux pénétrations avec des inconnus souvent vicieux et parfois sales ?
- Il suffirait que vous soyez un peu plus sélective mademoiselle ?
- Réalisez-vous que nous aussi nous subissons les fluctuations capricieuses du binôme offre et demande ?
- Vous permettez que je me mette à vos côtés ? lui fit-il en ouvrant la portière de la voiture…
En guise de réponse elle s’éloigna en se décalant un peu vers la droite.
La silhouette qu’elle découvrit n’était pas mal. Plutôt entre bien faite et parfaite.
L’inconnu prit donc place aux côtés de Sabine. Elle resta appuyée contre la face intérieure de la portière.
Il évita timidement de la regarder en face. Elle, ayant adopté sans le vouloir une posture très suggestive. Elle s’était en fait adaptée à l’espace restreint de la banquette de la voiture et à sa jupe définitivement trop courte. La jambe gauche fléchie contre son torse arcbouté, assise sur la banquette arrière, la jambe droite reposant en position neutre sur le plancher entre les deux sièges, elle attendait…
Il s’asseya normalement à ses côtés à une distance respectable malgré l’espace restreint qu’offrait le véhicule.
Il refusa soigneusement de la regarder en face. Il préféra éviter le regard plongé de rigueur orienté vers son décolleté.
Il évita consciencieusement la rencontre sa vue et la vision béate de son entrecuisse décalotté de sa jupe trop courte.
Elle continuait à attendre. De toutes les façons elle n’était pas pressée. Le temps au rythme de chaque minute passée roulait en sa faveur. En espèce et en papiers monnaie.
Elle n’avait certes aucune idée du temps qui s’était écoulé depuis que l’inconnu le fit monter en voiture après l’avoir abordée. Pour elle, pour son métier, le temps représentait réel et effectivement de l’argent. Aussi n’eut-elle point envie de jeter un coup d’œil même furtif sur le cadran de sa montre.
Dans sa tête elle comptait additionnait et multipliait.
Elle était si absorbée dans ses calculs qu’elle ne fit point attention à la question que lui posait le bel inconnu.
Elle ne s’y attendait surtout pas. Généralement à cet instant des transactions seul prime le langage muet des corps chauffés au rouge en quête de sensations fortes et d’extase enivrante.
Et si question il devait y en avoir, c’était à elle de les poser. D’un ton sec. Coutumier. Faisant usage d’un lexique restreint. D’une profondeur plutôt banale. Du genre comment je me mets ? Qu’est ce que je vous fais ?
L’inconnu dut reformuler sa question quand en matière de réponse sabine lui répliqua qu’elle n’avait ni entendu ni compris sa question.
Il raccourcit cette fois-ci la distance entre les deux. La regarda dans les yeux et lui dit :
- Cette fois-ci vous oubliez vos calculs et vous faites attention à ce que je vais vous dire… (A SUIVRE)
dimanche 29 août 2010
SABINE RENCONTRE MAITRE MINUIT...QUATRIEME PARTIE
Elle longe le trottoir une fois de plus. Dix fois de plus, depuis qu’elle avait décidé de faire un dernier tour et partir. Sa nuit était sur le point de finir sur une note trop sèche. Elle déambulait. Elle prenait grand soin de maitriser son déhanchement excitant ; tombeur et provocateur, qu’elle peaufinait à souhait en s’approchant de ces jeunes encore attelés à apprendre par chœur l’assimilation chlorophyllienne ou les propriétés chimiques du benzène.
Personne à l’horizon. La nuit tombait de plus en plus drue. Elle lâchait son manteau sombre foncé sur les rues évidées de ses gens et des ses bruits. Sabine comprit, comme souvent, que ses espoirs s’éteignaient et ses espérances s’évanouissaient dans l’incertitude se débattant entre la veine et la chance. Autour de la déveine et la malchance.
Malgré les propos verts de Rosemond annonçant une pêche miraculeuse, elle alla rentrer bredouille. Elle se résigna à reprendre sa route. Dans l’autre sens. Le sens de son autre vie.
Ce fragment de sa journée lui inspirait une sensation mitigée. Entre figues et raisins. Elle rentrait une nouvelle fois bredouille. Une après-midi blanc.
Il n’était pas trop tard. Mais elle craignait les situations dangereuses qui viennent surtout à la tombée du jour et à l’approche de la nuit. D’autant plus qu’après dix-neuf heures, les regards inquisiteurs des badauds, les yeux perçant des curieux abasourdis par l’oisiveté vaquent éparpillés, attirés par des curiosités de tous genres. Des rondeurs féminines dans la pénombre passent simplement au premier plan.
