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dimanche 29 avril 2012

RODNEY SAINT ELOI L'EDITEUR AUX MILLE IDENTITES

Depuis dix ans, l’éditeur Rodney Saint-Eloi, bâtit des ponts culturels entre le Québec, son pays d’adoption, Haïti, sa terre d’origine, et le reste du monde.

Par où commencer? Les dreadlocks rassemblées en queue de cheval, le phrasé cadencé d’une parole qui convaincrait les plus indifférents, le rire le plus large qu’on n’ait jamais entendu (augmente-t-il avec les kilomètres d’exil?). Haïtien de naissance, Rodney Saint-Eloi est quasiment Québécois d’adoption.
Mais on pourrait aussi bien l’imaginer Amérindien, en le voyant si proche des auteurs autochtones qu’il publie dans sa maison d’édition montréalaise, Mémoire d’encrier. Africain? Bien sûr, et même Sérère pour ses amis sénégalais qui le surnomment «wagane» (l’invincible)... Cet esprit libre n’a que faire des frontières, d’aucune sorte. Il est autant écrivain et poète qu’éditeur et passeur de talents.
Sur son stand, au salon du livre de Québec, il occupe chaque année cet espace de la «diversité culturelle», où les visiteurs apprécient une matinée amérindienne ou haïtienne avec autant de surprise que d’intérêt.
«Quand je publie les Amérindiens, ici, cela peut surprendre, car, pour beaucoup de Quebécois, ils sont toujours dans la réserve à “se saouler la gueule”. Ma relation décomplexée d’Haïtien à cette histoire me permet ce regard, et mon engagement éditorial.» Qui porte ses fruits!
Le premier roman de la jeune innue Naomi Fontaine,Kuessipan est déjà réédité pour la troisième fois. Et quand Mémoire d’encrier lance le recueil de la poétesse amérindienne Joséphine Bacon, à la librairie Olivieri de Montréal, il faut fermer les portes, tant les gens affluent.
La soirée est gagnée quand l’éditeur reçoit cette confidence d’un Québecois présent:«Merci. Je pensais que j’allais mourir sans voir ça.»
Sangs mêlés
Qu’il soit à Québec, à 93% peuplée de Québécois, (on y trouve à peine un millier de ses compatriotes haïtiens, alors qu’ils sont plus de 100.000 à Montréal) ou ailleurs, Saint-Eloi travaille à cet art du «vivre ensemble» qui depuis toujours, le fait avancer.
D’où lui vient ce nom que l’on n’oublie pas? «Seuls les voleurs ont deux noms», dit-on en Haïti, où il a vu le jour en 1963, dans la petite ville de Cavaillon, au Sud de Port-au-Prince. Lui, porte celui de la mère.
«Vous entendez les résonances coloniales? Entre le bon Saint-Eloi et la ville du sud de la France…»
Quant à Rodney… Mystère! Peut-être le prénom d’un amiral anglophone de passage dans l’histoire de son île? Le patronyme Saint-Eloi, en tout cas, l’affirme comme l’enfant chéri d’une dynastie de femmes, mère, grand-mère, grand-grand-mère, (littéralement du créole) qui a«comploté» pour que ce garçon né hors mariage devienne «quelqu’un».
Le voici vous racontant sa vie comme s’il en écrivait déjà le roman. Le père? «Une petite enveloppe brune». Celle que l’enfant né grimaud, reçoit chaque mois de son père absent. Le pharmacien mulâtre participe ainsi à l’éducation de son fils, élevé par sa mère, femme noire et modeste, qui chaque jour à l’aube, s’en va travailler à l’usine.
Adolescence livresque
L’ascendance paternelle lui vaut d’être appelé dès l’enfance «docteur ingénieur». Sa voie est tracée vers l’excellence, il passe par le meilleur kindergarden de Port-au Prince, puis entre au collège canado-haïtien, comme l’écrivain Dany Laferrière et d’autres avant lui.
Rien, dans ce début de parcours, ne le prédisposait pourtant à devenir homme de livres et de littérature.
«Le livre, c’était d’abord la Bible, raconte-t-il, dont mon arrière grand-mère chantait les versets par cœur au point que j’étais sûr qu’elle savait lire… »
Ensuite, sa grand-mère poursuivra le rythme des récitations avec les chants protestants. Pas étonnant que le dernier recueil de poèmes de Saint-Eloi s’intitule Récitatif au pays des ombres. Il y rend un poignant hommage à son aïeule Tida, ainsi qu’à Port-au-Prince, dans de superbes pages.
L’écriture a commencé dès le collège, où il joue l’écrivain public comme président du comité des élèves.
«Quand certains arrivaient en retard, il fallait qu’ils fournissent un justificatif, au risque d’être renvoyés pour indiscipline. Ce qui ne pouvait pas arriver puisque j’étais toujours à les défendre en leur inventant moi-même des excuses: il fallait me mettre dans la tête des autres, en l’occurrence de leurs parents, imaginer des situations, trouver des tons différents selon la famille… Très vite aussi, j’ai été celui qui relisait les lettres d’amour des copains. Ils m’appelaient “l’écrivain”.»
En récompense pour ses bonnes notes, l’élève brillant reçoit des livres, et encore des livres. Entré au pays de l’écrit qui ouvre le monde, le jeune homme se met à l’ouvrage, et comme tout aspirant en littérature à Port-au-Prince, envoie ses textes au grand quotidien haïtien, Le Nouvelliste. Qui les publie. Rodney Saint-Eloi est vite repéré par le milieu intellectuel.
