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lundi 15 octobre 2007

Haiti : “L’art n’est pas une détente mais une attente”, selon Tiga

Voici des propos de l’artiste Tiga, recueillis par le journaliste Dominique Batraville, en mai 2003, à la veille de l’ouverture de l’expo « Ibolele Tiga », à Miami. Différentes institutions (musées, galeries, centres culturels) rendent actuellement hommage à l’artiste Tiga, décédé en décembre 2006.
« Si le concept Travail, à partir de la Genèse, signifie Tâche à accomplir, Souffrance, Calamité, Effort , ‘suite à un peché’, mon concept de ‘Présence Créatrice’, m’a libéré de l’esprit d’un monde achevé ou mort qui lutte pour se maintenir par le biais de la production à outrance en lieu et place de ‘Rythme de création’..
Donc, il n’est plus question pour moi de rechercher ou d’effectuer une réexploration de l’imaginaire vodou, qui est issu d’un culte familial ancestral remontant à des millénaires. N’ai-je pas déjà dit que ‘j’avais trouvé mon art à l’Ecole de mon Peuple’ et depuis je vis intensément a tous les niveaux de l’Existence et je me sens toujours en Harmonie avec le Souffle original de notre peuple.
Je sais tout simplement que j’ai atteint ce que j’appelle ‘L’inertie créatrice’, ce qui me permet d’être en vibration entre le réel et le virtuel, principe de base avant l’individuation, qui n’a pas été bien appréhendé ou interprété par certains philosophes, d’où la notion de bien et de mal qui a créé tant de confusion. Et l’art n’est pas une détente, mais une attente, d’où le concept ‘Espoir’ ou le ‘Bondieu bon’ du peuple haïtien.
Dès qu’on arrive à transcender la dualité, on peut parler en effet de contemplation de troisième type. Le fait de vivre intensément le moment présent, sans penser à hier ou à demain me permet d’être en équilibre avec moi-même et simultanément avec le milieu ambiant et toute autre entité universelle.
Mon art exprime paradoxalement la dimension primordiale dans le sens premier et qui fait surgir l’originel et ou la « Présence Créatrice » qui demande la symbiose ABSTRAIT-FIGURATIF dans la trilogie : Sensation, Sentiment, Perception.
Mon Existence se situe entre ma naissance et ma mort, deux éléments qui ne me concernent pas. Car le Souffle qui passe en moi et qui m’inspire est le seul Maître a Bord.
Je n’ai pas choisi de me faire appeler Tiga, c’est un signe fort venu d’ailleurs. Ne pas croire en fait à « Petit Ga » mais à TIGA en un seul mot, à l’instar de Saint Soleil, nommé ainsi par Saint Brice pour designer une de mes toiles en 1975 ».
Tiga

http://www.alterpresse.org/spip.php?article6511

dimanche 14 octobre 2007

Tiga céramiste : les années d'apprentissage
Peu de gens savent que Jean-Claude Garoute, notre fameux Tiga, a vraiment commencé sa carrière d'artiste au Centre de céramique de Port-au-Prince. Fritz Racine, professeur au centre pendant les années 50 s'en souvient, lui.
Carlo A. Célius : Quand avez-vous rencontré Tiga pour la première fois ?

Fritz Racine : J'ai rencontré Jean-Claude Garoute pour la première fois au milieu des années cinquante lorsque son oncle, le colonel Hamilton Garoute, l'accompagna au Centre de céramique où j'enseignais. Il a été présenté comme un jeune garçon surdoué qui manifestait déjà depuis quelques temps de fortes dispositions artistiques. Il a été reçu comme tel et il était le plus jeune du Centre.
C.A.C : Avait-il eu, à votre connaissance, une initiation artistique antérieure ? Avait-il fréquenté d'autres lieux d'apprentissage artistique ?
F.R : Je doute fort qu'il ait eu une initiation artistique antérieure ou qu'il ait fréquenté d'autres lieux d'apprentissage artistique, ni même le Centre d'art de Port-au-Prince. À l'époque, il n'y avait à Port-au-Prince que le Centre de céramique de l'Éducation nationale à la rue Bonne foi et le Centre d'art à la rue de l'Enterrement.