Si à vingt heures, elle n’avait toujours pas eu le loisir d’honorer, elle était convaincue qu’elle ne pouvait rentrer chez elle que le portefeuille vide. S’empêtrer dans des embrouilles inextricables avec les jeunes brigands de La Rochelle et de carrefour s’avérait inutile et surtout très con.
Elle et sa silhouette réduites à une ombre errante à la disposition de ceux qui voudront bien se soulager leurs bourses et de quelques gourdes. Elle et sont corps confinés à la merci des fantasmes de vieux riches en quête de sensations fortes à allure de pénultième, propre d’une jeunesse que l’on refuse de bannir, anéantir ou oublier.
Les sensations partagées à demie pouvaient se convertir, à défaut de bonheur en moments gratifiants, avec quelques liasses de gourdes regorgeant son sac à main en contre partie.
Mais il y a des jours sans et des jours avec. Comme dans tous les corps de métier. Comme dans le domaine des jeux avec enjeux.
Rien par contre ne justifiait qu’elle s’en allât fanée et négligée. Comme le fleuriste range avec soins les roses non vendues pour les exposer le lendemain, elle se devait de prendre soin de sa valeur marchande : son apparence.
Le soleil était bien couché. Il avait pris soins d’endormir ses rayons qui, quelques minutes plus tôt, dardaient et zébraient la surface de la mer devenue complètement immobile de sérénité dans le zéphyr des espaces infinis.
Sabine se retira un instant de la vue des passants. Entre l’ombre d’un fier palmier et la lumière tamisée d’un lampadaire délaissé par les étudiants à cause de sa position trop proche de la route nationale. elle prit son sac à main. Elle l’ouvrit en regardant de tous les côtés. Elle y soustrait un sac encore plus petit pour y extraire de quoi se refaire une vraie beauté. Un coup de fond de teint par ci. Une bribe de rouge à lèvres par là. Et le petit miroir circulaire à peine craquelé en superficie qui lui chuchote en un clin d’œil, combien elle était belle et bien faite. Vraiment impressionnant le nombre d’articles sortis du petit sac à main : miroir, tubes, petits pots ronds, petites boîtes plates, crayons, pinceaux... La manipulation devenait de plus en plus audible dans l’épaisseur du silence de l’aube d’une nuit noire à peine étoilée.
Elle fit quelques espaces plus tard, les mêmes gestes dans l’autre sens pour tout ranger.
Elle sourit d’un rire convaincu. Elle voulut prendre du temps pour vanter sa beauté. En commençant par le teint parfait de sa peau sapotille divinement bien entretenue par les propriétés magiques du soleil d’Haïti. Pour finir par ses rondeurs plus que féminines, fermes et harmonieuses bien façonnées, bien placées et bien reparties.
Elle éloigne son visage du reflet du miroir. Regarde autour d’elle. Personne ne semblait l’observer. Même les voyeuristes étrangers attirés par le coucher du soleil avaient disparu chacun dans sa nature. Elle reprit son cycle de contemplation. Elle jeta un coup d’œil encore une fois autour d’elle. Elle resta assise. Elle se sentait cependant observée.
Elle se leva.
Souvent, une sensation de ce genre augurait des situations peu recommandables pour les filles de son métier. Elle avait, malgré son jeune âge, été informée et formée pour y faire face en prenant la fuite tout en évitant les endroits peu ou pas assez éclairés et fréquentés.
Cependant, cette fois-ci, elle se croyait habitée d’un sentiment de bravoure non justifié, de la forteresse d’un courage jamais éprouvé. Si ce regard qui fait froid au dos croisait le sien juste ce soir, elle aurait voulu aller bien au-delà de la résistance automatisée et l’affronter de face ce je ne sais qui.
Elle fit un discret signe de la main à l’un des derniers étudiants encore présent sous les lampadaires du patio de l’hôtel. Elle aurait aimé ne pas emprunter la route du retour seule. Un de ces jeunes ferait l’affaire. Elle ne craignait rien avec eux. Mais ils ne fréquentaient pas ouvertement ce genre de filles. Beaucoup d’entre eux ne disposaient pas de moyens pour se la payer. Ce luxe.
Dans ces circonstances, même la présence de Rosemond au physique de freluquet apeuré aurait servi à la rassurer un peu plus. Deux silhouettes sont en principes plus dissuasives qu’une seule féminine.