L’écrivain Lyonel Trouillot l’invite à rentrer dans l’équipe de ses Cahiers du Vendredi. Le jeune poète enseigne la littérature au collège à cette période, mais bientôt, l’historien Pierre Buteau le présente au directeur du Nouvelliste qui recherche quelqu’un pour diriger ses pages culturelles.
«J’ai été reçu à 10H, j’ai commencé à 11H! Haïti, c’est ça, on n’a pas d’école, on apprend sur le terrain.»
Il lance un supplément littéraire au quotidien après avoir avidement consulté ceux des journaux occidentaux, en se rendant chaque jour à la librairie La Pléaïde. Apprendre en faisant…
Editeur engagé
A la fin des années 80, il publie à compte d’auteur son premier recueil de poèmes Graffitis pour l’aurore, préfacé par le poète René Philoctète qui le considère comme un fils. A l’époque, une seule maison d’édition, Deschamps, a pignon sur rue à Port-au-Prince, mais va faire faillite.
Le propriétaire du Nouvelliste, Max Chauvet, réédite le recueil de Saint-Eloi sur les presses de son Imprimerie II, et se dit prêt à le soutenir dans l’aventure éditoriale qui tente le jeune homme, en lui faisant crédit. La maison Mémoire voit le jour, en 1991 à Port-au-Prince, et commence par publier de grands haïtiens, dont Frankétienne, puis ce que l’histoire littéraire retient déjà comme«la génération Mémoire».
Et pourquoi Mémoire?
«Parce que le temps haïtien est un temps accéléré. Un nom peut tomber, personne ne le ramasse, les rues n’ont pas d’adresse fixe, tout change et l’on perd la mémoire… Moi je suis un nostalgique, un lecteur invétéré de la somme que Georges Corvington a consacrée à Port au Prince au cours des ans. Dans cette ville, le mot et la chose peuvent être différents, le problème de la mémoire reste fondamental.»
Pour donner plus de chance à ses auteurs (et rembourser son crédit…) Saint-Eloi inventeraLivres en folie, une manifestation littéraire qui continue d’avoir lieu chaque année dans la capitale haïtienne, au mois de juin. Les auteurs y sont en signature et le public s’y précipite en masse du matin au soir.
Génération Mémoire
Dans ces années 90, la maison d’édition Mémoire ressemble à une table ouverte, le poète Georges Castera en devient le directeur littéraire, et lance avec Rodney la revue littéraire Boutures. Son catalogue s’enrichit peu à peu des écrits de René Depestre, Emile Ollivier, Dany Laferrière. C’est du Québec, où les deux derniers résident, que Rodney Saint-Eloi a entendu «un nouveau monde venir», loin des questions de territorialité revendiquées par ses aînés.
«La question d’être écrivain haïtien seulement si l’on écrit d’Haïti, et tout ce qui concernait le nationalisme n’était pas mon débat. Quand j’ai lu Dany Laferrière, ce fut comme un médicament. Je poursuivais alors mes études à Québec, en littérature francophone. Je ne le connaissais pas, mais je ne pensais pas qu’on pouvait écrire autrement qu’un Jacques Stephen Alexis ou qu’un Jacques Roumain, et voilàComment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer! Je ne dis pas que c’était le meilleur livre qui soit, mais il était d’une telle audace!»
«En Haïti, la tradition voulait qu’ on ne parle pas de soi, qu’on parle de Dessalines. Dany Laferrière, lui, écrivait pour se raconter. A la télévision il disait qu’en Haïti on ne baise pas à cause de la promiscuité, et que l’on est frustré. Lui, venait de découvrir, au Québec, des chambres qui fermaient à clé…»
En 2001, pour un certain nombre de raisons conjuguées, Rodney Saint-Eloi quitte Haïti et s’installe au Québec, espérant continuer d’éditer entre un pays et l’autre, mais encore faut-il que l’électricité et les moyens de communication de base lui permettent de rester en relation de travail étroite avec Georges Castera à Port-au-Prince.
Ce ne sera malheureusement pas le cas… Il n’abandonne pas pour autant l’espoir de l’édition, et tout en pratiquant divers métiers, dont pendant un an, la direction du Centre d'information et de documentation haïtienne, caribéenne et afro-canadienne (Cidihca), il parvient à remettre sur pied, dès 2003, une nouvelle structure baptisée Mémoire d’encrier.
Dans un pays où l’aide à l’édition est importante, l’éditeur bénéficie de l’appui fédéral en tant que résident, mais pas des subventions qui ne sont accordées par la province de Québec qu’aux seuls détenteurs d’un passeport québécois. Ce n’est pas son cas. Rodney Saint-Eloi a gardé son passeport haïtien, et ne fait donc pas partie des éditeurs «agréés». De plus, il publie des livres non «admissibles» au chapitre des subventions réservées aux auteurs québécois.
Le grand apport vient du gouvernement fédéral, sous la forme de ces billets d’avion et autres formes de soutien à ses voyages, qui lui permettent de se déplacer dans le monde avec cette belle diversité qu’il sème et fait fleurir de salons du livre en festivals littéraires.

