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jeudi 12 janvier 2012

"Le peuple représente l'espoir politique, c'est lui qui a gardé la stabilité"

Dany Laferrière, écrivain
11.01.12

Ecrivain, Dany Laferrière vit à Montréal. Il se trouvait à Port-au-Prince le 12 janvier 2010, à l'occasion d'un festival littéraire. Dans Tout bouge autour de moi (Grasset, 2011), il racontait le séisme.

Tout bouge-t-il encore autour de vous ?
Parfois, cela arrive, à l'improviste. Moins intensément qu'avant. On peut vouloir oublier, mais la mémoire n'obéit pas à la volonté. Des voisins, des amis, sont restés par terre et cela m'habite. La douleur est tapie en nous et surgit.

Votre façon de percevoir le temps a-t-elle changé ?
Le séisme a duré trente-cinq secondes. Des gens sont morts pour avoir bougé quelques secondes trop tard. Chaque seconde contient énormément de vies. Je ne sais pas ce que cela a changé. Il y a toujours eu des bouleversements dans ma vie. J'avais 23 ans, je travaillais dans un journal et, brusquement, j'ai dû tout quitter parce que je me battais contre la dictature. Mais c'est à petit feu que l'on change. Une part de moi est capable d'absorber, d'attraper, de transformer par l'écriture. Déjà sur place, j'ai commencé à écrire.

Etes-vous souvent retourné en Haïti depuis le séisme ?
Oui, à plusieurs reprises et notamment pour une manifestation littéraire organisée par Le Nouvelliste. Il y avait énormément de jeunes, c'était comme une ruche. Les Haïtiens sont venus de partout, des gens très pauvres, pour faire signer mon livre, cela m'a beaucoup ému. Je ne pensais pas que des gens dont la maison était par terre feraient cela. Ce festival m'a montré qu'Haïti ne mourrait pas.

Vous avez dit que l'art, consubstantiel à Haïti, devrait être une composante de la reconstruction.
Je ne pense pas que l'on soit déjà dans la reconstruction. On est encore dans les urgences et cela va durer. Port-au-Prince est une ville impossible, avec des heures d'embouteillage, peu d'électricité, des égouts à ciel ouvert. C'était déjà une capitale en faillite. Un plan est indispensable. Je ne sais pas dans quelle mesure il tiendra compte de la culture, mais elle est inscrite dans l'ADN des Haïtiens. Dans le monde entier, il y a une soif d'aller en Haïti. Depuis vingt ans, on n'y voit plus que des diplomates, des journalistes ou des ONG, mais le pays accueillera des touristes. Pas pour la plage. Parce que c'est une terre magique, un endroit irrésistible qui appartient au fantasme universel. Vous pouvez trouver Port-au-Prince repoussante, vous ne pourrez jamais la sortir de votre esprit. C'est une terre habitée.

Pensez-vous que la diaspora haïtienne soit assez associée à la reconstruction ?
Non, parce qu'il n'y a pas encore de projet. Mais la diaspora passe chaque jour par des canaux individuels, elle subventionne Haïti à hauteur de deux milliards de dollars par an. Sur le plan politique, quelques grandes réunions ont eu lieu, sous la houlette de (l'ex-président américain) Bill Clinton ou d'autres, pour associer la diaspora. Les ONG, à qui l'on a adressé beaucoup de reproches, intègrent de plus en plus d'Haïtiens dans leurs structures à l'étranger.