Elle assuma l’évidence de sa solitude. D’ailleurs dans ce métier on se fait rarement des amis. Les gens les plus proches sont soit de vieux amants convertis en protecteurs paternalistes, soient de jeunes femmes avec qui elle partage une vraie et sérieuse rivalité. Comme dans d’autres occasions, il ne lui resta que le choix de rentrer sur la route de son destin.
Elle pressa le pas et tourna le dos à l’immeuble de l’hôtel puis prit la direction de droite. Face à Port-au-Prince. Mince alors ! Elle va devoir ouvrir et chercher quelque chose dans son sac en pleine rue. Ce qui est peu intelligent, à cette heure de la nuit. Pourtant la route lui paraitrait trop longue et trop bruyante.
Le boulevard Jean Jacques Dessalines luisait assez animée, moyennement éclairée. Les tap-taps assuraient l’ambiance en exhalant des ondes rythmées et entrainantes. Ce même rythme se faisait cacophonie quand plusieurs tap-taps s’entrecroisaient ou s’arrêtaient pour monter ou descendre des passagers. Le type de musique qui sortait des hauts parleurs permettaient de deviner, les goûts, l’âge et l’origine géographique du chauffeur.
Sabine n’aimait pas le bruit. Elle pouvait être prise de vertige et d’étourdissement. Ça lui arrivait de vomir en pleine rue. Les gens qui la voyaient dégueuler élucubraient sans base ni motif en pensant à la drogue ou à une grossesse accrochée non voulue.
Elle avait un remède infaillible qui lui rendait la vie assez paisible et apaisante même dans les vacarmes les plus aigus des journées de carnaval. C’était son petit poste de lecteur de cassette de la marque Phillips. Elle y tenait beaucoup. Elle l’avait reçu en cadeau d’un vieil amant canadien transformé en père-protecteur. Elle eut même l’impression qu’il lui avait porté chance.
Avec les écouteurs bien enfouis dans le conduit auditif externe, elle obtenait une insonorisation de son milieu qui lui permettait de marcher en rêvant de lieux magnifiques, jamais visités. Une sorte d’évasion dans l’univers magique de la simplicité et de la différence.
Là, en plein milieu de ce va et vient incessant de véhicules bondés de monde, de mawoulés sentant mauvais, tirant , poussant des bœufs fatigués et affamés vers les abattoirs du centre ville des marchands de thé et de biscuits à grosse mie étalant leur marchandise sur l’étroite bande de la chaussée réservée aux piétons, elle les sentait venir les signes avant coureur de l’évanouissement.
Peu importe le risque. Il fallait ouvrir son sac en pleine rue et sortir le lecteur de cassettes Phillips. En fait ce n’était qu’un petit appareil un petit peu plus grand que la cassette elle-même.
Le walkman. Oui, elle se souvient encore de l’hilarité béate et niaise que lui provoqua l’évocation de ce mot pour la première fois. Elle avait ri parce qu’elle avait trouvé que le nom n’avait aucun rapport avec la fonction réelle de l’appareil. Pour elle, ce n’était qu’un petit lecteur de poche de casettes audio. En anglais ça aurait du faire a little pocket cassette reader. Mais pas walkman. Pas l’homme qui marche ou simplement le marcheur. Il en fallait de l’imagination pour traduire en un seul mot le petit lecteur de poche de cassette audio. Walkman.
Elle en avait vu des postes lecteurs de cassettes. La mode était de charger sur les plages des boîtes à musiques énormes. Certains plus sophistiquées que les autres. Certains avaient la propriété de pouvoir capter des ondes en bandes AM ou FM. Il y en avait même capables de lire des disques en vinyl et captaient à la fois les stations émettant en amplitude modulée et en fréquence modulée. Certains pouvaient lire et enregistrer. Le tout premier qui avait attiré son attention, elle l’avait remarqué chez un pasteur protestant qui en faisait usage pour enseigner l’anglais à ses fidèles. Tout le monde l’appelait player. Il était assez rudimentaire dans l’apparence et dans la fonction.
Ils en arrivaient aussi de plus en plus gros et de plus en plus puissants. Les jeunes qui recevaient des articles de toute sorte de leurs parents travaillant au Canada ou aux USA en exhibaient fièrement sur les places publiques et sur les plages au sable blanc de Léogane de Saint Marc ou de Jacmel. Ils les portaient sur les épaules coincés entre la tête d’un côté et le bras relevés de l’autre. En matière de puissance, ils animaient sans sourciller tout un quartier.