C.A.C : Quel type d'étudiant était-il ?
F.R : C'était un jeune homme artistiquement doué qui passait entre 5 et 8 heures à travailler à toutes les étapes de la création céramique artistique.
C.A.C : Pouvez-vous nous rappeler ce que fut le Centre de céramique?

F.R : Le Centre de céramique avait été créé par le département de l'Éducation nationale à l'instigation d'un céramiste nord-américain de l'Université Southern California, Glen Lukens. Ce dernier était un passionné de la céramique qui était convaincu qu'Haïti avait de la matière première (plusieurs variétés d'argiles) et des talents dormants qu'il fallait développer. À la suite de plusieurs voyages de prospection dans le Nord (Cap et ses environs) et à Jacmel et ses environs, Lukens était arrivé à la conclusion que les artisans de ces régions pratiquaient déjà une céramique artisanale et rudimentaire qu'il fallait encourager en les initiant à des méthodes modernes de finissage et de cuisson.
Le Centre devait être intégré dans le cadre du programme d'enseignement professionnel du département de l'Éducation nationale dont le Directeur Clovis Charlot et l'inspecteur Soray assuraient le fonctionnement.
C.A.C : Quels étaient les critères d'admission ?

F.R : Il n'y avait pas de critères d'admission. Il suffisait d'avoir des dispositions et de manifester un intérêt pour cette forme d'expression artistique. Pour beaucoup, c'était une nouveauté. Tout était nouveau. Il n'y avait pas de précédent.
C.A.C : En quoi consistait cette formation ?
F.R : Théoriquement, la formation s'étendait sur une année ; mais les étudiants restaient aussi longtemps qu'ils le voulaient. Les premiers étudiants devenaient des employés rémunérés ou recevaient un pourcentage de la vente de leurs pièces. Cette formation consistait dans la prospection des matières premières locales, le tournage des pièces artistiques ou fonctionnelles, le séchage, la glaçure et la cuisson.
C.A.C : Quels sont les différents professeurs qui y enseignaient ?

F.R : Le Centre fonctionnait avec un directeur, feu mon frère Hugo Racine, qui avait étudié la céramique a l'University of Southern California. Le Centre avait un budget de fonctionnement autonome octroyé par le département de l'Éducation nationale. J'étais le seul professeur, et j'émargeais du budget du département de l'Éducation nationale.
C.A.C : De quels milieux sociaux provenaient les étudiants ?
F.R : Les étudiants provenaient de divers milieux sociaux, des dames du corps diplomatique aux plus humbles artisans qui savaient à peine lire.
C.A.C : Vous rappelez-vous de ceux qui fréquentaient votre cours au même moment que Tiga ? Quels rapports entretenaient-ils entre ceux au Centre ? Organisaient-ils des activités en commun ? Ont-ils tous fait une carrière artistique ?
F.R : En même temps que Tiga, en dehors de quelques dames du corps diplomatique et au gré de ma mémoire, il y avait Marcus Douyon qui a émigré aux États-Unis et continue à y pratiquer la céramique ; Jeannette Armand qui vit en France depuis des décennies. Jules Gay qui, par la suite, a établi son propre atelier « Gay Poterie » qui s'est révélé une entreprise de production céramique rentable; deux filles Sergile, dont l'une, Myrtho, avait épousé un membre du secteur maritime privé et l'autre (dont j'oublie le prénom) avait épousé le jeune Valmé de la pharmacie du même nom ; Hilda Williams, qui a fait carrière dans la céramique et la sculpture; Anthony Phelps, qui a émigré au Canada et est devenu un poète de renom ; Jacqueline Kébreau, fille du général Antonio Kebreau ; Rigaud Benoît, Néhémie Jean et Luckner Lazard qui fréquentaient régulièrement le Centre pour se familiariser avec le médium de la céramique. Les rapports étaient tout à fait harmonieux.
C.A.C : Parlez-nous plus longuement de vous, de votre formation et de vos activités d'enseignant au Centre de céramique.