Audace et fantaisies
Au catalogue de Mémoire d’encrier, que l’éditeur pense comme un véritable fonds, conscient du temps qu’il faut pour vendre en s’appuyant sur les réseaux francophones et les universités, on trouve aussi bien du côté haïtien le grand poète Davertige qu’un jeune talent nommé Makenzy Orcel. Lequel sera repris par les éditions Zulma pour la rentrée littéraire française pour son premier roman Les immortelles, comme quoi, ses découvertes font du chemin.
Son métier d’éditeur repose, dit Rodney Saint-Eloi, sur sa propre capacité d’étonnement devant un texte, autant que sur celle d’oser ce que les autres ne sont pas assez fous pour publier: un hommage à Bolya, un polar haïtien, la réédition de la réponse de son compatriote haïtien Anthénor Firmin à Gobineau: De l’égalité des races. Un livre sur les printemps arabes…
Saint-Eloi voit son métier comme «un beau risque», tourne son regard vers l’ailleurs, toujours, et l’Afrique, souvent. A peine a-t-il quitté le salon du livre de Québec 2012 qu’il songe à y faire venir, en 2013, des auteurs du Sénégal. Il attend des nouvelles de Boubacar Boris Diop, un texte de Souleymane Bachir Diagne, un autre de Felwine Sarr, sans oublier Ken Bugul…
Comme de nombreux Haïtiens, dès la période des indépendances africaines, venus renforcer le contingent de l’enseignement, des artistes comme Jacqueline Lemoine, des écrivains commeRoger Dorsinville, dont Mémoire d'encrier publie un portrait étonnant de Dakar dans Poétique de l’exil, Rodney Saint-Eloi a tissé au fil des ans avec le Sénégal une relation particulière.