Grâce à ces énormes boîtes à bruits colportés par des exhibitionnistes in conscients, le Walkman devint quelque chose d’assez ridicule. Sauf pour celui qui en avait besoin.
Donc, Sabine ne courrait aucun risque a sortir son walkman juste l’espace bref de quelques minutes pour y introduire la cassette, le jeu d’écouteurs et appuyer sur le bouton « play ». Les hommes de manies peu recommandables feraient de meilleures affaires avec des mega postes qu’avec un petit lecteur de cassette audio. Peu importe que ce fût de la marque phillips.
Sabine y tenait énormément. Il ne fallait pas non plus tenter le diable. Avant de sortir l’appareil, il s’avérait beaucoup plus intelligent d’avoir choisi au préalable la cassette. Sur la lune il n’ya a pas de roses de Sylvie Vartan ou emmenez-moi danser ce soir de Michèle Thor ? Un sacré dilemme.
Après une journée sèche, elle ne ressentait pas trop l’envie de danser. Encore moins joue contre joue, serrés dans le noir. Elle n’avait pas non plus de raisons de vouloir s’accrocher à la terre et refuser catégoriquement d’aller voir ailleurs et faire un tour sur la lune. Pourtant elle n’avait ni plus ni mieux.
Elle opta pour l’évasion, le rêve irréalisable. Elle le savait. Il n’y aura ni astronaute, ni d’invitation à s’envoler vers la lune. Mais elle pourra peupler son imagination de sons agréables, de couleurs apaisantes et d’odeurs à tendresse. Des sensations très discordantes et opposées à la crue réalité de ce panorama du boulevard Jean Jacques Dessalines qui ressemblait à une course pour éviter le pire, pour s’échapper à la fin du monde. Ce vide pesant aux trousses qui s’entête et s’acharne par vocation à vouloir vous broyer le corps, l’âme et l’esprit. Entre un cillement et une pulsation.
Elle avait parcouru le chemin du retour sur quelques centaines de mètres. L’esprit occupé dans les remembrances de son lecteur de cassette de poche et le choix entre ses deux chansons préférées, elle traversa sans peur aucune la partie réputée la plus dangereuse du trajet.
Apparemment elle ne s’était pas retournée une seule fois pour vérifier si elle était suivie ou non. Juste avant de tourner à droite pour reprendre la rue Madame Ganot, elle se tourna d’un geste relevant plus de l’automatisme que du souci de se savoir suivie. Elle ne nota personne de suspect. Il ne lui restait que quelques mètres avant de bifurquer à gauche pour s’engouffrer dans les petits sentiers en terre battus traversant les terres des SAUREY pour regagner sa maison.
Généralement sur ce tronçon de routes, elle ne se faisait aborder par aucun client. Les maisons étaient trop proches de la rue. Celui qui abordait une femme de petites vertus s’exposait à des quolibets de mauvais gouts de groupes de badauds réunis sous des lampadaires pour rire de tout et de rien.
Ainsi n’accorda-t-elle point d’attention à cette grande voiture qui roulait aux pas ralentis, moteur ronronnant à peine qui suivait sa direction à quelques dizaines de mètres derrière elle.
Elle se mit à chanter à voix haute avec Sylvie Vartan. Elle regarda à gauche et a droite pour traverser la rue et emprunter l’autre trottoir. Elle aperçut encore la voiture qui ne s’était toujours pas arrêtée. Elle allait bientôt tourner à gauche. A partir de là aucune voiture ne pourra la suivre.
Le seul danger viendrait des loups garou. Mais il était encore trop tôt pour croiser ces créatures qui sortent surtout après minuit et respectent les gens de leurs propres quartiers.
Juste avant de tourner, le lalalala de la chanson s’arrêta net. Elle entendit à travers l’écouteur, quelqu’un l’interpeller par son prénom. Elle sortit le lecteur de cassette pour se rendre compte que la cassette continuait à tourner. Elle sortir l’écouteur de l’oreille gauche. Souffla un brin dessus. Et le réintroduit à sa place. En guise de musique, une voix masculine riait à gorge déployée. Elle pensa donc que quelqu’un lui avait joué un tour en enregistrant une blague sur sa cassette. Cependant elle avait bien pris soin de faire ce qu’il fallait pour éviter tout enregistrement accidentel. Quelqu’un l’avait donc fait par méchanceté. Elle se disait qu’elle se paierait le luxe de l’étrangler de ses propres mains ce salaud qui lui aura abimé sa cassette préférée.
