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dimanche 27 mars 2011

PARTIR SANS VOUS

Partir sur l’élan vague et eternel
Des sens en folie
Des sensations givrées

Envoûtée par les effluves acerbes
De l’euphorie de l’extase
D’une simple ouverture blindée de portes
Sur ce spectre vif,
Néant atone longtemps rêvé

Et la plaie béante
Initiatrice habile de désintégration
S’insinue avec malices
Dans le sillon des cicatrices
S’efface dans l’antre hardi
De la chair en décomposition
Les entailles se refermant
A tombeaux ouverts

La peur s’estompe
L’angoisse s’étiole
Et se dissout l’amertume
Dans l’immensité obscure
Rythmée d’épaississements burlesques
Des instants infinis

Et le merveilleux s’ellipse
L’imaginaire se fond
L’essence se fendille
En milles éclats mornes
De fierté devenue dérisions

L’âme, le sens des désirs
S’enlisant dans le sillage ovale
Du mirage hyperbolique
Sur les  contours du dernier souffle
Au rythme de dernier soupir
Jonas Jolivert
Marseille : 27/03/2011

dimanche 19 décembre 2010

SABINE RENCONTRE MAITRE MINUIT...CHAPITRE VI

- Alors…
Lui dit-il en s’approchant pudiquement d’elle. Elle commença juste à se sentir mal à l’aise.
- … Vous répondez à ma question
Poursuit-il en essayant vainement de rechercher le regard de la jeune fille maintenant gênée qui fuyait.
En réalité, Sabine n’avait pas prêté beaucoup d’attention au discours plutôt inhabituel de ce personnage pas trop commun dans son comportement par rapport à une pute et ses habitudes à elle.
Le dialogue est souvent rare, voire très rare entre la prostituée et son client. Et quand dialogue il y en a eu, ce fut souvent à elle de poser des questions. Des questions brèves et directes qui visaient simplement à présenter la marchandise et à vanter ses atouts.
Mais là, assise sur le siège arrière de la voiture d’un inconnu qui semblait venir d’un autre monde, il fallait qu’elle réponde. Qu’elle réponde sas doute à une question sans intérêt pour elle. Une question qu’elle n’avait pas jugé utile ni de capter le contenu ni d’en retenir le sens.
Mais le client, celui qui allait lui payer son temps et monnayer ses charmes attendait une réponse.
- Monsieur, devrais-je vous avouer que je n’ai pas compris votre question.
- Vous ne l’avez pas comprise ou vous ne l’avez pas écoutée ? Continuez à avouer…
Loin de s’exciter ou de s’énerver l’inconnu commençait à se montrer patient. Attentif. Un peu trop au goût de sabine qui craignait le pire. Elle assimilait l’attitude de l’inconnu au calme olympien précédant une tempête d’une rare furie.
Elle est qui avait, à la force des choses appris à faire face à toutes ces situations jugées désagréables et embarrassantes.
La colère de l’impuissant voulant se venger contre tout éventuel responsable elle connaissait. La furie du stressé tenant à démontrer par la colère une virilité invisible, elle connaissait aussi.
Le pire dans son métier c’est tout et n’importe quoi. Si le mieux pour elle était représenté dans ses émoluments, souvent l’odeur des billets lui insufflait une certaine envie de vomir. Et là encore il fallait accepter le pire pour atteindre le meilleur. Deux face donc d’une même pièce de monnaie. Ou d’un gros billet de banque. Encore mieux.
Tout compte fait, répondre à une question pouvait ne pas être une histoire compliquée.
- Si vous tenez autant à une réponse, vous devriez reformuler votre question.
Répliqua Sabine qui bomba le torse, écarta discrètement les jambes. Elle voulut ainsi prendre le contrôle. Le contrôle d’une affaire qui avait assez duré tout en tournant autour du moment central pourtant recherché attendu et espéré. Il se décida de passer à l’attaque pour provoquer le dénouement.
- Je vous reformule la question si vous promettez de me répondre sans mentir ; en me disant exactement ce qui vous passe par la tête. En toute sincérité.
- Pourquoi vous mentirais-je Monsieur, je ne vous connais pas et après ce soir on se croisera plus jamais dans la vie.
Reprit Sabine d’un air carrément exaspéré.
L’inconnu réduisit considérablement l’espace entre les deux corps assis sur la banquette arrière de la voiture.
