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vendredi 4 novembre 2011

Tremblement de terre, tremblement de l’histoire en Haïti

 02 Novembre 2011
 Par Les invités de Mediapart Edition : Haïti, après le séisme
Figure historique de la diaspora intellectuelle haïtienne, René Depestre ne s'est jamais considéré en exil depuis son départ de l'île en 1959. Atterré par l'actuel chaos de la société civile haïtienne, il rend publique sur Mediapart une lettre à l'écrivain Rodney Saint-Eloi, qui est un véritable appel à la mobilisation de toute l'intelligentsia haïtienne pour sauver du naufrage leur pays.
Cher Rodney,
La fin de l'après-midi du 12 janvier 2010 où ta vie a basculé de l'hiver canadien protecteur des poètes au temps haïtien des catastrophes, on t'a entendu crier aux côtés de Dany Laferrière et Thomas C. Spear: «Pieds, quel repas ai-je pris sans le partager avec vous?» A ce cri jailli des entrailles nous devons que tu sois en vie pour inviter le peuple haïtien profané «à réapprendre à gouverner la rosée». Maintenant, face à un tremblement de l'histoire d'une égale puissance d'anéantissement que le tremblement de terre, te voici en mesure d'avancer les paroles de rêve suivantes:
«Il faut inventer l'espoir à l'horizon. Il faut aussi une colère coup de poing. Des orages pour déficeler toutes les impostures. C'est le chantier à venir... pour les jeunes vitriers, qui gardent leurs rêves au fond de leur cœur. Les jeunes ont besoin d'un manifeste d'espoir. Ils ont besoin des étincelles du jeune Depestre et des armes miraculeuses du nègre fondamental...»
Par le temps qui court, un tel manifeste de renaissance des esprits et des sensibilités ne peut jaillir du sursaut individuel d'un poète atteint par le vieil âge d'homme. Pour avoir des chances de vaste écoute un pareil cri d'espérance doit naître de la percée de l'intelligentsia haïtienne debout sur les décombres. Le gouffre des tribulations creusé par l'effondrement de la société civile (après celui des villes et des dizaines de milliers de vies) ne peut être comblé que par le rassemblement sans précédent de l'ensemble des forces culturelles du pays.
Le livre collectif Refonder Haïti ? (1) (publié sous la direction de Pierre Buteau, Rodney Saint-Eloi, Lyonel Trouillot), et de nombreux autres témoignages post-sismiques (ceux de Dany Laferrière, encore Lyonel Trouillot, Yanick Lahens, Marvin Victor, etc.), sont autant d'appels à la mobilisation des Haïtiens autour de la double tragédie (naturelle et sociale) qui frappe Haïti.
Comme toi, les auteurs qui sont décidés à témoigner et à agir (Dalembert, Emmelie Prophète, Castera, James Noël, Métellus, Bloncourt, Claude Moïse, Frankétienne, Laënnec Hurbon, Gary Victor, Joël des Rosiers, Raoul Peck, Kettly Mars, Arnold Antonin, Jean-Claude Fignolé, etc.) ont des positions proches du Festival des Etonnants voyageurs
 Michel Le Bris et Thomas C. Spear étaient présents aux côtés des Haïtiens, sur les lieux du cataclysme. Leur mouvement transculturel s'efforce de mettre en contrepoint des valeurs et des sens encore éparpillés dans les différentes aires de civilisation de la planète. L'intelligentsia haïtienne participe aux processus de mondialité qui, de nos jours, contribuent à la mutation des imaginaires dans la société civile planétaire encore balbutiante.
Des travaux publiés en Haïti, aux Etats-Unis, au Canada, en Europe, en Afrique, attestent le souci des élites intellectuelles du XXIe siècle d'assurer le triomphe de conceptions alternatives à l'ethnohistoire impériale et «raciale» qui devait surdéterminer pour le pire la complexité dramatique des affaires humaines.
Dans un monde où l'interdépendance des sociétés civiles s'accroît (économies, cultures, communications, technologies de pointe), nombreux sont les intellectuels d'Haïti et d'ailleurs qui affichent une vision synoptique et intégrée à la fois des réalités culturelles des anciens empires du Nord et de celles des ex-colonies du Sud.
Les importants textes parus depuis 2010, comme ton ouvrage Haïti, kenbe la (2), fourmillent d'analyses et de réflexions originales, de repères éclairants, qui peuvent conditionner judicieusement la percée démocratique du peuple haïtien.
Mais, en politique, une fois qu'on a formulé des idées justes et fortes, c'est l'organisation, c'est-à-dire le passage à la mobilisation collective qui décide de tout. En Haïti, à défaut de nation bien constituée, à défaut de société civile, de personnel politique responsable et cultivé, à défaut de négritude-debout comme jadis, il appartient désormais aux intellectuels (écrivains, universitaires, peintres, artistes, journalistes, enseignants, poètes, etc.) de prendre à bras-le-corps les initiatives adéquates à la reconstruction et à la refondation de leur société sinistrée.
Constitués organiquement en nation culturelle, les femmes et les hommes de culture d'Haïti sont en état de rendre l'actuel chaos haïtien intelligible à l'entendement des experts des Nations unies et des ONG, ainsi qu'à la compréhension de la «communauté internationale».
Ragaillardie par des états généraux de la culture, l'intelligentsia haïtienne est en condition de prendre des décisions énergiques de salut public afin de changer en un atout politique exceptionnel le dévouement et le savoir-faire des innombrables ONG que l'absence d'un pouvoir civique national de coordination voue à une scandaleuse pagaille.