- Sabine !
Retentit la voix de nouveau qui ne rigolait plus. Elle se défit du lecteur et de tout ce qui va avec ; tourna sur elle-même pour apercevoir à quelques mètres, la silhouette de la voiture qu’elle avait cru voir un peu plus bas juste après avoir laissé le boulevard Jean Jacques Dessalines.
- Ah ! c’est vous qui m’avez interpelée ? Comment vous avez fait pour me crier à l’oreille ? Que voulez-vous ? J’ai fini de travailler.
- Vous avez fini de travailler ? J’ai l’impression que vous aviez eu une journée plutôt sèche.
- Cela ne vous regarde pas en plus mon travail ce n’est pas de faire de la conversation en pleine rue.
- C’est vrai je m’excuse d’avoir procédé ainsi mais il fallait bien attirer votre attention…
- Vous l’aviez fait et bien fait rassurez vous…que me voulez vous ?
- Laissez-moi commencer par le commencement. Voulez-vous m’accompagner ?
- Vous ne demandez pas mes tarifs ?
- Tarifs de quoi ? Je veux juste que vous m’accompagniez…
- Il vous sera appliqué le tarif par heure
- Vos tarifs ne m’inquiètent pas …venez. Montez.
La portière arrière gauche s’ouvra toute seule. Sabine hésita un instant. L’inconnu lui fit un petit signe de la main. Elle vit sa main et ses doigts et se sentit rassurée. Elle s’installa juste derrière l’inconnu bien assis au volant de sa grande et belle voiture.
(A SUIVRE)
DL
Personne à l’horizon. La nuit tombait de plus en plus drue. Elle lâchait son manteau sombre foncé sur les rues évidées de ses gens et des ses bruits. Sabine comprit, comme souvent, que ses espoirs s’éteignaient et ses espérances s’évanouissaient dans l’incertitude se débattant entre la veine et la chance. Autour de la déveine et la malchance.
Malgré les propos verts de Rosemond annonçant une pêche miraculeuse, elle alla rentrer bredouille. Elle se résigna à reprendre sa route. Dans l’autre sens. Le sens de son autre vie.
Ce fragment de sa journée lui inspirait une sensation mitigée. Entre figues et raisins. Elle rentrait une nouvelle fois bredouille. Une après-midi blanc.
Il n’était pas trop tard. Mais elle craignait les situations dangereuses qui viennent surtout à la tombée du jour et à l’approche de la nuit. D’autant plus qu’après dix-neuf heures, les regards inquisiteurs des badauds, les yeux perçant des curieux abasourdis par l’oisiveté vaquent éparpillés, attirés par des curiosités de tous genres. Des rondeurs féminines dans la pénombre passent simplement au premier plan.
Si à vingt heures, elle n’avait toujours pas eu le loisir d’honorer, elle était convaincue qu’elle ne pouvait rentrer chez elle que le portefeuille vide. S’empêtrer dans des embrouilles inextricables avec les jeunes brigands de La Rochelle et de carrefour s’avérait inutile et surtout très con.
Elle et sa silhouette réduites à une ombre errante à la disposition de ceux qui voudront bien se soulager leurs bourses et de quelques gourdes. Elle et sont corps confinés à la merci des fantasmes de vieux riches en quête de sensations fortes à allure de pénultième, propre d’une jeunesse que l’on refuse de bannir, anéantir ou oublier.
Les sensations partagées à demie pouvaient se convertir, à défaut de bonheur en moments gratifiants, avec quelques liasses de gourdes regorgeant son sac à main en contre partie.
Mais il y a des jours sans et des jours avec. Comme dans tous les corps de métier. Comme dans le domaine des jeux avec enjeux.
Rien par contre ne justifiait qu’elle s’en allât fanée et négligée. Comme le fleuriste range avec soins les roses non vendues pour les exposer le lendemain, elle se devait de prendre soin de sa valeur marchande : son apparence.
Le soleil était bien couché. Il avait pris soins d’endormir ses rayons qui, quelques minutes plus tôt, dardaient et zébraient la surface de la mer devenue complètement immobile de sérénité dans le zéphyr des espaces infinis.
