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vendredi 12 avril 2013

Haïti : haro sur l'argent du désastre

Le 12 janvier 2010, un violent tremblement de terre dévastait Port-au-Prince, la capitale d'Haïti, un des pays les plus pauvres de la planète. Le bilan est terrible : 230 000 morts, plus de 300 000 blessés, 1,5 million de sans-abri, plus d'eau ni d'électricité, une situation sanitaire catastrophique et des millions de mètres cubes de débris à évacuer.

Aussitôt, l'aide humanitaire d'urgence se met en marche avec les organisations non gouvernementales (ONG), épaulées par des experts internationaux de toutes sortes. Les Etats se mobilisent en envoyant sur place une aide militaire et alimentaire. Les banques mondiales promettent d'investir dans l'île 5 milliards de dollars immédiatement, puis 11 milliards sur cinq ans. Bill Clinton, l'ancien président des Etats-Unis, s'en porte garant en tant que coprésident de la Commission intérimaire pour la reconstruction d'Haïti (CIRH), aux côtés de Jean-Max Bellerive, le premier ministre de l'île. Leur mission : superviser et coordonner l'ensemble des projets de reconstruction.

"LE DERNIER ÉCHEC EN DATE DE LA COMMUNAUTÉ INTERNATIONALE"
Malheureusement, plus de trois ans après le séisme, le processus de reconstruction est complètement en panne. La majorité de la population haïtienne est toujours sans abri ; le camp Corail, le plus grand bidonville de Port-au-Prince, est passé de 7 000 personnes à 200 000 squatteurs ; l'aide financière promise n'a pas été totalement versée ; et, surtout, les Haïtiens, qui restent les meilleurs connaisseurs du terrain, ont été marginalisés au profit de grandes entreprises dont les intérêts financiers et le calendrier sont souvent peu compatibles avec l'aide humanitaire. "Haïti est le dernier échec en date de la communauté internationale, car la catastrophe n'est pas nécessairement l'événement lui-même, mais l'incapacité à y répondre", constate amèrement le réalisateur haïtien Raoul Peck, ancien ministre de la culture de la République de l'île entre 1996 et 1997 et auteur du documentaire Assistance mortelle diffusé sur Arte mardi 16 avril.
A travers une voix de femme (l'actrice Céline Sallette), qui raconte son désespoir face à un tel malheur, Raoul Peck livre un implacable réquisitoire factuel sur la mauvaise gestion de cette catastrophe, la désorganisation - voire la corruption - des grandes institutions internationales pour la reconstruction d'Haïti. Les témoignages et les images montrent un grand désordre humanitaire où chacun essaie de tirer la couverture à soi, à l'instar de Bill Clinton, qui sait se montrer devant les caméras lorsqu'il se rend en Haïti, mais a refusé d'être questionné par Raoul Peck.
Filmé pendant deux ans par différentes équipes qui ont pu installer leurs caméras dans les lieux stratégiques de décision (gouvernement haïtien, antenne des Nations unies ou celles des ONG...), le document interpelle les responsables, montre les mécanismes complexes et les lourdeurs des administrations, les absurdités de certaines décisions, les blocages culturels, et donne la parole aux habitants qui, tant bien que mal, tentent de se reconstruire une vie.

A l'exemple du camp Corail, situé à une vingtaine de kilomètres de Port-au-Prince, où sont construits sans plan d'urbanisme ni perspectives de développement durable des baraques insalubres à la place de maisons en dur. "J'ai voulu filmer de l'intérieur cette machine à broyer, explique Raoul Peck. Les grands bailleurs, les Etats, les institutions financières internationales, les ONG sont isolés dans leur bulle, loin des Haïtiens. Ils sont tous dans des logiques différentes, voire opposées, sans communication ni coordination entre eux. On est dans l'approximation totale", poursuit-il.


LE RETOUR SURRÉALISTE DE "BABY DOC"
Sur place, chacun travaille donc pour soi , au grand désespoir des volontaires de l'aide humanitaire qui, impuissants, doivent faire face à l'inertie des Etats dont les représentants ne veulent pas que l'on se mêle de leur gestion des fonds. "Dans le business de l'humanitaire, chacun plante son drapeau. La dictature de l'aide est violente et arbitraire", souligne Raoul Peck, dans son commentaire. Ainsi, alors que c'est une priorité pour la reconstruction, l'évacuation des 25 millions de mètres cubes de gravats n'est pas planifiée et surtout sans financement. "Lorsque les Etats-Unis annoncent donner 2,5 milliards de dollars, il faut refaire le calcul", tempère Raoul Peck. "Les grandes banques prélèvent déjà 8 % de cette somme pour leurs frais de gestion, et 800 millions de dollars servent à payer les dépenses des 20 000 militaires que personne n'a appelés !", poursuit-il.
Proche du personnel politique de l'île, Raoul Peck a également filmé les secousses de la campagne électorale. Lors d'un meeting, on y voit le retour surréaliste et révérencieux de Jean-Claude Duvalier, le "Baby doc" pilleur de l'île et trafiquant de drogue exilé en France qui, avec ses "tontons macoutes", a fait régner la terreur et semé la mort en Haïti de 1971 à 1986.
Abrupt et loin de tout montage esthétisant, le film de Raoul Peck est guidé par la volonté du réalisateur de porter témoignage et de renvoyer les puissants à leurs responsabilités. "Avec ses 27 000 kilomètres carrés et ses 10 millions d'habitants, Haïti est une ville à l'échelle de la planète, explique le premier ministre, Jean-Max Bellerive. Nous avons eu à notre chevet les banques, les Etats et toutes les structures de coopération, et ils n'ont pas réussi à nous aider. Si cette communauté internationale continue à échouer, qu'est-ce qu'ils vont pouvoir résoudre ailleurs ?"