- Voyez-vous mademoiselle à cette question là, moi, je ne sais pas répondre.
Sabine comprit enfin que ce bel homme ne l’avait pas abordée pour prier quand elle sentit son corps parcourir de bas en haut par une étrange sensation mélangeant confort et frissons. Elle reconnut l’effleurement subtil de quelques doigts empreints d’une chaleur à peine perceptible manipulés avec douceur et tendresse. La peau de sa cuisse gauche impudiquement dénudée voulut et réclama silencieusement que ce contact perdurât dans le temps. Les doigts se promenèrent sur cette surface lisse et suave et finirent par s’y éterniser.
- Que voudriez-vous que je vous fasse mademoiselle ?
En guise de réponse, il la regarda s’écarquiller les yeux. Elle se sentit envahie par des sensations qui semblaient inconnues jusque là. La surprise lui coupa la parole. L’étonnement lui ralentit dangereusement la respiration. Elle ne put s’empêcher de s’intéresser à savoir un peu plus de cet homme. Elle se mit à chercher son regard. Il fallait pénétrer dans sa tête ; essayer à n’importe quel prix de pénétrer la pensée et de partager l’esprit de cet homme qui venait de la plonger dans la situation la plus embarrassante de sa carrière. Elle qui n’avait jamais eu à réfléchir ni à donner son avis. Son boulot se résumait à supporter. Exécuter. Feindre.
Sa poitrine trémoussait malgré elle au rythme de son cœur qui s’accélérait comme possédé par mil petits êtres indomptables. Ses doigts frétillaient subrepticement comme emparés d’un esprit incontrôlable.
L’étranger lui prit la main qui finit par commencer à trembler et, pour la rassurer lui fit comprendre qu’il était prêt à tout faire. Juste pour son plaisir à elle. Et que si telle indiquait sa volonté, il n’éprouverait ni de regret ni de remord à lui payer son du et la raccompagner chez elle.
Sabine observa son corps frissonné de nouveau. L’intrigue entourant cet homme prenait forme et vie. Elle initia donc un processus de questionnement sérieux sur les capacités, les attitudes et surtout l’explication de la présence de cet homme pas pressé du tout avec une pute à l’arrière d’une voiture. Sabine était d’autant plus intriguée que l’inconnu venait juste de deviner en une lecture exacte la réponse qu’elle n’avait pas osée partager avec lui. Elle était convaincue qu’il pouvait lire le contenu de son esprit.
En effet la première esquisse de réponse qui lui parcourut l’esprit de manière spontanée, candide et puérile fut : foutez-moi la paix payez moi le temps passé en votre compagnie et permettez-moi de regagner ma maison en toute sécurité.
Mais quand elle croisa la douceur et l’insoutenable tendresse que l’homme lui sembla promettre, à travers son regard perçant et bourré d’attention, sabine se vit emparée d’un étrange et confortable sentiment de quiétude et de sécurité. Une sérénité jamais connue envahit son être qui se pétrifia puis se moula en une masse inerte en quête d’une expression neuve, d’instants inédits, d’une vie nouvelle.
En guise de réponse, il fit une rotation de son torse. Tourna le dos à l’inconnu. Puis se laissa choir dans ses bras. Elle ferma les yeux. Suspendit sa respiration à ce strict filet d’air vital pour créer un silence total et parfait. D’une voix à peine audible, elle lui murmura : Aimez-moi…Faites moi l’amour…
Elle accepta de se soumettre à la volonté de cet homme qui selon elle se présentait de façon si différente des autres. Elle expérimenta, blottie dans ses bras vigoureux mais capables de tendresse, un plaisir jeune et vierge. Elle se laissa injectée et imprégnée cette sérénité folle, son corps contre ce corps parfait qui avait reçu l’autorisation de l’aimer en toute liberté. La permission de la baiser sans limite ni tabou.
Ils gardèrent le silence. Leurs espaces respectifs se fondirent en un seul et même lieu. Leurs mondes se firent un seul et même laps temporel, spatial. L’univers de leurs sensorialités se mélangea en un rien indéchiffrable et indescriptible, dans le creuset de leurs histoires réunies en une aura de pure sensualité… (A SUIVRE)
Docteur Jonas JOLIVERT 19/12/2010