F.R : J'ai enseigné la céramique pendant quatre ans environ au Centre de céramique, à mon retour d'un voyage d'études en génie céramique au New York State College of Ceramics. Ma méthode consistait à inculquer des notions de céramique scientifique, notamment la prospection d'argiles, la préparation de glaçures à partir d'oxydes métalliques importés, la cuisson dans des fours à briques réfractaires. Et aussi, à inventorier les problèmes techniques. Par exemple, réduire le pourcentage de casse causée par la présence de calcium dans l'argile. Les conditions de travail étaient peu encourageantes. J'ai aussi fréquenté le soir, pendant trois ans, la Faculté de droit de Port-au-Prince. Après une dizaine d'années à la section économique et commerciale de l'ambassade américaine de Port-au-Prince comme assistant a la section économique et commerciale, je me suis rendu à Washington pour travailler à la US Information Agency. J'y suis resté 25 ans, dont les 8 dernières années comme chef de section de traduction au service de presse.
C.A.C : Tiga a travaillé sous votre direction pendant combien de temps ? A-t-il eu d'autres professeurs ?
F.R : Je ne me rappelle pas exactement, à peu près deux années. Comme autres professeurs, il y avait Lates Jean Georges pour le modelage, Jules Gay pour le tournage et Jean Petit Frère pour la cuisson.Tiga était un jeune surdoué, un autodidacte qui n'avait besoin que d'un cadre approprié et d'encouragement. Après les acquis techniques, il produisait déjà pour la vente. C'était assez informel.Il était obsédé par cette idée: trouver une formule permettant de contourner les matériaux importés très coûteux à l'époque. Trouver une glaçure locale ou une argile qui, cuite à haute température, deviendrait étanche.
C.A.C : Selon vous, en quoi la formation qu'il a reçue au Centre et votre enseignement en particulier ont-ils marqué son oeuvre postérieure ?
F.R : Dans toutes ses démarches artistiques, il est resté attaché à la céramique comme médium. Je me rappelle cet anecdote : un jour, on est allé chez Sister John de l'École pour handicapés de Port-au-Prince et elle nous a présenté un élève dont le manque de concentration était quasi pathologique. Après avoir été initié au modelage, il ne voulait plus le quitter. Il était guéri. Sister John a crié au miracle. Et je me souviens que cette expérience avait profondément marqué Tiga.

C.A.C : Tiga a-t-il participé à des expositions collectives ou a-t-il exposé en solo pendant sa formation au Centre de céramique ?
F.R : Non, pas à cette époque. Sa production se vendait vite et bien. Tiga, à l'époque, fabriquait des assiettes décoratives, des vases et plutôt des sculptures.

C.A.C : Avait-il créé des pièces qui, à l'époque, avait retenu votre attention ?
F.R : Toutes ses créations attiraient l'attention. Sa personnalité artistique s'affirmait déjà dans sa production. Il travaillait avec passion et acharnement. Il pouvait y passer la nuit.
C.A.C : Tiga est resté membre du Centre et en deviendra le directeur. Parlez nous de ce cheminement ?
F.R : J'avais déjà quitté le Centre quand Tiga en devint le directeur. Une des caractéristiques de sa direction a dû être la persévérance, le suivi, une attitude engagée, et enfin le sens de la recherche et de l'innovation.
Propos recueillis par Carlo A. Célius et transcrits par Mireille Perodin Jérôme
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=49664&PubDate=2007-10-13