Souvenirs de Gorée
«A Gorée, je me suis senti chez moi, le Sénégal est devenu pour moi le royaume de ce monde. J’ai été élevé dans un tel conflit avec l’identité noire… En Haïti, le noir est le “neg ginen”, le “neg ti zorey” et j’entendais ma sœur, du côté paternel mûlatre, qui me parlait des “hommes de couleur” sans même se rendre compte… Dans les boites de Dakar je découvrai que les noirs dansaient, sans être, comme en Haïti, une minorité!»
Saint-Louis du Sénégal fait partie des lieux, comme Cuba ou Marrakech, où l’éditeur cède la place à l’écrivain, dès lors que le premier a réussi à s’organiser enfin pour laisser œuvrer le poète.
«L’important pour moi est d’écrire avec la pensée inquiète du monde, quelque soit le contexte…»
Un récit sur ces trois femmes qui présidèrent à son destin est en cours, tout comme un recueil de poèmes qui viendrait répondre à cette question que même son proche entourage lui pose et lui repose: qui es-tu?
Il a commencé à se dire un peu dans Haïti Kembé là!, paru chez Michel Lafon avec une préface de Yasmina Khadra, au lendemain du séïsme du 12 janvier 2010 en Haïti.
Au même moment, l’éditeur entrait en concurrence loyale avec l’écrivain: Dany Laferrière donnait son Tout bouge autour de moi à Mémoire d’encrier alors que la maison était en difficulté.15.000 exemplaires, c’était reparti! En signe d’une amitié scellée dès les débuts de l’éditeur, qui publia en 2005 Mes années dans la vieille Ford.
Ecrivain, éditeur? A peine Saint-Eloi a-t-il commencé à se mettre au travail que la préoccupation de l’autre revient quémander sa place: la centaine de pages à lire par jour après que son directeur littéraire, Max Dorsinville, les a mises de côté, au fil des premières lectures de manuscrits. Les demandes de ses compatriotes haïtiens qui ignorent souvent que le métier d’éditeur consiste d’abord à dire non…
Cette pensée inquiète qui le fait écrire le poursuit jusqu’au moment de sa propre publication, au point qu’il a lui-même envoyé par la poste aux éditions Mémoire d’encrier son dernier manuscrit, signé Wyclef Jean Ollivier. Son directeur littéraire le lui a apporté avec la mention:
«A publier absolument!»
L’homme ainsi se divise, comme depuis toujours entre ses diverses appartenances. Haïtien pour la communauté québécoise, québécois pour la communauté haïtienne quand elle a besoin d’aide. Il peine à être chez lui de retour en Haïti, où il sent qu’on le prie de repartir «chez lui à Montréal», une semaine plus tard…
Homme intrépide
Rodney Saint-Eloi ne s’arrête donc pas. Même si on parvient à le trouver quand-même derrière son bureau, au siège de Mémoire d’encrier, trois employés, situé dans La Petite Italie de Montréal. Toujours dans ce déplacement proche du tremblement prôné par Edouard Glissant, il applique aussi de ce maître, la notion de relation, au quotidien.
«Dans celle que je vis avec les Indiens par exemple, il y a, tout au fond, le souvenir de ceux qui habitaient Haïti bien avant nous et qui me faisaient rêver… »
Celle qu’il vit avec les Québécois est habitée par la formule qui veut que ces derniers soient les«nègres blancs d’Amérique»:
«Ils ont l’humilité de ceux qui n’ont pas conquis. Il faut lire le poème Speak white de Michèle Lalonde pour savoir quelque chose de ces Anglais qui demandaient aux Québécois pauvres qu’ils avaient pour domestiques, de parler leur langue… »
C’est avec une cinquantaine d’auteurs québécois que l’éditeur viendra fêter en Haïti, en 2013, les dix ans de Mémoire d’encrier, pour que la relation s’établisse aussi dans l’autre sens. Libraires et éditeurs seront de la partie, en porteurs des lettres québécoises.
«Pourquoi Gaston Miron n’est-il pas connu en Haïti?»
Mais oui, pourquoi? Il suffisait que quelqu’un s’en étonne… Par exemple, Rodney Saint-Eloi.
Valérie Marin La Meslée
http://www.slateafrique.com/86379/rencontre-avec-rodney-saint-eloi-editeur-haitien-vivant-a-quebec-ponts-entre-l-afrique-et-haiti