dimanche 16 mai 2010

LECTURE DOMINICALE: LA POUDRE QUI TUE

Aujourd’hui dimanche, le lendemain du premier mai, tout paraît ralenti. Les agences de presse ont chômé ce week-end. Les nouvelles sur Haïti ne sont pas légions. On est seulement à 110 jours du tremblement de terre. Il serait prématuré de dire que la rareté des informations corresponde déjà à une sorte de lassitude des médias par rapport à la situation d’Haïti.
Fort heureusement d’ailleurs. Nous avions pu disposer d’un peu plus de temps pour revoir les éphémérides et surtout vérifier ce qui faisait l’actualité surtout en 2008 en pleine crise politique suite à l’éviction du gouvernement de Jacques Edouard Alexis, suite aux émeutes de la faim du 8 avril.
La découverte ou redécouverte de certains détails reste assez….rassurante dira-t-on. Par exemple que le gouvernement des Etats –Unis d’Amérique avait déboursé une enveloppe de 20.000.000 de dollars pour Cité Soleil, que le gouvernement canadien avait alloué une enveloppe de 50.000.000 de dollars supplémentaires pour à Haïti, que le directeur du PAM avait annoncé un plan génial pour la restructuration de l’agriculture haïtienne pour réduire l’insécurité alimentaire. Plusieurs dépêches allaient dans ce sens ou le sens du Document National Pour la Réduction de la Pauvreté. Oui aussi bizarre que cela puisse vous paraître un tel document a existé chez nous en Haïti avant le 12 janvier 2010.
Soyons indulgents. Ne me forcez surtout pas à répondre à la question bi-syllabique, trop dérangeant dans certains cas. Alors ? Merde…Il ne fallait surtout pas le répéter…
Mon attention fut attirée et retenue par une dépêche émanant du service de presse de la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haïti, MINUSTAH. En fait la mission internationale annonçait le décès d’un de ses sous-officiers de nationalité brésilienne dans un hôpital De Santo Domingo. Le soldat avait succombé à une hémorragie cérébrale. Donc une hémorragie scientifiquement due soit à une rupture d’un anévrisme intracrânien ou d’une Malformation Vasculaire d'un autre type. Rien de bien important jusque la dans le contenu de la dépêche. Mais le journaliste de la MINUSTAH a poursuivi en faisant savoir qu’il s’agissait d’une maladie imprévisible et indétectable. Il voulait par la signifier que le jeune sous officier, avant son hémorragie, n’avait présenté aucun signe qui aurait pu conduire au diagnostique de sa pathologie.
Mais une maladie imprévisible et indécelable ou indétectable, traduit dans l’univers colloquial haïtien, veut dire tout autre chose. Une maladie venant d’un autre monde. Une maladie inconnue.
Cela me ramène à repenser à une histoire que m’avait racontée un compatriote et ami.
Un vendredi saint, je cherchais éperdument un repas adapté dans le milieu haïtien de la ville. Je me suis fait inviter carrément chez l’ami Tony. Là j’étais sur de pouvoir déguster poissons en sauce à base d’oignons et d’huile d’olive, haricots blancs en sauce, salade de betterave et riz blanc parfumé.