Sabine se retira un instant de la vue des passants. Entre l’ombre d’un fier palmier et la lumière tamisée d’un lampadaire délaissé par les étudiants à cause de sa position trop proche de la route nationale. elle prit son sac à main. Elle l’ouvrit en regardant de tous les côtés. Elle y soustrait un sac encore plus petit pour y extraire de quoi se refaire une vraie beauté. Un coup de fond de teint par ci. Une bribe de rouge à lèvres par là. Et le petit miroir circulaire à peine craquelé en superficie qui lui chuchote en un clin d’œil, combien elle était belle et bien faite. Vraiment impressionnant le nombre d’articles sortis du petit sac à main : miroir, tubes, petits pots ronds, petites boîtes plates, crayons, pinceaux... La manipulation devenait de plus en plus audible dans l’épaisseur du silence de l’aube d’une nuit noire à peine étoilée.
Elle fit quelques espaces plus tard, les mêmes gestes dans l’autre sens pour tout ranger.
Elle sourit d’un rire convaincu. Elle voulut prendre du temps pour vanter sa beauté. En commençant par le teint parfait de sa peau sapotille divinement bien entretenue par les propriétés magiques du soleil d’Haïti. Pour finir par ses rondeurs plus que féminines, fermes et harmonieuses bien façonnées, bien placées et bien reparties.
Elle éloigne son visage du reflet du miroir. Regarde autour d’elle. Personne ne semblait l’observer. Même les voyeuristes étrangers attirés par le coucher du soleil avaient disparu chacun dans sa nature. Elle reprit son cycle de contemplation. Elle jeta un coup d’œil encore une fois autour d’elle. Elle resta assise. Elle se sentait cependant observée.
Elle se leva.
Souvent, une sensation de ce genre augurait des situations peu recommandables pour les filles de son métier. Elle avait, malgré son jeune âge, été informée et formée pour y faire face en prenant la fuite tout en évitant les endroits peu ou pas assez éclairés et fréquentés.
Cependant, cette fois-ci, elle se croyait habitée d’un sentiment de bravoure non justifié, de la forteresse d’un courage jamais éprouvé. Si ce regard qui fait froid au dos croisait le sien juste ce soir, elle aurait voulu aller bien au-delà de la résistance automatisée et l’affronter de face ce je ne sais qui.
Elle fit un discret signe de la main à l’un des derniers étudiants encore présent sous les lampadaires du patio de l’hôtel. Elle aurait aimé ne pas emprunter la route du retour seule. Un de ces jeunes ferait l’affaire. Elle ne craignait rien avec eux. Mais ils ne fréquentaient pas ouvertement ce genre de filles. Beaucoup d’entre eux ne disposaient pas de moyens pour se la payer. Ce luxe.
Dans ces circonstances, même la présence de Rosemond au physique de freluquet apeuré aurait servi à la rassurer un peu plus. Deux silhouettes sont en principes plus dissuasives qu’une seule féminine.
Elle assuma l’évidence de sa solitude. D’ailleurs dans ce métier on se fait rarement des amis. Les gens les plus proches sont soit de vieux amants convertis en protecteurs paternalistes, soient de jeunes femmes avec qui elle partage une vraie et sérieuse rivalité. Comme dans d’autres occasions, il ne lui resta que le choix de rentrer sur la route de son destin.
Elle pressa le pas et tourna le dos à l’immeuble de l’hôtel puis prit la direction de droite. Face à Port-au-Prince. Mince alors ! Elle va devoir ouvrir et chercher quelque chose dans son sac en pleine rue. Ce qui est peu intelligent, à cette heure de la nuit. Pourtant la route lui paraitrait trop longue et trop bruyante.
Le boulevard Jean Jacques Dessalines luisait assez animée, moyennement éclairée. Les tap-taps assuraient l’ambiance en exhalant des ondes rythmées et entrainantes. Ce même rythme se faisait cacophonie quand plusieurs tap-taps s’entrecroisaient ou s’arrêtaient pour monter ou descendre des passagers. Le type de musique qui sortait des hauts parleurs permettaient de deviner, les goûts, l’âge et l’origine géographique du chauffeur.
Sabine n’aimait pas le bruit. Elle pouvait être prise de vertige et d’étourdissement. Ça lui arrivait de vomir en pleine rue. Les gens qui la voyaient dégueuler élucubraient sans base ni motif en pensant à la drogue ou à une grossesse accrochée non voulue.