lundi 21 mars 2011

Rodney Saint-Eloi a lancé les Rencontres francophones -

Depuis 16 ans, l'espace Senghor organise les Rencontres francophones destinées à promouvoir les littératures francophones et les cultures qu'elles expriment, dans une optique d'ouverture à l'autre et d'échanges. « Cette année, annonce Isabelle Lamy, la directrice de l'espace, c'est Haïti qui est l'invité d'honneur. » Pour lancer ces rencontres, c'est Rodney Saint-Eloy, écrivain haïtien et directeur-éditeur de Mémoire d'encrier (Montréal) qui est venu pour répondre aux nombreuses questions de Bernard Magnier, animateur de cette soirée Latitudes. Rodney vit actuellement à Montréal mais sillonne les Caraïbes, l'Afrique et l'Europe pour faire découvrir les auteurs haïtiens.
Très vite, Rodney captive le public par ses propos. « En Haïti, le livre est partout. Chez ma grand-grand mère (arrière-grand-mère), les livres étaient présents. Elle me faisait lire et répéter des textes dès mon plus jeune âge. Ce n'est qu'après, vers mes 16-17 ans, que je me suis aperçu qu'elle ne savait pas lire... L'important c'est la présence du livre dans les familles. » Puis les échanges ont permis d'aller à la découverte de la littérature haïtienne, de ses auteurs. Une belle soirée conclue par une séance de dédicaces.
Samedi 19 mars, vernissage de « A deux mains l'instant ». Jimmy Apourou, d'origine guadeloupéenne, est plasticien et poète. Il aborde également l'émotion humaine par ses oeuvres mixtes où il marie les mots aux matières, aux formes et aux couleurs. « Avec lui, Elodie Barthélemy est une plasticienne de culture franco-haïtienne. » Son travail explore les liens à tisser entre les identités multiples, les rites de passage à réinventer. Il prend différentes formes : dessins, peinture, sculpture, installations... « A quatre mains, ils nous ouvrent les portes de leur humanité. » Toutes ces oeuvres seront à découvrir lors du vernissage ce samedi à partir de 17 h 30. L'exposition est en entrée libre jusqu'au 9 avril.
http://www.ouest-france.fr/actu/actuLocale_-Rodney-Saint-Eloi-a-lance-les-Rencontres-francophones-_14042-avd-20110319-60115992_actuLocale.Htm

mardi 8 mars 2011

Rencontres Francophones : Haïti à l'honneur - Verson

Du 14 mars au 13 avril, les 16 e Rencontres francophones se dérouleront à l'espace Senghor avec le soutien de nombreux partenaires. « Le programme de cet événement s'articulera autour de quatre moments forts », souligne Isabelle Lamy la directrice de l'espace Senghor.

Une « humanité sur deux jambes »
Le 14 mars avec une rencontre avec la venue inédite de l'auteur Haïtien Rodney Saint-Eloy. On dit de lui que c'est une « humanité sur deux jambes ». Pour lui, l'engagement dans l'écriture est primordial, « engagement envers le social, la littérature et la liberté. » Il sera le 14 mars à partir de 20 h 30 dans le cadre de la soirée Latitudes animée par Bernard Magnier journaliste littéraire. L'entrée y sera libre.

A deux mains l'instant
« Une exposition d'Apourou et Barthélémy intitulée A deux mains l'instant qui sera présente du 19 mars au 9 avril toujours à l'espace Senghor. » Une exposition à voir absolument où avec Apourou, une réelle obsession se lit dans chacune de ses toiles, celle de la figure humaine, ses troubles et ses angoisses. Quant à Elodie Barthélémy, son travail prend différentes formes : dessins, peinture, tissus appliqués, sculptures, installations, photos, vidéos, enregistrements sonores ou bien encore oeuvres participatives.

3 e temps fort
« Revenons maintenant sur notre 3 e temps fort qui aura lieu le 12 avril à 20 h 30 et un spectacle mise en scène par Mimi Barthélémy, Soldats marrons. » C'est une évocation de l'histoire d'Haïti jusqu'à son indépendance en 1804. À travers les jeux, les souvenirs d'école et de vacances de la petite fille qu'elle a été, Mimi danse, chante, conte. « L'entrée y sera libre mais une réservation est indispensable à partir du 30 mars à la bibliothèque. À partir de 8 ans. »