Pendant l’apéritif, après avoir parlé de tout et de rien nous nous sommes retrouvés automatiquement en Haïti. Le pays d’avant-hier. Le pays d’hier. Le pays d’un temps qui a fui trop vite s’enlisant dans la brume et dans ses traces.
A un moment donné il était question de la Minustah, mission de stabilisation pour certains. Force d’occupation pour d’autres.
- Doc, me dit Tony, savez-vous que les soldats de la Minustah ne rentrent jamais dans la Ville de Léogane ?
- Ah bon ? Non Je ne le savais pas. Lui répondis-je en me préparant à écouter un de ces récits à dormir ou faire dormir debout. Mais des récits tout à fait crédibles et éventuellement prouvés dans le contexte de la légende urbaine haïtienne.
- Ils ont très peur et ils ont même été interdits de s’approcher des habitants de cette ville.
- Et pourquoi donc ?
- Doc vous êtes au moins au courant de l’histoire des chèvres.
- Je sais que les haïtiens ont pris l’habitude de les appeler voleurs de cabris.
En fait en Haïti, dans certains villages de l’arrière pays, les paysans élèves des cabris. Ces animaux souvent maigres sont lâchés dans la nature dans des zones très sèches, avec peu de végétation. Ils s’éloignent donc de leurs habitats à la recherche de quoi ruminer. Souvent on les voit perchés sur des rochers dans des régions très accidentées. Très loin des habitations.
Les soldats de la minustah sillonnant le pays ont vite fait de les assimiler à des cabris sauvages et ils ont commencé à les capturer pour agrémenter leur barbecue. Delà ils ont donc mérité en fait leurs pseudonymes de voleurs de cabris.
- En fait Doc, reprit Tony, les gens de Léogane se sont dits qu’ils n’allaient pas se laisser faire. Et chaque soldat de la Minustah qui osait s’aventurer dans la ville recevait un « coup de poudre ».
Tony continua son récit avec le ton le plus convainquant possible. Il me raconta que quelques temps plus tard, quand la poudre a commencé à faire de l’effet c'est-à-dire en provoquant ou déclenchant des maladies bizarres indétectables, il fut intimé l’ordre aux soldats de ne pas trop s’approcher des habitations. Là encore, les haïtiens ont utilisés des animaux domestiques, plus particulièrement les chiens comme vecteur pour faire arriver la poudre jusqu’aux soldats de la Minustah. Les étrangers ne se souciant pas des chiens continuaient à jouer, à toucher et à alimenter les chiens. Même les chiens les plus galleux. Les soldats de l’occupation subissaient encore le même sort sous la forme de maladies incurables.
La pratique, a-t-il poursuivi, a été utilisée de façon intensive par des jeunes nationalistes qui enrageaient à l’idée de voir le sol d’Haïti Thomas, la terre de nos ancêtres, foulée par des bottes étrangères.
Les soldats de la Minustah ont fini par comprendre et ils évitent de séjourner à Léogane.
Malgré le côté incongru et incohérent de l’histoire, je fis semblant d’accepter le récit comme une arole d’évangile. Car toute mécréance ou désaccord de ma part l’aurait poussé à me parler de cas encore plus incroyables d’histoire de personnes chevauchant d’autres personnes converties en chevaux la nuit.
En fait j’ai compris car je suis un haïtien natif-natal…
Docteur Jonas Jolivert