Elle avait un remède infaillible qui lui rendait la vie assez paisible et apaisante même dans les vacarmes les plus aigus des journées de carnaval. C’était son petit poste de lecteur de cassette de la marque Phillips. Elle y tenait beaucoup. Elle l’avait reçu en cadeau d’un vieil amant canadien transformé en père-protecteur. Elle eut même l’impression qu’il lui avait porté chance.
Avec les écouteurs bien enfouis dans le conduit auditif externe, elle obtenait une insonorisation de son milieu qui lui permettait de marcher en rêvant de lieux magnifiques, jamais visités. Une sorte d’évasion dans l’univers magique de la simplicité et de la différence.
Là, en plein milieu de ce va et vient incessant de véhicules bondés de monde, de mawoulés sentant mauvais, tirant , poussant des bœufs fatigués et affamés vers les abattoirs du centre ville des marchands de thé et de biscuits à grosse mie étalant leur marchandise sur l’étroite bande de la chaussée réservée aux piétons, elle les sentait venir les signes avant coureur de l’évanouissement.
Peu importe le risque. Il fallait ouvrir son sac en pleine rue et sortir le lecteur de cassettes Phillips. En fait ce n’était qu’un petit appareil un petit peu plus grand que la cassette elle-même.
Le walkman. Oui, elle se souvient encore de l’hilarité béate et niaise que lui provoqua l’évocation de ce mot pour la première fois. Elle avait ri parce qu’elle avait trouvé que le nom n’avait aucun rapport avec la fonction réelle de l’appareil. Pour elle, ce n’était qu’un petit lecteur de poche de casettes audio. En anglais ça aurait du faire a little pocket cassette reader. Mais pas walkman. Pas l’homme qui marche ou simplement le marcheur. Il en fallait de l’imagination pour traduire en un seul mot le petit lecteur de poche de cassette audio. Walkman.
Elle en avait vu des postes lecteurs de cassettes. La mode était de charger sur les plages des boîtes à musiques énormes. Certains plus sophistiquées que les autres. Certains avaient la propriété de pouvoir capter des ondes en bandes AM ou FM. Il y en avait même capables de lire des disques en vinyl et captaient à la fois les stations émettant en amplitude modulée et en fréquence modulée. Certains pouvaient lire et enregistrer. Le tout premier qui avait attiré son attention, elle l’avait remarqué chez un pasteur protestant qui en faisait usage pour enseigner l’anglais à ses fidèles. Tout le monde l’appelait player. Il était assez rudimentaire dans l’apparence et dans la fonction.
Ils en arrivaient aussi de plus en plus gros et de plus en plus puissants. Les jeunes qui recevaient des articles de toute sorte de leurs parents travaillant au Canada ou aux USA en exhibaient fièrement sur les places publiques et sur les plages au sable blanc de Léogane de Saint Marc ou de Jacmel. Ils les portaient sur les épaules coincés entre la tête d’un côté et le bras relevés de l’autre. En matière de puissance, ils animaient sans sourciller tout un quartier.
Grâce à ces énormes boîtes à bruits colportés par des exhibitionnistes in conscients, le Walkman devint quelque chose d’assez ridicule. Sauf pour celui qui en avait besoin.
Donc, Sabine ne courrait aucun risque a sortir son walkman juste l’espace bref de quelques minutes pour y introduire la cassette, le jeu d’écouteurs et appuyer sur le bouton « play ». Les hommes de manies peu recommandables feraient de meilleures affaires avec des mega postes qu’avec un petit lecteur de cassette audio. Peu importe que ce fût de la marque phillips.
Sabine y tenait énormément. Il ne fallait pas non plus tenter le diable. Avant de sortir l’appareil, il s’avérait beaucoup plus intelligent d’avoir choisi au préalable la cassette. Sur la lune il n’ya a pas de roses de Sylvie Vartan ou emmenez-moi danser ce soir de Michèle Thor ? Un sacré dilemme.
Après une journée sèche, elle ne ressentait pas trop l’envie de danser. Encore moins joue contre joue, serrés dans le noir. Elle n’avait pas non plus de raisons de vouloir s’accrocher à la terre et refuser catégoriquement d’aller voir ailleurs et faire un tour sur la lune. Pourtant elle n’avait ni plus ni mieux.
Elle opta pour l’évasion, le rêve irréalisable. Elle le savait. Il n’y aura ni astronaute, ni d’invitation à s’envoler vers la lune. Mais elle pourra peupler son imagination de sons agréables, de couleurs apaisantes et d’odeurs à tendresse. Des sensations très discordantes et opposées à la crue réalité de ce panorama du boulevard Jean Jacques Dessalines qui ressemblait à une course pour éviter le pire, pour s’échapper à la fin du monde. Ce vide pesant aux trousses qui s’entête et s’acharne par vocation à vouloir vous broyer le corps, l’âme et l’esprit. Entre un cillement et une pulsation.