"Assistance mortelle", mardi 16 avril à 20 h 45 sur Arte.
http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/04/12/haiti-haro-sur-l-argent-du-desastre_3158905_3246.html

vendredi 5 avril 2013

L’aide à la reconstruction d’Haïti, un échec, selon le film « Assistance mortelle » projeté à Port-au-Prince

Par Emmanuel Marino Bruno

P-au-P, 4 mars 2013 [AlterPresse] --- Les politiques d’aide internationale mises en œuvre en Haïti au lendemain du séisme dévastateur du 12 janvier 2010 en Haïti ont piteusement échoué, selon ce qu’expose le film documentaire « Assistance mortelle » du cinéaste haïtien Raoul Peck.
Ce film a été projeté à la presse, en présence du cinéaste, le mercredi 3 avril à la Fondation connaissance et liberté (Fokal).
Le film, vu par un reporter d’AlterPresse, présente l’échec la communauté internationale dans la reconstruction du pays en passant en revue la complexité des événements relatifs aux nombreux efforts individuels et collectifs consentis en vain.
Il relate les interventions non contrôlées des organisations non gouvernementales sur le terrain, l’influence des puissances internationales dans l’orientation de l’aide et donne la parole aux acteurs haitiens, en particulier le président de l’époque René Préval et son premier ministre Jean Max Bellerive.
Ce documentaire montre aussi l’ampleur des dégâts causés par ce séisme qui a occasionné 300 mille morts, autant de blessés et plus de 1,5 million de sans-abris.
Le film fait revivre des moments post-seisme où des camps de déplacés ont été érigés à Port-au-Prince dans presque tous les espaces publics, reflétant un pays complètement désorganisé.
Les millions de dollars décaissés par les bailleurs de fonds dans les conditions que cela a été fait n’ont pas eu les effets escomptés. Au lieu d’un futur meilleur pour le pays, la sitaution a empiré, laisse comprendre le film.
Les pays donateurs avaient promis près de 10 milliards de dollars américains (US $ 1.00 = 44.00 gourdes ; 1 euro = 60.00 gourdes) à Haïti en vue de sa reconstruction.
Le montant versé pour des programmes d’assistance dans le pays par les donateurs bilatéraux et multilatéraux entre 2010 et 2012 est de 6,43 milliards de dollars.
La faiblesse de l’État, l’absence de coordination des travaux sur le terrain et la mise à l’écart des acteurs locaux sont vues comme autant de facteurs qui participent à l’échec de la reconstruction d’Haïti.
Le documentaire critique le rôle de blocage joué par la communauté internationale à travers la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (Cirh) qui n’a pu mettre en place aucune stratégie de développement après un an et demie de fonctionnement.
La Cirh, créée le 21 avril 2010 en vue de reconstruire le pays, a été engluée dans des jeux d’inffluences. L’ancien président américain Bill Clinton, co-président de la Cirh, est fortement pointé du doigt.
Le relogement des populations déplacées dans des T-Shelters provisoires construites par des Ong n’a pas amélioré pour autant leurs mauvaises conditions de vie, selon le film qui rapporte les cris d’insatisfaction et de colère notamment des bénéficiaires du camp Corail (périphérie nord).
Le grand élan de solidarité internationale laissait espérer. Mais, le désespoir et le doute se sont finalement installés dans les cœurs.
« L’aide est violente, arbitraire, aveugle, imbue d’elle-même. Un monstre paternaliste qui balaie tout sur son passage. Elle fait semblant de résoudre les problèmes qu’elle s’applique à entretenir », critique le cinéaste dans le film.
En marge de la projection, Raoul Peck est intervenu pour souligner l’intérêt de sortir du discours permanent de critiquer l’Etat haïtien dans la gestion de l’aide humanitaire en évoquant comme argument la faiblesse de celui-ci.
Cette tendance empêche d’aborder les discussions structurelles, relatives au sens même de l’aide, explique t-il.
Le cinéaste plaide en faveur de la prise en compte des compétences haïtiennes dans la reconstruction du pays.
« Le terrain est vicié par un ensemble d’influences que nous ne contrôlons pas. Quand quatre-vingt pour cent de l’argent du budget d’un Etat n’est pas entre ses mains, c’est une grande perte de légitimité et de pouvoir », fait-il remarquer.
Soulignant le dysfonctionnement de l’aide, il appelle tous ceux qui sont impliqués dans cette reconstruction à rebattre les cartes et repenser l’ensemble du dialogue enclenché.
Le film a été déjà présenté en première mondiale, le samedi 9 février 2013, au festival international du film de Berlin (Allemagne) qui s’est déroulé du 7 au 17 février. [emb kft apr 4/04/2013 10 :30]
http://www.alterpresse.org/spip.php?article14352