mardi 24 novembre 2009

LECTURE DU DIMANCHE.....LE VISAGE DE L' AGONIE

Ils voulurent tous les trois passer le premier. Puisqu'il était tout simplement question d'y passer. Les suppliques n'avaient plus aucun effet. Les adulations aucune signification. Les baise-pieds et baisemains rebondissaient contre la froide inhumanité des bourreaux non cagoulés.
Le plan macabre avait été accepté à l'unanimité. Les trois seraient descendus froidement d'une balle entre les deux yeux. Les trois ne porteraient pas de cagoules. La première exécution se ferait sous le regard des deux autres qui étaient obligés à suivre les yeux grand ouverts la mise en scène. Sous peine de se voir amputer un doigt ou une main. Un orteil ou une jambe. Puis le cadavre, dont la concavité du  cou reposait épousant parfaitement la convexité d'un tronc d'arbre,  serait décapité d'un coup sec. Un seul coup de machette. Enfin le corps et la tête seraient jetés dans le fourneau  charbon.
Tout était fin prêt. Il ne manquait que le jeune homme au téléphone portable dernier cri. Le téléphone en mesure de filmer avec un rendu dépassant le réel, les images qui seraient divulguée sur  internet.
Les bourreaux fiers et non cagoulés avaient laissé le soin à Joxibrin, Exalus et lisyus d'établir la liste et l'ordre de passage.
  La meilleure position pourrait bien être la première. A ce stade on ne croit pas trop au miracle. On le sait toujours. Même des dés pipés, quand ils sont jetés, ils sont jetés.
Plusieurs choses semblaient pourtant sûres. Etre le  deuxième de la liste s'avérait moins bien que d'y être le premier mais sans aucun doute moins terrible que de figurer en troisième position.
Il ne s'agissait point d'un podium de fin d'épreuves de coupe du monde ou de jeux olympiques. Il était question de la fin de l'aventure de Lisyius, Joxibrin et Oxalus. Trois citoyens partis de Troucoucou, une section communale rayée de l'esprit des dirigeants et des chefs. Des gens de peu oubliés des gens de bien. Des victimes de l'amnésie endémique de tous les gouvernements.
Communauté verte et fertile, véritable grenier de toute une région, Troucoucou avait survécu au prix de déprédations de toute sorte, au mépris le plus lugubre  du bon sens, pour se convertir en un joyau d'une zone incompatible avec toute forme de vie, inspirant la fuite, et exhalant la mauvaise augure.
Les animaux les plus coriaces agonisaient. Ils promenaient d'un pas lourd et pesant entre les ronces et les bayahondes le résidu osseux de leurs carcasses affamées. Les cactus transpiraient d'épaisses gouttes de poussières grises transportées par les vents de nuit entres les épines desséchées.
Joxibrin, Exalus et Lisyius résistaient au temps. Ils avaient appris à apprivoiser les besoins les plus vitaux et les rendre plus facultatifs que nécessaires. Ils résistaient aux vents comme aux promesses non tenues. Ils fuyaient les rêves comme ils étaient décidés à fuir la faim.
La fin venait surtout de l'ouest. Elle avait tapissé de son manteau épais et lugubre une grande partie de la région. Des rumeurs se mêlaient à des cris d'espoir venant de l'est ou s'étendaient disait-on, de l'espoir comme une grande nappe verte foncée et scintillante à perte de vue. Mais l'Ouest c'était chez nous. L'Est chez les autres. Ils se savaient souvent considérés comme les autres des autres. Donc l'Est était aussi à eux. Mais il fallait souvent se méfier des rumeurs. Surtout de ces rumeurs édulcorées de réussite rouge cramoisi et de victoire couleur soleil. Des rumeurs mélangeant savamment dans le creuset des imaginations type mirages espérances et orgies divines et miraculeuses. Surtout de ces rumeurs venant de l'Est.
Avec l'agonie impitoyable des jours mauvais, Troucoucou ne représenta qu'un couloir que l'on ne parcourt que dans les deux sens du regard. Jamais dans le sens oblique des aiguilles d'une montre. Aucun pèlerin ne comptait y trouver ni réconfort à l'esprit vagabond ; ni soulagement pour des pieds fatigués et poussiéreux et blasés. On l'aborde souvent pour se diriger vers l'inconnu surtout quand on s'attend au pire.
Les trois amis avaient pavés les sentiers à force de marcher et de chercher ce qu'ils n'ont jamais trouvé. Ils poussèrent très loin leur attachement à  cette terre. Ils ont cru  au miracle de la vie. Ils ont voué une foi inébranlable à cette nouvelle trinité natif-natale qui a vu le jour le premier janvier 1804. La liberté de l'esprit. L'égalité avec soi-même et la fraternité avec ceux qui nous ressemblent en évitant de nous plagier. Ils étaient allés trop loin. Ils ont même essayé de gouverner la rosée. Mais en effet, la ligne d'horizon de l'Est était encore plus éloignée.
Joxibin s'efforçait de se faire une idée au-delà de ses rêves et ses illusions. Il disait transportait sur lui l'odeur de cette terre. Quand Dieu eut l'idée de le créer, se plaisait-il à dire, il prit de la terre de Troucoucou et le mélangea  pour façonner son physique. Le tout puissant lui souffla un esprit du même type que celui de Dessalines ou de Toussaint. Voilà pourquoi il vouait un respect plus que religieux à ce coin aujourd'hui effacé du monde et de l'imagination des autres.