En matière d'ingérence militaro-humanitaire, des interlocuteurs haïtiens valables devraient être en mesure d'orienter politiquement la Minustah, les ONG, les troupes étrangères, tous les organismes mandatés par l'ONU, afin que l'aide internationale accourue comme jamais au chevet d'Haïti cesse d'être discréditée par une opinion publique égarée qui la perçoit à tort comme une force ennemie d'occupation.
Les intellectuels d'Haïti (écartelés peut-être par les faux et inutiles débats issus des haïtiâneries du passé) ont échoué jusqu'ici à organiser sur les gravats et sur les traumas du séisme un mouvement démocratique déterminé à refondre, outre les infrastructures, les institutions, les mentalités politiques, les idiosyncrasies aux abois, les imaginaires humiliés, tout un patrimoine spirituel haïtien en danger.
Après la déroute électorale de Mirlande Manigat, aucun autre leader, sérieux et compétent, ne s'est manifesté dans les rangs de l'intelligentsia. Aucune force populaire, citoyenne, républicaine, n'a émergé du chaos avec la claire et digne mission de protéger Haïti des mafias et des centaines de sectes, religieuses ou profanes, pêle-mêle sans foi ni loi, qui, toute honte bue, se disputent effrontément le pilotage des consciences naufragées.
En 2011, à la veille du second anniversaire du séisme, les pouvoirs délétères qui sabotent impunément l'aide internationale et les aspirations du peuple sinistré d'Haïti à la démocratie et aux douceurs de la paix et de la culture, ce ne sont ni la Minustah, ni les ONG, ni la présence des militaires nord-américains de Barack Obama et de Bill Clinton.
La force d'occupation d'espèce néo-coloniale qui traque dans les ruines et sous les tentes le destin de «la première république nègre de l'histoire» tient son illégitimité délinquante de l'héritage indigène et carnavalesque des Soulouque, Tonton Nord, Charles Oscar, Papa Doc, Baby Doc, général Titid, qui sont actuellement talonnés par les bandes masquées à Sweet Micky.
Le fait est là: un mardi gras, apparemment «constitutionnel», concocté à la hâte par des stratèges et des thérapeutes de salons onusiens, a surgi des urnes de l'aveuglement humain pour se poster en embuscade à tous les carrefours de la nouvelle tragédie des Haïtiens.
Plus que jamais la carnavalisation de leurs travaux et de leurs jours de désolation bat son plein, entraînée par les tambours et les danses pornos du «président élu», M. Michel Martelly. Rien à l'horizon n'indique la fin de la stagnation du droit ni le point final au surplace existentiel des deux derniers siècles. L'hapax politique haïtien défie le temps et la tendresse des humanités !
Le séisme de magnitude 7,3 n'a pas débouché sur l'occasion historique qui eût permis la montée patriotique de la société haïtienne aux lumières et aux bienfaits d'une république de droit. Malgré toute la beauté du monde à ses côtés, le tiers d'île de Toussaint Louverture poursuit sa marche à reculons, le dos tourné aux avertissements des patriotes éminents qui, de loin en loin dans le passé, ont fait retentir des sirènes d'alarme: d'Anténor Firmin à Jean Price-Mars, de Louis-Joseph Janvier à Jacques Roumain, de Frédéric Marcelin à Jacques Stephen Alexis.
Outre des travaux narratifs considérables, Jacques Stephen Alexis (1912-1961) est l'auteur du Manifeste-programme de la seconde indépendance (1959). Aujourd'hui, l'éblouissante profession d'espoir –œuvre d'une homme de culture et d'action que Papa Doc Duvalier a fait assassiner en 1961– a tout pour servir de point de ralliement à la nation culturelle debout qui doit à tout prix, chez tous les Haïtiens et Haïtiennes unis, éclairer la rage de refondation des prodiges en péril dans leur nouvelle aventure historique.
Un abrazo affectueux de René Depestre.
(1) Refonder Haïti ? Pierre Buteau, Rodney Saint-Eloi, Lyonel Trouillot, Mémoire d'Encrier, Montréal, 2010.
(2) Haïti, kenbé la (Haïti, tiens bon la rampe), Rodney Saint-Eloi, préface de Yasmina Khadra, éd. Michel Lafon, Paris, 2010.
http://blogs.mediapart.fr/edition/haiti-apres-le-seisme/article/021111/tremblement-de-terre-tremblement-de-l-histoire-en-

mercredi 19 janvier 2011

René Depestre : « Haïti doit être au foyer de la mondialité »

+ "Non Haïti n’est pas un pays maudit" François-Xavier Guillerm http://www.inversalis-productions.e/...
Homme du monde, au sens que Baudelaire donne à cette expression, René Depestre l’est devenu par la force des choses. Et la force des choses en l’occurrence, c’est la force des idées au foyer de leur rencontre avec le réel. Pour le jeune écrivain et intellectuel marxiste René Depestre, le théâtre de ces opérations, ce fut son propre pays, Haïti, où il milita d’emblée au sortir de la Seconde Guerre mondiale pour une « nouvelle indépendance » après celle qui est restée dans l’histoire.
C’est cette histoire extraordinaire d’un si petit pays à l’échelle internationale qu’il nous propose ici de redécouvrir, afin d’en tirer une leçon universelle. Car il y a, selon lui, beaucoup à apprendre de la « mésaventure » haïtienne, de ses ressorts humains, politiques, gisant dans les limbes de cette première mondialisation, commerciale, qu’a entraînée la découverte de l’Amérique, et qu’expose aujourd’hui cruellement aux yeux du monde entier le terrible séisme du 12 janvier 2010.