4 e temps fort
Anne Lescot est anthropologue. Elle est née en France d'un père Haïtien. Elle a étudié pendant 10 ans le vaudou. « Elle est réalisatrice de documentaires, elle écrit et est auteur du guide la Caraïbe culturelle en 2010. C'est une véritable ambassadrice de la culture Haïtienne. » Elle sera l'invitée d'honneur de la rencontre autour de la culture Haïtienne animée par Bernard Magnier. Rendez-vous au 13 avril à partir de 20 h 30 avec entrée libre.
Pour tous renseignements complémentaires, prendre contact avec Isabelle Lamy (02 31 26 44 80) ou Antoinette Aze (02 31 26 44 79).
http://www.ouest-france.fr/actu/actuLocale_-Rencontres-Francophones-Haiti-a-l-honneur-_14042-avd-20110305-60020007_actuLocale.Htm

mardi 25 janvier 2011

Haïti : témoigner et rendre hommage

France-Guyane 25.01.2011 LITTÉRATURE. Jeudi et vendredi, s'ouvrent les premières rencontres littéraires itinérantes organisées par le service commun de la documentation de l'université des Antilles et de la Guyane, avec pour thème « Haïti, un an après, témoigner et rendre hommage au peuple haïtien : la parole est aux écrivains » .
Les auteurs haïtiens Rodney Saint-Eloi et Makenzy Orcel sont les invités de ces journées qui s'articuleront autour de la projection du film Jacques Roumain : la passion d'un pays réalisé par Arnold Antonin et d'une conférence sur le thème Ecrire le séisme.
Les auteurs seront par ailleurs en dédicace samedi.-
Jeudi à 16 h: projection de Jacques Roumain, la passion d'un pays
Jeudi à 18 h: carte blanche aux éditions Mémoire d'Encrier, à la bibliothèque du campus Saint-Denis. Vendredi à 18 h : conférence Ecrire le séisme à la bibliothèque Franconie.
Samedi, de 10 h à 13 h, Rodney Saint-Eloi et Makenzy Orcel en dédicace à la librairie Suzini de Montjoly 2.
http://www.franceguyane.fr/actualite/vielocale/haiti-temoigner-et-rendre-hommage-25-01-2011-80682.php

samedi 16 octobre 2010

Rodney Saint-Éloi : l'espoir est un métier

Publié le 15 octobre 2010
Chantal Guy, La Presse
Après avoir publié Tout bouge autour de moi de son ami Dany Laferrière, l'écrivain et éditeur Rodney Saint-Éloi signe maintenant son propre livre sur le séisme qui a ravagé son pays. Mais Haïti Kenbe La! est plus qu'un témoignage. C'est un livre utile, un guide, un mode d'emploi, et, bien sûr, une oeuvre poétique.
De retour au Québec après avoir vu le pire, c'est par les mots
que Rodney Saint-Éloi a voulu aider Haïti.

Photo: Robert Skinner, La Presse
Installé au Québec depuis une dizaine d'années, Rodney Saint-Éloi travaille d'arrache-pied pour faire se rencontrer les littératures haïtienne et québécoise par sa maison d'édition Mémoire d'encrier, qu'il a fondée en 2003. Le 12 janvier, il était en Haïti pour ça, c'est-à-dire pour la littérature, au festival Étonnants Voyageurs. Puis, l'horreur est arrivée. «Et l'horreur est maintenant en moi», dit-il.
Sa passion pour son pays natal n'a d'égale que son amour pour la littérature. Il est un merveilleux professeur pour faire comprendre Haïti et ses écrivains, c'est d'ailleurs ce qui a totalement charmé Yasmina Khadra qui signe la préface de Haïti Kenbe La! - qui veut dire en créole «Haïti, redresse-toi!».
Mais toute passion est douloureuse, en particulier pour l'exilé. De retour au Québec après avoir vu le pire, c'est par les mots qu'il a voulu aider Haïti. Il est de toutes les manifestations littéraires sur le sujet, il a publié chez lui le livre de Dany Laferrière, son «frère», il travaille à un ouvrage collectif sur la reconstruction d'Haïti. Mais pour l'instant, il parle de son livre, publié chez Michel Lafon - car à Mémoire d'encrier, il n'aurait pas pu s'occuper de sa promotion - dans lequel on peut lire: «Le vrai remède à la douleur, c'est d'avoir les mots justes pour la secouer et la circonscrire. Sinon, elle résiste longtemps après et gangrène tout.»
S'il l'a écrit, c'est pour à la fois pour arrêter la progression du «goudou-goudou» - le nom que les Haïtiens ont donné au séisme d'après le bruit qu'il a fait - et pour expliquer aux lecteurs intéressés par la tragédie le fait que depuis 200 ans, l'histoire d'Haïti est en fait une suite de séismes. «Il faut comprendre que les problèmes qu'il y a en Haïti depuis le 12 janvier étaient là avant, dit-il. Le séisme a eu un côté égalitaire dans cette société profondément divisée et injuste. Tout le monde était touché.»
Cette suite de séismes, c'est la colonisation, l'esclavage, l'occupation, les élites «dégoûtantes», les dictatures, qui ont laissé de profondes séquelles dans ce pays que l'on nommait pourtant la Perle des Antilles. «Je voulais écrire un livre utile, qui pourrait accompagner un certain nombre de questions sur Haïti, explique-t-il. Trop souvent, les gens ont des clichés sur ce pays. Montrer ce grand goût de vivre, ne pas sombrer dans le misérabilisme. Ce peuple-là s'accroche à la vie. C'est un défi à l'humanité.»