Tiga : signifier plutôt que représenter

par Jean Emmanuel Jacquet
L'oeuvre de Jean-Claude Garoute suit directement le processus de la création, signalée par le mouvement spiralique qui y est présente. A ce point, l'un de ses plus proches élèves, Philippe Dodard, aurait dit que tout ceci marquait le commencement et la fin. Ainsi, ce dernier répétait continuellement cette phrase éternelle de Tiga «On ne commence pas, on ne recommence pas, on continue».
D'autres auraient dit autre chose qui vient s'ajouter à ce qu'a dit Dodard, comme, par exemple, le ministre de la Culture et de la Communication, Eddy Lubin qui, lui, pense que dans l'oeuvre de l'artiste il y a la célébration de la vie, ou comme Michel-Philippe Lerebours affirmant que Tiga cherchait à signifier plutôt qu'à représenter.Toutes ses déclarations donnaient à découvrir l'oeuvre de l'artiste exposée au Musée d'art haitien du collège Saint-Pierre. Et c'est là, dans une ambiance festive, que s'est déroulée, le dimanche 7 octobre 2007, la première journée de la semaine-hommage à l'artiste multidimensionnel, en présence de plusieurs personnalités du monde artistique et culturel haitien, des parents et amis de l'artiste.Comme annoncer au lancement, est ouverte, vers 10 h du matin, cette exposition Rétrospective des oeuvres de Tiga. Par une matinée très sombre, les organisateurs ont monté le programme de façon à permettre aux visiteurs de témoigner leur admiration de l'oeuvre de l'artiste et en même temps découvrir une première partie de sa dimension artistique.Introduite par la directrice des Ateliers Jérôme, Mireille Pérodin Jérôme, la journée au Musée d'art haïtien a été investie d'amateurs de l'art, de critiques d'art, de peintres, ... qui sont venus voir des oeuvres de Tiga tirées dans les collections du musée d'art haitien, du Musée du Panthéon national d'Haïti (MUPANAH), des collections privées, ...
Après les témoignages pleins d'émotions de quelqu'un qui a été pendant longtemps avec Tiga, Louis Dubois, l'évêque de l'Eglise épiscopale d'Haïti, Mgr Zaché Duracin a présenté au public les propos de cette église. Tiga a contribué à l'épanouissement de la culture haïtienne. « Sa mort, et d'ailleurs toute mort, doit être vue comme la porte de la vie éternelle ».Combien sont ceux qui ont promis à quelqu'un, après sa mort, de continuer son travail ? Combien ont tenu leur promesse ? Mme Claude Michel et Marie Pascal Garoute, les deux filles de Tiga, sont de ceux-là. La première a dit avoir promis à son père - qui lui avait demandé d'appréhender une série de thèmes, dont la cosmogonie-de tenir le flambeau. Mme Claude Michel a beaucoup mis l'accent sur la simplicité et la passion de Tiga dont elle tient la force. Malheureusement, elle n'a pas pu terminer son intervention, tellement elle était en larmes.
Nombreux sont ceux qui reconnaissent l'incontournable valeur de la rotation artistique par son pouvoir de libérer l'individu et de l'initier à la dimension humaine. En effet, l'initiateur du mouvement l'a signalé dans un texte extrait de Laboratoire de Création en Rotation artistique Saint Soleil d'Haïti. « La méthode Rotation artistique consiste en l'utilisation simultanée des différents supports sensibles ou médiums correspondant à chaque organe sensoriel ».Certains ont dit avoir découvert le sens des symboles. Philippe Dodard accepte avoir appris le sens et le graphisme du vêvê et découvert la poterie indienne grâce à la formation qu'il a eue aux côtés du peintre. Son frottement avec l'artiste l'a conduit à demander aux parents de laisser venir leurs enfants aux musées et aux ateliers d'art.
Tiga s'est beaucoup fait remarquer par son amour des hommes, du partage. Le ministre de la Culture et de la Communication, Eddy Lubin, a demandé que chacun se fasse le messager de son héritage. Il a souligné que le jour où notre culture sera diffusé dans les classes, on aura un Haïtien nouveau, un homme nouveau, un pays nouveau.
Jean Emmanuel Jacquet
zebaklandy@yahoo.fr
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=49658&PubDate=2007-10-13

Tiga et ses amis Saint-Soleil

Jean-Claude Garoute (Tiga) et les maîtres Saint-Soleil honorent les cimaises de nos galeries du 7 au 13 octobre. La galerie Nader montre les acryliques de l'artiste et différents Saint-Soleil à partir du mercredi 10 octobre 2007.
Il est encore possible de rencontrer l'art de Tiga, le merveilleux catalogue que lui consacre la communauté artistique haïtienne et internationale l'atteste. Le préfacier du catalogue, Christian Connan, ambassadeur de France en Haïti, écrit : « C'est Louis Deblé, ami de Malraux, et à ce moment-là ambassadeur de France à Port-au-Prince, qui invita l'ancien ministre du général De Gaulle. Malraux, envisageait de venir en Haïti « à la découverte de l'art brut ». A Soissons -la- Montagne, il n'a pas manqué de remarquer l'esprit généreux et altruiste de Tiga, son sens de la fraternité humaine, son idéal de solidarité, son désir de comprendre et d'apprendre aux autres, sa curiosité universelle, son humanisme et toutes ses qualités que l'artiste manifestait à l'égard des gens de toutes conditions, profanes en matière artistique ou autodidactes de génie, jeunes talents, artistes les plus modestes, malades mentaux ou simples d'esprit ».
Et rentrant d'Haïti en janvier 1976, à quelques mois seulement de sa mort, Malraux n'hésitera pas à remplacer dans l'Intemporel (déjà sous presse chez Gallimard) un chapitre sur Goya par une trentaine de pages sur l'art vodou haïtien et le Mouvement Saint- Soleil.