Cette vie de combat pour les idées aux quatre coins du monde (Cuba, Amérique du Sud, Europe centrale, Japon, Chine, URSS… et France depuis 1979) a conduit René Depestre à rompre avec l’expérience marxiste, mais elle n’a toutefois en rien épuisé la soif de découverte d’un poète œuvrant à l’éclosion d’une nouvelle conscience « des humanités ».
De cet engagement spirituel, politique, cet entretien se fait l’écho, jusqu’aux événements actuels en Haïti. En effet, si le processus démocratique ne venait pas à échouer, le second tour des élections présidentielles pourrait consacrer la victoire de Mirlande Manigat, la candidate qui suscite un espoir en un nouvel Haïti. Et pour l’occasion, René Depestre vient tout exprès de mettre la main à un petit guide destiné aux personnalités politiques haïtiennes (à paraître courant 2011 aux éditions Desnel) : Souci d’un Haïti debout.
Avant toute parole sur la situation actuelle d’Haïti, un an après le séisme du 12 janvier 2010, il faut sans doute commencer, et vous y insistez, par rendre intelligible le parcours historique des Haïtiens.
René Depestre. C’est la première condition dans tout effort pour aller à fond dans la connaissance des réalités d’Haïti. Il faut effectuer une brève analyse de ce qui s’est passé dans le pays entre 1804 et 2004, date du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti.
J’ai caractérisé toute cette période comme une période de surplace existentiel. Ce n’est pas seulement une stagnation du droit, de la société civile, de la notion même de souveraineté, d’autonomie de l’individu, des droits de l’homme, de laïcité – des valeurs que l’on avait reçues de la Révolution française. C’est plus profond que cela, cela va jusqu’à la notion existentielle, c’est-à-dire la stagnation de l’être en Haïti de 1804 à 2004. Pourquoi ? Que s’est-il passé, comment avons-nous pu manquer le train de l’Etat-nation, alors qu’on était si proches de toute la problématique de la Révolution française ?

Car il n’y aurait pas eu de Révolution haïtienne s’il n’y avait pas eu une révolution à Paris. Quand les autorités françaises ont pris le contrôle de Saint-Domingue lors de l’effondrement de la royauté, beaucoup de Jacobins (je pense notamment à Léger-Félicité Sonthonax) ont pu communiquer directement leurs idées aux Haïtiens. Toussaint Louverture en particulier a écouté très attentivement ce que disaient les commissaires français officiels de la Révolution et les Haïtiens ont ressenti eux-mêmes le besoin de faire leur révolution qui devait aboutir à l’émancipation des esclavages de Saint-Domingue. Toussaint Louverture était informé par ses lectures (l’abbé Raynal, Diderot) de la pensée révolutionnaire et il a pu, dès 1791, constituer un mouvement révolutionnaire purement haïtien.
Il faut bien comprendre qu’avant même le triomphe de la Révolution, les Français rencontraient des difficultés politiques et militaires avec leurs rivaux coloniaux espagnols et anglais. Comme ils n’avaient pas assez de troupes métropolitaines pour faire face, ils ont engagé dans l’armée des indigènes, formant des soldats et des officiers, très brillants. C’est de là que va émerger toute une génération constituée par Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Alexandre Pétion et Henri Christophe (le fameux Roi Christophe). A l’instigation des autorités françaises, ces personnalités indigènes sont parvenues au grade de général de l’armée française.
Au moment de l’avènement de 1789, ces généraux se sont dit qu’il y avait une partie considérable à jouer. Ils ont donc déclenché une insurrection générale en 1791 qui a marché, en mettant à feu et à sang les plantations coloniales du nord du pays. Il faut rappeler que Saint-Domingue était la colonie la plus riche (jusqu’au tiers du commerce général de la France de l’époque, en exportation de sucre, café, coton, épices, agrumes). Ces marchandises étaient importées à travers le commerce triangulaire en France mais aussi partout en Europe. Cela représentait un volume d’affaires considérable, qui a enrichi nombre de grandes villes françaises. La République française, à travers toutes les grandes figures de la Révolution, avait donc toutes les raisons de suivre de très près les événements de Saint-Domingue.
En février 1794, la Convention nationale a voté, sous la pression de Toussaint Louverture, des autres généraux et des officiels français présents en Haïti, l’abolition de l’esclavage. Et c’est le rétablissement de l’esclavage par le consul Napoléon dès son arrivée au pouvoir qui a mis le feu aux poudres, en ôtant tout espoir de libération aux esclaves.
Entre-temps, Toussaint avait été nommé par les autorités de Paris, en tant qu’officier général de l’armée française, gouverneur général de France à Saint-Domingue par la Convention. Ce n’était pas là une façon de parler. C’était en soi un événement considérable qu’un Noir soit nommé gouverneur général : cela signifiait que, pour Robespierre et les autres jacobins, Toussaint Louverture était un des leurs, à Saint-Domingue.
Prenant acte de son arrivée au pouvoir en France, Toussaint a proposé à Napoléon la constitution de 1801 qui est à l’origine d’Haïti : une constitution très modérée, qui visait à créer une sorte de Commonwealth avant l’heure à la française. Cette proposition maintenait des liens avec la métropole. Mais il s’est heurté au refus de Napoléon, qui non seulement l’a tournée en dérision venant d’un Noir, mais a ourdi un complot avec des généraux de l’armée française contre Toussaint pour l’éliminer et ainsi étouffer dans l’œuf la révolution haïtienne.
Cette traîtrise a entraîné sur l’île la création d’une armée indigène, haïtienne, qui est entrée dans une guérilla très violente, une guerre sans merci, et qui a vaincu le corps expéditionnaire français envoyé par Napoléon le 19 novembre 1803. On imagine difficilement un tel tableau : deux armées qui s’affrontaient en chantant l’une et l’autre La Marseillaise. C’était une guerre civile, entre Noirs et Blancs.