Elle avait parcouru le chemin du retour sur quelques centaines de mètres. L’esprit occupé dans les remembrances de son lecteur de cassette de poche et le choix entre ses deux chansons préférées, elle traversa sans peur aucune la partie réputée la plus dangereuse du trajet.
Apparemment elle ne s’était pas retournée une seule fois pour vérifier si elle était suivie ou non. Juste avant de tourner à droite pour reprendre la rue Madame Ganot, elle se tourna d’un geste relevant plus de l’automatisme que du souci de se savoir suivie. Elle ne nota personne de suspect. Il ne lui restait que quelques mètres avant de bifurquer à gauche pour s’engouffrer dans les petits sentiers en terre battus traversant les terres des SAUREY pour regagner sa maison.
Généralement sur ce tronçon de routes, elle ne se faisait aborder par aucun client. Les maisons étaient trop proches de la rue. Celui qui abordait une femme de petites vertus s’exposait à des quolibets de mauvais gouts de groupes de badauds réunis sous des lampadaires pour rire de tout et de rien.
Ainsi n’accorda-t-elle point d’attention à cette grande voiture qui roulait aux pas ralentis, moteur ronronnant à peine qui suivait sa direction à quelques dizaines de mètres derrière elle.
Elle se mit à chanter à voix haute avec Sylvie Vartan. Elle regarda à gauche et a droite pour traverser la rue et emprunter l’autre trottoir. Elle aperçut encore la voiture qui ne s’était toujours pas arrêtée. Elle allait bientôt tourner à gauche. A partir de là aucune voiture ne pourra la suivre.
Le seul danger viendrait des loups garou. Mais il était encore trop tôt pour croiser ces créatures qui sortent surtout après minuit et respectent les gens de leurs propres quartiers.
Juste avant de tourner, le lalalala de la chanson s’arrêta net. Elle entendit à travers l’écouteur, quelqu’un l’interpeller par son prénom. Elle sortit le lecteur de cassette pour se rendre compte que la cassette continuait à tourner. Elle sortir l’écouteur de l’oreille gauche. Souffla un brin dessus. Et le réintroduit à sa place. En guise de musique, une voix masculine riait à gorge déployée. Elle pensa donc que quelqu’un lui avait joué un tour en enregistrant une blague sur sa cassette. Cependant elle avait bien pris soin de faire ce qu’il fallait pour éviter tout enregistrement accidentel. Quelqu’un l’avait donc fait par méchanceté. Elle se disait qu’elle se paierait le luxe de l’étrangler de ses propres mains ce salaud qui lui aura abimé sa cassette préférée.
- Sabine !
Retentit la voix de nouveau qui ne rigolait plus. Elle se défit du lecteur et de tout ce qui va avec ; tourna sur elle-même pour apercevoir à quelques mètres, la silhouette de la voiture qu’elle avait cru voir un peu plus bas juste après avoir laissé le boulevard Jean Jacques Dessalines.
- Ah ! c’est vous qui m’avez interpelée ? Comment vous avez fait pour me crier à l’oreille ? Que voulez-vous ? J’ai fini de travailler.
- Vous avez fini de travailler ? J’ai l’impression que vous aviez eu une journée plutôt sèche.
- Cela ne vous regarde pas en plus mon travail ce n’est pas de faire de la conversation en pleine rue.
- C’est vrai je m’excuse d’avoir procédé ainsi mais il fallait bien attirer votre attention…
- Vous l’aviez fait et bien fait rassurez vous…que me voulez vous ?
- Laissez-moi commencer par le commencement. Voulez-vous m’accompagner ?
- Vous ne demandez pas mes tarifs ?
- Tarifs de quoi ? Je veux juste que vous m’accompagniez…
- Il vous sera appliqué le tarif par heure
- Vos tarifs ne m’inquiètent pas …venez. Montez.
La portière arrière gauche s’ouvra toute seule. Sabine hésita un instant. L’inconnu lui fit un petit signe de la main. Elle vit sa main et ses doigts et se sentit rassurée. Elle s’installa juste derrière l’inconnu bien assis au volant de sa grande et belle voiture.
(A SUIVRE)
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