A bout de vie, Il tenta cependant de partir plusieurs fois. Il fit et refit le parcourt dans les deux sens. Dans le sens du vent en quête de pluie. Dans le sens des pluies guidé par les fines particules de poussière gris noire. Dans le sens de l'histoire de la ville et dans le sens de sa raison à lui. Il se décida un jour à partir vers le sud. Megacosmopolie l'avait plus effrayé qu'impressionné. Cette grande ville grouillant et grouillonnant, fièrement gardée par ses ceinturons de misère haut perchés, n'offrait pas non plus ni de sécurité ni des couleurs d'avenir. C'était loin du couloir à double sens  ou il a eu la chance quand même de vivre. L'Est devrait être encore meilleur.
Exalus sortait souvent su petit carré de papier plié et replié avec dextérité. Il y répétait son discours de circonstances. Mais l'occasion ne vint jamais. Sur cette feuille de papier quadrillée à grands carreaux ; il y écrivit l'essentiel de son programme de gouvernement pour Troucoucou. Comme député de son unique circonscription. Et qui sait, Sénateur du département attenant. Avec la démocratisation de l'activité politique de ces dernières années, tout le monde pouvait être un jour confronté à sa chance ou affronté par sa veine. Il suffisait d'être haïtien pour rêver à un poste électif. Peu importe lequel de chef section à président de la République. Ni cursus, ni curriculum vitae ni pensum. Tout homme est un homme. Tout homme est un chef potentiel. Les discriminations à caractère d'intellectualité, compétence, ou formation avaient complètement disparu. Il savait lire. Il savait écrire aussi. A peine. Mais cela suffisait amplement  pour sa section communale. Et  surtout pour siéger au parlement du bicentenaire.
L'exode qui avait rendu exsangue sa commune de toutes les têtes capables de penser, était vécu comme une manne du ciel. En peu de temps, il pouvait régir et sur la pluie et sur le beau temps comme le seul individu lettré des parages. Ses adversaires potentiels et potentiellement gagnants étaient tous partis vers le Nord. Une place libre lui faisait une succulente filalangue et la route vers les tribunes de la chambre basse lui tendait les bras.
Le temps passa et l'exode se poursuivi. Elle fit l'effet d'une énorme malédiction sur Troucoucou qui perdit  non seulement sa population mais aussi de l'importance politique. Il n'était plus question d'en faire une circonscription. Le rêve du député s'envola donc avec les derniers habitants de la ville. Mais comme les femmes divorcées qui gardent les noms des ex maris, Exalus conserva le titre de ses illusions, l'éternel stigmate de sa vocation ratée, son signe extérieur de la richesse dont il passa à côté. Il aimait à s'entendre appeler Député Exalus.
Lysius au contraire était un échantillon fidèle et représentatif de type sans histoire. Détenteur d'un passé aussi sombre qu'un futur incertain, il était surprenant par le nombre et le type de boulot qu'il avait exercé avant de se consacré définitivement à l'agriculture.
Comme bœuf à la chaîne il avait sillonné toute la région de l'artibonite. Comme mawoulé, il connut plusieurs régions du sud. D'ailleurs, au décours d'un voyage de plusieurs jours derrière en convoi de bœufs jusqu'aux abattoirs de Megacosmopolie, il séjourna  chez un ami à cité soleil. Il changea de métier pour celui de militant politique. Il aimait bien les pots au feu et l'alcool distribués gratuitement lors des manifestations organisées par l'opposition ; mais il déchanta vite quand il comprit que son rôle surtout était de lui de réaliser les sales besognes d'une cause dont il ne comprenait pas trop les contours.
Il resta longtemps à cité soleil ou il travailla comme gérant d'un groupe de passager-leurres  à la station des bus qui assuraient le trajet Megapolie-Pétion-Ville par la route de Delmas. Le boulot consistait  à donner l'impression aux usagers que les minicars n'étaient jamais vides. Les passagers ne veulent jamais attendre qu'un bus vide se remplisse avec eux dedans. Surtout aborder le véhicule le premier et poireauter jusqu'à l'arrivée du douzième ou quatorzième passager.
Lysius pilotait ainsi un groupe de sept jeunes hommes qui, avec l'accord monnayé du conducteur occupaient des sièges du véhicule donnant faisant croire au vrai passager que le véhicule en question était sur le point de partir. Puis les usagers arrivent et y prennent place. Et un mouvement subtil s'organise pour  évacuer le mini bus qui se désemplit des passager-leurres tandis que les vrais passagers y prennent place.
Un jour après une grosse embrouille  impliquant  un de ses anciens camarades militants politiques qui ne choisit point la reconversion, il décida accompagner celui-ci au maquis. Les bruits faisaient état d'assassinat de politiciens de l'opposition, d'incendie de locaux de partis politiques entre autres délits mineurs comme intimidation par coups et blessures, dissuasion par des prises d'otages. Il suivit son copain jusqu'à Troucoucou et se crée une nouvelle vocation de cultivateur.
L'idée de marcher vers l'Est ne l'effrayait donc pas.
( A SUIVRE)