C’est donc à ce moment là de son histoire qu’Haïti aurait dû se constituer en tant qu’Etat-nation.
En 1804, Haïti ayant donc conquis son indépendance aurait dû en effet entrer dans le système des nations. Mais paradoxalement, Haïti n’entre pas dans ce schéma. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, il faut dire qu’il y a eu un ostracisme à caractère racial jeté sur l’indépendance d’Haïti. Et pas seulement du fait de Napoléon.
En 1815, un ordre mondial, celui de monarchies blanches européennes, a été établi sur les ruines de l’Empire français lors du congrès de Vienne qui a décidé, sur des bases coloniales, de ne pas reconnaître l’indépendance d’Haïti. On a sciemment effacé l’héritage révolutionnaire des principes de 1789 de cette petite île éloignée pour mieux la ravaler aux yeux de l’opinion à un nid de barbares, à une révolte de Noirs. Alors même que la révolution haïtienne avait universalisé les idées de la Révolution pour la première fois hors de l’Hexagone. Sans cela, c’eût été une idée de Blancs que les droits de l’homme.
Haïti a donc dû faire face à un véritable cordon sanitaire, politique d’abord, mais aussi culturel. Pas même les voisins américains n’ont reconnu Haïti et ce jusqu’en 1865. Jusqu’à la fin de la guerre de Sécession. Ce sont des faits très graves. Concernant la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti par la France, il a beaucoup été question depuis le séisme du 12 janvier dernier du remboursement de la dette, cette fameuse dette de l’indépendance. La question est plus complexe que ce qu’on veut bien en dire généralement. Ce sont les présidents haïtiens eux-mêmes, Pétion et Boyer, qui se sont dit que s’ils indemnisaient les colons de Saint-Domingue, la reconnaissance d’Haïti s’en trouverait facilitée. Ils ont donc fait part de cette idée à la cour de Louis XVIII. C’est finalement Charles X sous la Restauration qui a consenti à l’étudier. Il fut décidé qu’Haïti verserait 150 millions de francs or aux colons de Saint-Domingue en échange de la reconnaissance du pays. Mais un pays qui s’est battu et a triomphé sur les champs de bataille n’avait aucune indemnité à verser !
Haïti, une république raciale ?
Au moment de la révolution haïtienne, des atrocités avaient été commises des deux côtés. Dessalines avait ainsi décrété le massacre de colons blancs, sur la base de rumeurs sans fondement. C’est sans doute en raison de ces actes d’atrocité gratuits que les Haïtiens ont voulu faire un compromis. Après des discussions, la somme à rembourser a été ramenée à 90 millions de francs or qu’Haïti a dû payer pour le prix de la reconnaissance de son indépendance entre 1838 et 1885.
Mais à vrai dire, Haïti est dès lors tombée sous tutelle. D’une part, c’est dans cette période que l’économie haïtienne autrefois très prospère s’est effondrée : la petite propriété l’a emporté sur la grande propriété qui faisait la fortune de l’île. Il n’y a pas eu de scolarisation des enfants, d’intégration de la paysannerie aux grandes propriétés à la suite d’une réforme agraire conséquente. Depuis cette époque, Haïti est devenue dépendante des places boursières, d’abord de l’Europe puis des Etats-Unis.
Et il faut dire que tout le XIXe siècle était sous la coupe réglée des puissances européennes, des empires coloniaux et de leur vision ethnocentrique du monde.
C’est un point historique important : Haïti a obtenu son indépendance avant la seconde phase de la colonisation, avant même la pénétration française en Algérie, avant la colonisation par les Belges du Congo, avant tout le mouvement colonialiste hollandais, allemand… Haïti était entrée prématurément sur la scène politique, et s’est trouvée en porte-à-faux par rapport à tout ce qui se faisait et se pensait sur le plan politique et culturel en Europe. C’était l’époque des empires, des forces impériales. Avec pour point d’orgue le congrès de Berlin de 1885, où l’Allemagne est entrée en scène, pour un nouveau partage du monde. Haïti, ce petit pays, portait seul le drapeau de la race noire. Mais c’est ce qui a fait qu’il a manqué l’Etat-nation, parce qu’on pensait aussi avoir réussi l’Etat racial, qui est une chimère tragique.
Sur le plan politique, après les gouvernements des fondateurs, des pionniers, pour lesquels il y a un attachement presque mystique, Haïti n’a connu que des satrapes comme dirigeants. Une véritable satrapie s’est emparée du pays jusqu’à aujourd’hui, jusqu’à René Préval actuellement au pouvoir. Ce ne fut qu’une succession de crises. Le bilan est terrible. On a perdu le XIXe siècle. Le pays n’a fait que dégringoler politiquement jusqu’à la rencontre avec les Américains. Au début du XXe siècle, les Américains sont arrivés dans la région de la Caraïbe. Ils ont découvert Cuba, Haïti, la République domicaine. Ils avaient besoin d’une base de ravitaillement face au canal de Panama dans une logique stratégique. Ils ont alors occupé Haïti de 1915 à 1934 qui est devenue un pays sous protectorat.
En 1934, grâce à la politique de New Deal de Roosevelt, les Américains ont retiré leurs troupes tout en préservant leur présence en s’appuyant sur l’oligarchie de l’île. Ils n’ont pas fait de réformes démocratiques, seulement quelques aménagements dans les domaines de la santé, des transports. On peut dire que ces dix-neuf ans d’occupation sont passés pour rien, sauf qu’ils ont servi à asseoir la tutelle financière des banques américaines sur Haïti.