Les dangers du concept de résilience
En effet, on a vu la grande force de ce peuple dans l'inimaginable. Mais Rodney Saint-Éloi s'indigne contre le concept de résilience qu'on a rapidement appliqué aux Haïtiens. «Il ne faut pas voir les Haïtiens comme des extraterrestres qui seraient immunisés contre la douleur, dit-il. C'est un être humain. Un être riche qui a été appauvri. Je pense qu'il faut appréhender Haïti dans son intimité, et il n'y a pas meilleure manière que par sa littérature. La proximité, ça aide à la tendresse et à l'amour. J'ai écrit que c'est la tendresse et la beauté qui vont sauver Haïti. Envoyer de l'argent n'est pas tout ce qui compte.»
S'il voit une chose positive à ce 12 janvier funeste, c'est par la réponse très sensible de la communauté internationale. Il dit sentir que cette même communauté qui a souvent nui à Haïti, avec de bonnes ou de mauvaises intentions, a maintenant elle-même un profond désir de changement. «On sent presque un empressement, voire un désir de changer le paradigme de l'humanitaire. Les médias rappellent tous les mois le séisme, les gens s'attendent à quelque chose. L'humanitaire, c'est qu'on ne laisse pas mourir les gens, on fait dans la charité sociale. Pour la première fois, on essaie d'introduire de l'humain dans l'humanitaire. Une grande tendresse enveloppe Haïti et ça, c'est nouveau.»
Alors oui, il fonde beaucoup d'espoir dans ce tabula rasa forcé et tragique, qui a fait tomber autant de murs que de préjugés, croit-il. «Il ne faut pas que ça repousse comme avant.»
D'un point de vue plus personnel, Rodney Saint-Éloi doit de son côté apprendre à vivre avec «l'horreur qui est en lui», se réconcilier avec ses morts. Sur place, après ces 35 secondes terribles, il n'avait que le parfum des lilas de son enfance et un poème de Davertige pour tenir le coup. Ainsi que la solidarité spontanée qui s'est créée chez les sinistrés. C'est seulement de retour à Montréal, seul dans son appartement, qu'il a compris l'ampleur de la catastrophe, et de sa peine. Aussi de l'expérience fondamentale qu'il venait de vivre. «Montréal était en fait un atterrissage. J'étais encore là-bas. On a vu tellement de gens être dépossédés de leurs corps. Tant de morts. Nous étions au plus simple de notre humanité: l'humilité. Un simple élément parmi les éléments. J'ai dû réapprendre à me réapproprier mon corps, à redevenir moi-même.»
Redevenir soi-même pour continuer à avancer. «Pour moi, l'espoir, c'est un métier. Sinon, on doit plier bagage. Il faut inventer une utopie pour Haïti. Peut-être que la communauté internationale se trompe en voulant reconstruire très vite. Trop vite. Ça prend du temps, après deux siècles de chaos. Quand bien même il y aurait neuf millions d'ONG en Haïti, ça ne suffirait pas pour construire un pays. Ce sont les Haïtiens qui vont reconstruire le pays. La communauté internationale est en train d'expérimenter un pays qui n'existe nulle part. Il faut que les gens mettent dans leur tête le mot espoir. C'est pourquoi la littérature est importante: elle met en tête l'imaginaire du pays.»
http://www.cyberpresse.ca/arts/livres/201010/15/01-4332671-rodney-saint-eloi-lespoir-est-un-metier.php
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Haïti Kenbe La! 35 secondes et mon pays à reconstruire. Rodney Saint-Éloi. Michel Lafon, 267 pages.