dimanche 29 mars 2009

Un courrier intéressant....Le père Charles....

Haïti Recto Verso publie ici un courrier privé envoyé par le frère Charles, un prêtre, dans le vrai sens du mot, qui vit un sacerdoce d’une façon particulière au milieu de peuple de nécessiteux. La Communauté haïtienne de Marseille garde encore les traces du passage de ce prêtre sympathique qui a beaucoup contribué à la consolidation de cette famille haïtienne qui aujourd’hui défend rageusement la célébration une fois par mois d’une messe en créole dans une paroisse marseillaise. Parmi ses grandes réalisations au sein de la Communauté, la chorale qu’il a façonnée et longtemps dirigée est souvent sollicitée pour animer des offices religieux.

Nous aimons rencontrer des frères et des prêtres avec cette vision et cette philosophie du service et du servir. Après les expériences malheureuses avec l’ancien prélat exilé en Afrique du Sud, les regards ont bien changé sur cette catégorie d’hommes qui représentaient davantage Tartuffe que Jésus Christ. Fort heureusement il y en a d’autres, pour qui le sens du sacerdoce n’a jamais été troqué par celui de messie ou de sosie de Toussaint Louverture ou de Jean Jacques Dessalines. A César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu !

Bonne Chance mon ami et frère Charles !

Port-au-Prince, le 24 mars 2009

Chers Amis,

Me voilà en Haïti depuis déjà quelques mois ! Les soucis familiaux et mes différentes activités pastorales ne m’ont pas permis de vous écrire plus tôt pour vous souhaiter une heureuse année 2009. Que cette nouvelle année soit pour chacun de vous riche, féconde et lumineuse. Que la lumière de l’enfant Jésus continue d’illuminer notre quotidien et que sa victoire définitive sur las forces ténébreuses que nous allons célébrer bientôt (Pâques) soit pour chacun de nous force et réconfort.

Concernant mes soucis familiaux, ma maman est toujours paralysée suite à un accident vasculaire cérébral. Elle était en République dominicaine mais depuis janvier elle est à Port-au-Prince pour recevoir des soins dans un centre hospitalier. Mon papa, quant à lui, avait une grosse tumeur. Il a subi avec succès une opération chirurgicale. Maintenant, il va très bien. Il s’occupe de ma maman.

En Haïti, la situation n’est pas du tout facile. J’ai vécu pas mal d’événements difficiles dans le pays : l’effondrement de deux écoles qui a fait un nombre considérable de victimes. Vous étiez certainement au courant. La vie chère continue sa course ascendante. On ne sait que faire. Nous, les prêtres, nous sommes très demandés. Personnellement, je me sens impuissant devant tout ce qu’il y a à faire.

Je suis allé aux Gonaïves, cette ville qui a connu de très fortes inondations en 2004 et en 2008. Je suis allé en novembre dernier et la ville était encore sous l’eau. Il est donc urgent de faire quelque chose dans ce pays dans le domaine du reboisement. La semaine dernière, il y eut encore de la pluie pendant plusieurs jours. Plusieurs endroits de la capitale ont été touchés par des inondations : 1 mort et plus de 700 sinistrés selon les chiffres publiés par le Nouvelliste.