En fin de compte, aucun Etat haïtien digne de ce nom n’a émergé, et ce constat vaut dès notre entrée sur la scène politique mondiale au XIXe siècle. Pas le moindre système démocratique, pas la moindre société civile. Et puis surtout, il y a un fait très grave, c’est qu’on s’est trompés d’idéologie. Alors qu’on aurait dû adopter l’héritage nationaliste de la France en constituant une nationalité haïtienne avec tout ce que cela comporte au plan de la démocratie, on est restés complètement inféodés à l’idée de race. L’idéologie qui a prédominé, à la source même de la formation historique d’Haïti, ce n’est pas une idéologie apparentée à la Révolution française, ce n’est pas une idéologie nationaliste, c’est une idéologie raciale. Tout simplement parce que sur les plantations, l’idéologie qui prédominait consistait à faire croire aux gens que les luttes n’avaient pas lieu entre colons et indigènes, entre maître et esclaves, ni sur le plan du travail, de l’organisation, mais qu’il s’agissait de lutte de races entre Noirs d’Afrique et Blancs d’Europe. Les Haïtiens ont cru de bonne foi pendant tout le XIXe siècle que la notion de race était plus importante que la notion de nation, que l’humanité était divisée en races, et que c’est en tant que race noire que nous avons fait notre indépendance.
Haïti est donc devenue une république raciale au point que beaucoup d’Haïtiens pensaient qu’Haïti était la Judée de la Caraïbe, une terre sacrée où l’homme noir est devenu homme. Dans la législation haïtienne, celle de 1804 de Dessalines, une loi établissait d’ailleurs que du moment qu’on vivait à Haïti, qu’on acceptait la nationalité haïtienne, quelle que soit la couleur de sa peau, on était un Noir. Cela parce que les Haïtiens ont sanctifié la notion de Noir qui avait été avilie, vilipendée, traînée dans la boue, par deux siècles de colonisation française. Dans l’idiosyncrasie des Haïtiens, dans la vie secrète de l’homme haïtien, dans le vaudou, le facteur racial a joué et joue encore un rôle décisif.

Comment ne pas penser à la négritude totalitaire de « Papa Doc » Duvalier (au pouvoir en Haïti de 1957-1971)…
Duvalier a récupéré en effet le mouvement de la négritude dans un sens totalitaire, célébrant une Afrique fantôme, une Afrique mythique qui n’avait jamais existé. Ce danger m’était apparu quand j’étais étudiant à Paris et j’en avais alerté Senghor, Césaire. En Haïti, je pressentais que cette affaire de négritude pouvait prendre un tour dramatique si un satrape en faisait, en la déformant, un instrument intégriste, fondamentaliste, ce qui n’a pas manqué avec Papa Doc. J’étais un jeune marxiste et je trouvais dangereux d’appliquer sans discernement, sans connaissance de la réalité d’un pays, un concept ethnocentrique (Sartre d’ailleurs en a convenu avec moi), qui était juste l’inverse de l’ethnocentrisme blanc.
On est donc passés en Haïti à côté d’une identité nationale, et naturellement avec une négritude totalitaire, on ne peut pas construire un Etat de droit, pas davantage une autonomie de l’individu, ni la moindre souveraineté nationale. Haïti a échoué à suivre l’expérience cohérente de la Révolution française entre nation et démocratie, nation et peuple. Bien sûr, c’est faute d’avoir pu suivre le scénario de Toussaint Louverture, qui était la figure la mieux préparée du personnel politique de l’époque. Mais c’est ainsi, ce fut un échec. Et il ne sert à rien de célébrer en Haïti le pays où la négritude s’est mise debout pour la première fois, car ce fut pour s’agenouiller tout de suite après. Cette première république noire des temps modernes ne fut jamais qu’une république de façade. Régis Debray a eu raison de parler d’Etat sans nation. Et même aujourd’hui c’est une société sans Etat.
On ne comprendrait donc rien au drame haïtien si on n’avait pas présents à l’esprit ce minimum de faits. On a ainsi un pays discrédité de manière éhontée durant toute son histoire, livré à un nombre incalculable d’agressions extérieures notamment à la fin du XIXe siècle, et qui en lui-même entretient de graves dissensions parmi ses élites : dans les oligarchies haïtiennes, il y a eu une couche noire et une noire mulâtre, qui se sont battues entre elles pour le pouvoir pendant toute la fin du XIXe siècle. En conséquence, le phénomène racial a surdéterminé la lutte des classes en Haïti. Au combat traditionnel de l’esclave et du maître, de l’indigène et du colon, on a ajouté une dimension « mythique » raciale qui a occupé une place démesurée dans la conscience des Haïtiens et qui a compliqué la lutte de libération du peuple haïtien.

Comment répondre aujourd’hui à cet échec historique de fondation de l’Etat haïtien ?
Il faut purement et simplement une refondation totale de la société haïtienne. Cela fait des années que je défends cette idée de refondation, bien avant le séisme du 12 janvier. Il ne s’agit pas seulement de refondation des infrastructures, des édifices, des dégâts causés par le sinistre, mais aussi du système judiciaire, sanitaire, éducatif, comme de l’imaginaire même des Haïtiens. Tout est à refaire en Haïti sur de nouvelles bases.