Aujourd'hui encore, regardeurs avertis et simples amateurs d'art restent fascinés par les toiles, sculptures, drapeaux, poèmes des artistes Saint- Soleil, les " vèvès " enchanteurs de Prosper Pierre-Louis. Des regards de plus en plus attentifs se posent sur les créations de Levoy Exil, puis lèchent les séquences de Louisanne Saint-Fleurant ou celles de Mathieu Saint Juste. Il faudrait revoir Albérik, Saint-Jean, deux des rebelles de Saint-Soleil.
L'art de Tiga La technique « du soleil brûlé », mélange de sienne, d'encre et d'acide, s'accorde à la « dernière manière » de Tiga, axée sur l'abstraction figurative et l'épuisement symptomatique du figuratif à travers quelques unes de ses toiles.
Fondateur du mouvement Saint-Soleil et théoricien de la « rotation artistique » (base de l'exploration de l'être créatif à partir des différents supports sensibles),Tiga pourrait être considéré comme l'un des grands créateurs caraïbéens contemporains.

Comme Salvador Dali, à certains égards, il a voulu écrire une sorte de « journal de son génie » et s'attarde de manière vertigineuse à capter les spectres christiques, sans vouloir les représenter de manière « obséquieuse » comme un Fra Angélico.
Les « Saintes faces », peintes par Tiga, associées ici à des christs, à des Vierges quelque part incandescentes, où surgit soudainement le « phénomène du sphinx », annoncent de manière presque atypique des icônes d'une profondeur hautement séraphique.Entre ombres et lumières, les visages ou les gros plans de Tiga se manifestent comme des figures solaires avec la « croix axiale » comme ancrage sublimatoire. Certains christs de Tiga ont le regard impénétrable. D'autres sont traversés par une lumière constellaire, la main de l'artiste engendre des christs dans une ambiance chromatique interpellative.Loin de s'ancrer dans un syncrétisme exubérant, l'expression picturale de Tiga suggère les nimbes du crucifié, les scarifications de telle femme cosmogonique et la musique des masques baignés de couleurs chaudes et douces. Certaines oeuvres de l'artiste sont tirées parfois des roches argileuses et des matériaux de récupération.
Les séquences de Tiga s'enchaînent sur des maternités douloureuses et des apparitions / désapparitions cosmogoniques. Le visage archétypal projeté par Tiga, avec des tensions rappelant parfois Alfred Hichtcok, se rapporte à l'énergie faciale : prométhéenne, faustienne, erzulienne, sphinxiale, séraphique ...Le souffle du fondateur du mouvement d'art Saint-Soleil ré- instrumentalise l'énergie collective haïtienne : « J'ai appris mon art à l'école de mon peuple ».
Le déploiement des femmes chez ce créateur, présentées quelquefois sous forme de triardes ou d'attroupement de beautés angéliques, ressemble à une chorégraphie fixée sur la toile( en couleurs et en mouvements). Cette danse visualisante se révèle aux mouvements de la rétine ou à la prégnance des regards.
Erotiques, quelques visages naviguent entre la conquête de « l'irrationnel » et la libre expression des formes et des couleurs. Les visages peints par l'artiste sont aussi semi-clos ou plutôt perpendiculaires à la prise de vue du regardeur ou de la regardeuse. Il s'agit de profils à la fois inaccessibles et pathétiques. De face ou de profil ,les « têtes » fertilisées par Tiga engendrent une atmosphère cartharsique peut-êre. La pertinence d'une telle expression plastique se réclame du sacré réinvesti et d'un formel ni béat, ni forcé. L'univers de ce créateur se métamorphose dans la « joyeuse et éprouvante traversée» des sens où Haïti est selon lui : « rêve, création,possession et folie ».
Tiga, né à Port-Au-Prince, le 9 décembre 1935, est fortement attaché à l'exploration du patrimoine originel de la Caraïbe.
Dominique Batraville
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=49538&PubDate=2007-10-13