Un aveugle que j’ai rencontré dans les rues chantait justement la misère du peuple haïtien. Il a fait allusion à tous les problèmes qu’a connus ce pays pour conclure que pour toutes ces raisons, on ne pouvait pas fêter Noël en Haïti. C’est un aveugle qui chante avec une guitare dans les rues pour gagner sa vie. J’ai été si touché par le chant qu’il chantait que je l’ai invité à venir fêter Noël avec moi. Je lui ai même demandé de prêcher à la messe du 25 décembre. Il a prêché à travers le chant qu’il a composé et qu’il a chanté pour tous les fidèles. Ce qui me plaît dans son chant, c’est qu’il invitait les gens qui pouvaient fêter Noël à s’associer à la misère des autres. Pour lui, il y a trop de familles qui sont sous le choc : des familles qui ont perdu des enfants lors de l’effondrement d’une école et d’autres familles qui ont perdu beaucoup de personnes lors des dernières inondations aux Gonaïves et dans d’autres villes du pays. Mes moyens sont maigres mais j’ai promis quand même à cet aveugle de l’aider économiquement. Il attend de moi un appareil radio pour qu’il puisse faire des cassettes pour vendre. Ce qui lui permettra de gagner sa vie. J’ai déjà donné à sa fille qui est également mendiante dans les rues une somme de 100 dollars haïtiens pour faire un petit commerce.

A Rivière-Froide, une ville qui se situe à 20 km de Port-au-Prince, je célèbre la messe tous le dimanche pour les petits frères de sainte Thérèse de l’enfant de Jésus (congrégation autochtone qui s’occupe de la formation des paysans). Dans cette ville là, il y avait pas mal d’enfants de rues. Un frère de la dite communauté m’a demandé d’encadrer un peu ces enfants là. Je n’ai pas hésité une seconde à lui donner une réponse favorable tout en lui disant que l’objectif de ce groupe d’enfants sera de planter des arbres dans leur propre localité et dans d’autres lieux du pays. C’est ainsi que l’idée nous est venue d’organiser un camp d’été de reboisement. Nous sommes en train de préparer ce camp qui aura lieu à la fin du mois de juin.

En ce qui concerne mon apostolat, outre cette messe que je célèbre le dimanche pour les petits frères, je donne des cours de Bible dans plusieurs centres universitaires de Port-au-Prince. Je suis très demandé aussi pour des sessions et des conférences dans différentes paroisses de la capitale. Ici, en Haïti, on ne chôme pas.

Je tiens à vous annoncer que j’aurai pas mal de projets que je compte réaliser pendant l’été qui vient. Mon objectif c’est d’arriver à faire quelque chose dans le domaine du reboisement et de la fabrication des fours solaires. Je suis en train de réfléchir aussi sur la transformation des déchets. Il existe déjà une usine de transformation d’ordures à Carrefour - Feuille. Je compte rendre visite aux responsables de cette usine le plus tôt possible. Voilà donc mes différents projets pour les jours à venir:


1) J’accompagne un groupe d’enfants qui, pour la plupart, vivaient dans les rues. L’objectif de ce groupe est de reboiser quelques villes du pays et de favoriser l’utilisation des fours solaires. Nous aurons notre premier camp à Léogâne du 28 juin au 4 juillet. Mon objectif, en organisant ce camp, c’est de permettre aux enfants d’avoir une bonne formation en agriculture (Mr René Destin, ex-ministre de l’agriculture accepte volontiers d’assurer cette formation) et de leur permettre également de savoir fabriquer des fours solaires (Mlle Ludivine Raimond, une française en coopération en Haïti accepte bien d’assurer cette formation).

2) J’aurai une journée de récollection avec ce groupe d’enfants (entre 30 et 40 enfants) le 4 avril au centre Rosalie de l’école des sœurs de saint Joseph de Cluny.

3) J’aurai deux autres camps de reboisement et de fabrication des fours solaires à Taïfer, village qui se situe à côté de Rivière Froide et à Miragoâne avec deux autres groupes différents de 40 à 50 personnes chacun.

4) Vu la misère atroce dans laquelle vivent quelques personnes qui me demandent souvent de l’argent, je me suis décidé à les aider à apprendre un métier. Le métier qui me paraît plus facile pour eux c’est la conduite. Ils pourront avec un permis de conduire se débrouiller pour trouver un emploi. J’aurai une réunion avec ces 10 jeunes le lundi de Pâques à 3h PM. Ces jeunes s’engageront à tout rembourser une fois qu’ils auront eu leur permis et trouvé un emploi. Ce qui permettra d’aider d’autres jeunes en difficulté. Grâce à Dieu, deux de mes amis m’ont déjà fait trouver un financement pour ce projet d’auto-école.


Voilà tout pour l’instant ! Bonne route vers Pâques !
Je vous embrasse tous ! A bientôt !

Amitiés !
Fr. Charles