Cela dit, il ne faut pas s’y tromper. Nous n’appartenons plus à la période de l’Etat-nation. Il ne s’agit plus maintenant de fonder un Etat-nation. Une nouvelle donne historique est apparue avec la mondialisation. C’est d’ailleurs la raison de l’élan extraordinaire de solidarité envers Haïti. Le monde entier, si je puis dire, vit cette expérience mondialisante. Il y a une présence du réel aujourd’hui plus forte, telle qu’elle émane des sociétés civiles d’Europe, des Amériques, d’Asie… Redécouvrant peu ou prou l’histoire de ce petit pays qu’est Haïti, on réclame une tutelle, alors que le pays a toujours vécu sous tutelle (sauf une brève période d’indépendance, en pleine autonomie, de 1804 à 1825).
Le paradoxe pour ma génération, c’est que l’on s’est toujours battus pour une « nouvelle indépendance » d’Haïti, et ce dès l’après-guerre, comme en témoigne l’accueil qui fut réservé à André Breton à Port-au-Prince. Mais nous sommes des survivants. Car c’est l’armée qui a pris le pouvoir et nous avons été vaincus. Aujourd’hui, ce qui me peine le plus, alors qu’à 85 ans je ne peux pas revenir en Haïti, c’est qu’il n’y a pas de relais entre ma génération et les plus jeunes.
On ne peut donc faire durant le XXe siècle que le constat d’une destruction toujours plus en profondeur de la société civile haïtienne.
On peut dire que le duvaliérisme a détruit tout ce qui restait de la société civile haïtienne, et d’une façon terroriste avec les « tontons-macoutes ». Ensuite, Aristide est resté dans la voie « populiste », un populisme extrême. L’actuel président René Préval a géré les affaires sans faire de vagues, mais la situation n’a fait qu’empirer. Personne n’a jamais pris à bras-le-corps le drame haïtien. Les missions d’aide ne sont jamais que ponctuelles. Si à toutes choses malheur peut être bon, ce chaos qu’a créé le séisme, pourrait être l’occasion de tout refonder. Mais force est de constater que tout ce que nous écrivons, nous la diaspora haïtienne, ne parvient pas au peuple haïtien.
Il y a aussi le problème de la langue aujourd’hui. Il se trouve que nous écrivons en français. Autrefois, avant Duvalier, il y avait des relais, des gens qui traduisaient en créole, dans des petits journaux, de sorte que la pensée pouvait pénétrer dans le peuple. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Tout ce que j’écris ne parviendra pas à l’oreille d’un paysan haïtien. Il y a une rupture grave, et un recul de la langue française en Haïti. Nous nous trouvons donc isolés. Tout cela par manque d’école, par défaut d’enseignement, et parce qu’aucun effort n’a été fait pour élever le niveau de la langue créole au niveau de la langue française, afin que l’on puisse être vraiment bilingue en Haïti.
Et au milieu de ce marasme, il y a une élite intellectuelle, des universitaires de talent, des écrivains, des mouvements picturaux de premier ordre, et également musicaux. On aboutit donc à ce que j’appelle un « hapax » historique, un fait sans précédent et unique, ontologique, culturel : nous n’avons pas de nation, peut-être même pas d’Etat, mais on a une nation culturelle, plutôt un foyer de civilisation, grâce à une élite artistique et d’intellectuels. Sans société civile.

Le peuple haïtien est donc abandonné à son sort ?
Il y a un fossé qui s’est creusé entre l’Haïti du dedans et l’Haïti du dehors. Entre les Haïtiens de l’île et les Haïtiens de la diaspora. Mais il y a encore moyen de ressouder tout cela. Cette communauté haïtienne assez forte, qui a pris pied à Miami, à New York, au Canada, elle agit sur le plan économique, financier, bancaire pour les Haïtiens de l’île. Mais ces Haïtiens de la diaspora se sont heurtés aux milieux du pouvoir en Haïti qui craignent une influence de ces gens du dehors, qui sont pour la plupart des démocrates. Sans compter qu’en Haïti, il n’y a qu’une petite élite qui lit contre 60 à 80% d’analphabètes qui sont maintenus dans l’ignorance d’une façon absolument éhontée.
S’il n’y a pas une société civile et un personnel politique fortement intéressés au sort du peuple haïtien, ce n’est pas le cas dans les communautés de la diaspora. Le problème, c’est donc que cette diaspora ne peut pas avoir beaucoup d’influence sur le peuple haïtien. Nous sommes donc dans l’impasse. Et c’est pourquoi, j’espérais un sursaut vital après ce terrible séisme. J’attendais une réévaluation complète de l’histoire haïtienne, en essayant de recontextualiser la situation d’Haïti.
Haïti est le pays des mythologies des « haïtiâneries » meurtrières. Ce qui explique sans doute tous ces rendez-vous manqués avec l’histoire. On a vécu l’expérience de la plantation sur le mode fantastique. Alejo Carpentier me disait un jour avoir observé en Haïti un agrandissement de l’échelle de perception de la réalité, du fait même de l’extravagance de la plantation, de l’esclavage comme système. Le fantastique a pris une grande place à partir de ce qui fut une expérience existentielle tragique dans un environnement caraïbéen qui était totalement inconnu des Africains : les animaux, les arbres. De là vient aussi sans doute l’extraordinaire résistance des Haïtiens aujourd’hui face au malheur.
Il faudrait que l’intelligentsia haïtienne se regroupe en mouvement organique pour former des états généraux, par exemple afin de combler le vide de la société civile haïtienne. Il y a des gens remarquables en Haïti, progressistes, mais en dehors de Mirlande Manigat qui est candidate aux élections présidentielles, je note peu de prises de position, de véritables engagements d’intellectuels sur la scène politique. Car Mirlande Manigat aura bien du fil à retordre pour faire avancer la démocratie en Haïti. Or, près de 11 milliards de dollars ont été rassemblés pour Haïti aux Nations unies, qui sont disponibles. La balle est donc dans le camp des Haïtiens. C’est à nous de nous présenter devant ces réseaux d’amitiés internationaux en interlocuteurs valables. Hélas, encore une fois, les récentes élections ne sont pas là pour nous rassurer, quant à la présence massive sur la scène publique de membres éminents de l’intelligentsia en Haïti, en dehors de Lyonel Trouillot, Gary Victor, Jean-Claude Fignolé, Laënnec Hurbon, Raoul Peck, Yanick Lahens, Michèle Pierre-Louis, Frankétienne, Michèle Montas et d’autres personnalités, qui sont tous en mesure de jouer un rôle majeur.
Il faudrait qu’elle obtienne une majorité au Sénat et à l’Assemblée pour pouvoir réformer le pays. Haïti a besoin d’un pouvoir démocratique à sa tête qui s’attaque à la refondation du pays, tant sur le plan humain des mentalités que sur le plan matériel, dans le cadre des nouvelles réalités mondiales.
Car il s’est produit de grands changements à l’échelle mondiale. Autant le capitalisme, depuis la Renaissance, a pu bénéficier de garde-fou sur le plan de la culture, autant le phénomène de la mondialisation est comme livrée à lui-même, chaotique. Je veux dire par là que les grands pays actuels, tout en reconnaissant que nous sommes dans une période de mondialisation, n’ont pas une perception nouvelle de la planète, ce qu’Edgar Morin appelle la terre patrie. On est en train de sortir de l’Etat-nation dans des conditions complètement chaotiques (la révolution numérique, certes, est là). Mais on n’a pas ce qu’Edouard Glissant, au côté d’autres intellectuels, appelle une mondialité, qui serait une nouvelle perception de l’état des lieux de la planète. Pour cela, il faudrait faire un inventaire mondial, de toutes les aires de civilisation, et pas seulement de la civilisation occidentale, et enfin sortir des célébrations et des enfermements identitaires. La mondialisation a besoin d’une culture propre élaborée à partir des véritables acquis de l’humanité.
Vous le voyez, je tiens deux fers au feu, le fer haïtien et hexagonal-mondial (en faisant la médiation de l’Hexagone au monde). Dans ce « contexte médian » (le mot est de Kundera), on peut parvenir à une vision synoptique de la société civile qui se constitue à l’échelle mondiale. Ce sens de la mondialité nous fait défaut aujourd’hui : il nous faudrait une « panhumanité », des humanités, au-delà de l’humanisme que l’on a connu. Il nous faut faire preuve d’imagination. Il est frappant de constater que ce sont des intellectuels périphériques (caraïbéens, notamment) qui portent aujourd’hui cette vision originale, synoptique et intégrée de notre avenir qu’est la mondialité. Si on fait un effort d’imagination pour un petit pays comme Haïti, alors il faut le porter, cet effort, à l’échelle mondiale, car les circonstances ont montré que ce petit pays a besoin des humanités, de la société civile internationale.
Et si Haïti devenait la première expérience d’une mondialisation accompagnée de ce sens de la mondialité que vous appelez de vos vœux ?
C’est exactement cela qu’il faut espérer. Cela consisterait à la fois à reconstruire matériellement le pays, ses infrastructures, ses ponts, ses ports, ses aéroports, ses édifices publics, tous ses systèmes politiques, publics, et en même temps à refonder son imaginaire en liaison étroite cette fois-ci avec l’imaginaire de la civilisation mondiale qui se constitue. Ce que Césaire appelait le voyage vers l’ailleurs et le tout, autrement dit la fraternité.
Patrice Beray

Non Haïti n’est pas un pays maudit
Assez d’entendre trop souvent et à toutes les sauces qu’Haïti, la première République noire de l’Histoire, la première colonie qui s’est affranchie du joug du colonisateur, est un pays maudit. Non, Haïti n’est pas une nation maudite, Haïti est une nation qui subit aujourd’hui le contrecoup de son histoire. Un cyclone, un tremblement de terre font beaucoup plus de dégâts sur la partie occidentale d’Hispaniola que sur sa partie orientale, ou même qu’à Cuba ou à la Guadeloupe pourtant sujettes aux mêmes aléas. Ce n’est pas parce que les Haïtiens seraient maudits, mais parce que, jamais la jeune nation n’a jamais pu se hisser au niveau des nécessités dues à son environnement.
Après son indépendance acquise en 1804, les Haïtiens ont du attendre 21 ans avant que l’ancien colon ne reconnaisse sa souveraineté. L’indépendance ne lui a été reconnue qu’en 1825 par Charles X, en échange du paiement de 150 millions de francs-or et d’une réduction de 50 % des droits de douane. Pour payer, Haïti a emprunté des millions auprès des banques françaises, puis aux États-Unis et en Allemagne. Ses richesses (comme celles provenant de la vente du café) ont été, dès le début, consacrées au remboursement, et dès 1828, le gouvernement a du emprunter pour pouvoir rembourser : la spirale infernale s’enclenche. Selon Alex von Tunzelmann, « en 1900, [Haïti] consacrait 80% du budget de la nation au remboursement ». 122 ans plus tard, en 1947, la nation n’avait remboursé qu’environ 60% de la dette, soit 90 millions de francs.
Dans ces conditions, les paysans appauvris ont détruit leur forêt pour avoir du bois de chauffage, les sols se sont érodés, désertifiés, les populations se sont massées dans les villes devenues rapidement de vastes bidonvilles… Le pays n’a jamais pu se structurer pour faire face aux caprices de la terre et du temps…Avant le séisme de 2010, sa dette extérieure, vis-à-vis de la Banque mondiale et de la banque interaméricaine de développement mais aussi des pays du Club de Paris, s’élevait à 1,2 milliard US$ et pesait sur les ressources de ce pays très pauvre. La dette a représenté, au cours des dix dernières années, le double du budget de la santé publique. Plus de la moitié de la dette actuelle a été contractée par le régime des Duvallier, sans compter les emprunts qui ont suivi pour assurer les remboursements. En 1986, la fortune de la famille Duvallier avait été estimée à 900 millions US$, alors qu’à ce moment la dette externe totale d’Haïti s’élevait à 750 millions US$.
En 2003, le président Aristide a demandé à la France la restitution des sommes versées depuis 1825. Il les avaient ­estimées à plus de 21 milliards en dollars. Quelques mois plus tard, il était renversé par un coup de force. La dette haïtienne, qualifiée par certains d’« odieuse et illégitime », a empêché le développement car elle était là pour imposer à ce pays libre de rester sous domination. Haïti n’est pas maudit. Ce serait admettre un déterminisme pour les nations ! Haïti a simplement été trop longtemps méprisé par le reste du monde. Haïti a trop longtemps été le pays oublié.
François-Xavier Guillerm
Agence de presse GHM
http://www.fxgpariscaraibe.com/
http://www.millebabords.org/spip.php?article16286

lundi 17 janvier 2011

Haïti : l'école de Jacmel devrait bientôt rouvrir ses portes

Le poète de la route de Roubia veut « rendre intelligible l'âme des lieux en Haïti en matière de coopération internationale ». D'importantes sommes (11 milliards en tout) avaient été récoltées en mars 2010. Les Lézignanais avaient répondu nombreux à l'appel lancé et rempli l'urne posée à cet effet à la mairie. Ils se demandent où en est la reconstruction de l'école de Jacmel, la ville natale de René Depestre. C'est ce projet qui avait surtout guidé leur générosité, parce que René Depestre est citoyen d'honneur de la ville et qu'ils en sont fiers.
Depuis son « Havre de paix », l'écrivain franco-haïtien reste en contact étroit avec Gérard Borne, directeur du centre culturel Alcibiade Pommayrac, qui gère lycée, collège et école primaire. Cette école, où René Depestre a appris à lire et à écrire, voici 80 ans, s'est effondrée lors du séisme du 12 janvier 2010. Elle est maintenant reconstruite, (aux normes antisismiques) et va ouvrir sous peu. Depuis un an, les élèves étudient sous une tente. Les autres établissements culturels de Jacmel n'ont pas été touchés.
La culture avant tout.
Malgré le chaos qui règne sur l'île, les enseignants ont continué leur travail. Les choses de l'esprit sont essentielles dans un pays riche en intellectuels de valeur : « La culture est debout », affirme René Depestre. Un pays, précise-t-il, qui doit « être refondé, plus encore que reconstruit ». Il faut commencer par l'instruction. C'est pourquoi les écoles sont prioritaires dans la longue liste des travaux urgents. Le palais, la cathédrale, les maisons d'habitations restent encore en ruine. « La manne financière tarde à être versée, car les donateurs veulent envoyer les fonds à des Haïtiens sérieux, crédibles. Les aides sanitaires et alimentaires ont été apportées. Pour le reste, on attend les élections, avec l'espoir, pour moi, que Mirlande Maniga, qui est sortie en tête du premier tour, soit élue. Elle saura s'entourer de gens compétents. Je l'ai eue récemment au téléphone. Elle me demandait d'être son conseiller, mais à bientôt 85 ans, ce n'est pas possible pour moi ! J'ai une grande confiance en elle. Elle saura prendre à bras le corps la tragédie haïtienne ».
Deux ouvrages de René Depestre vont sortir
En attendant, les critiques fusent en direction de la communauté internationale : « On parle même de déshonneur, devant le fait que Port-au-Prince, se trouve, un an après, dans l'état où le séisme l'a laissé. Or, pouvait- on verser ces sommes énormes à des interlocuteurs aussi peu valables que les membres de l'actuel gouvernement ? Les donateurs ne voudront investir durablement dans un pays sans état à sa tête ! », souligne René Depestre, qui reste cependant optimiste.
Haïti en a vu de toutes les couleurs, depuis qu'elle s'est libérée de l'esclavage. (D'ailleurs, elle n'a été réellement indépendante que quelques lustres !) Et elle s'est toujours relevée de ses multiples catastrophes.
Dans son livre 'Souci d'un Haïti debout', qui va paraître avant l'été, inspiré par le drame de son pays natal, il veut « rendre intelligible le chaos permanent, de 1692 à nos jours ». Un autre ouvrage, écrit avant le séisme, sortira aussi prochainement 'Une gomme pour le crayon du Christ'. René Depestre utilise son arme favorite, l'écriture. Comme tous les intellectuels de son « île naufragée », il espère qu'enfin ils auront une influence effective sur la société civile et le monde politique. Il souhaite que « les atouts actuels - la présence d'Obama à la Maison Blanche, les progrès de la civilité et de la solidarité mondiales - permettront à Haïti de créer un vrai état, capable de coordonner les actions des 10 000 ONG, qui y sont présentes, et de fixer des tâches à chacun. » Mais, réaliste, il ajoute : « Il faudra bien une génération entière pour y parvenir ! »
Noëlle Diamant-Berger
http://www.midilibre.com/articles/2011/01/17/VILLAGES-Haiti-l-39-ecole-de-Jacmel-devrait-bientot-rouvrir-ses-portes-1510281.php5