Le pays peut-il avoir retiré quelque chose de positif de cette catastrophe ?
Cette question a été au coeur des jours qui ont suivi le séisme. A cause, d'abord, de l'intérêt international que cette catastrophe a suscité. La faillite écologique de la capitale, l'impossibilité de creuser dans cette ville surpeuplée et insalubre ont montré que la situation devait s'améliorer. Ce n'est pas tant l'argent qui va manquer, mais savoir que faire. Il faut essayer de faire revivre des villes que les habitants avaient abandonnées pour venir à Port-au-Prince.
Après le malheur et la souffrance, le séisme a ouvert une brèche, faisant apparaître la nécessité de grands travaux. Il faudra au moins cinq bonnes années pour faire quelque chose. Haïti a-t-il des bases politiques assez solides pour cette reconstruction ? Malgré une instabilité épidémique, un clivage très fort entre nantis et victimes d'une misère extravagante, les kidnappings à l'aveuglette, il n'y a pas eu d'explosion ni de guerre civile. Le pays et Port-au-Prince se sont tenus. Tout tombait, tout le monde aurait dû sauter sur tout le monde. Mais le peuple n'a pas échoué dans son contrat social. C'est lui qui représente l'espoir politique, c'est lui qui a gardé la stabilité. Son humanité a résisté à tous les coups d'Etat, à tous les tremblements de terre. Il attend le moindre reverdissement.
Propos recueillis par Béatrice Gurrey
http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2012/01/11/dany-laferriere-le-peuple-represente-l-espoir-politique-c-est-lui-qui-a-garde-la-stabilite_1628253_3222.html#ens_id=1290927

mardi 3 janvier 2012

Comment jouir de son temps sans se fatiguer

Dans son dernier ouvrage, le romancier québécois d’origine haïtienne Dany Laferrière propose des pistes pour profiter de la beauté de la vie. l'auteur, Stéphanie Trouillard
La plupart des artistes se plient à l’exercice de l’interview dans des cafés. Autour d’une tasse chaude et encore fumante, ils invitent les journalistes à un tête-à-tête. Dany Laferrière ne déroge pas à cette règle. L’auteur donne souvent rendez-vous à la presse dans un établissement de la rue Saint-Denis, en plein centre-ville de Montréal. Dès qu’il franchit le seuil, l’écrivain, Prix Médicis 2009 pour son roman L'Enigme du retour, est reconnu par les habitués des lieux. Un vieil homme, seul à une table, le salue. Avec son large sourire, Dany Laferrière prend quelques instants pour lui répondre. Des rencontres, des regards qui se croisent et des silences partagés, pour le Montréalais d’adoption, un café est bien plus qu’un simple endroit où il fait sa promotion.
Dans son dernier livre, L’art presque perdu de ne rien faire, il consacre même quelques pages à cette «vaste pièce où des gens aux humeurs différentes se côtoient sans se parler». Cet observateur attentif de la société écrit qu’être dans un café «est un moment de luxe inouï dans la vie d’un citadin —ce calme au cœur de l’agitation».

Suspendre le temps
Pesant chacun de ses mots, l’écrivain semble lui-même vouloir suspendre le temps. Avec sa voix grave, il répond calmement aux questions. Écrit à la première personne, son nouvel ouvrage est une invitation à capturer l’instant. Dans une librairie ou même dans un cimetière, il nous encourage à freiner notre vite trépidante.
«Il y a des gens qui crèvent sous l’inaction et qui sont au chômage. C’est triste pour eux, mais pour ceux qui sont en mouvement, on dirait qu’ils perdent de plus en plus la conscience d’un temps d’arrêt. Ils n’ont plus conscience de leur corps. Ce n’est pas une machine qu’on doit uniquement huiler avec de la nourriture, on doit aussi jouir de sa présence au monde», explique l’auteur de Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, tout en savourant son café du matin.
Dans un monde où les smartphones, les chaînes d’information en continu ou encore les horaires de métro régissent notre vie, il fait l’éloge de la sieste, cet art de l’immobilité que nous ne pratiquons plus:
«C’est une courtoisie. De temps en temps, il faut avoir conscience de son corps, pas seulement de notre conscience intellectuelle».
Contrairement à la pensée générale, Dany Laferrière ne croit pas que la richesse réside dans les propriétés matérielles:
«Le vrai luxe ne tient à rien et sûrement pas à consommer. Le temps de rêver est magnifique. On devrait le prendre et surtout ne pas dire qu’on n’a pas le temps, car cela n’est pas vrai.»

L’art de réfléchir
Même s’il propose de stopper l’horloge, son essai, qui rassemble une série de ses chroniques à la radio québécoise, ne fait pas l’apologie de la paresse. Pour l’auteur, âgé de 58 ans, L’art presque perdu de ne rien faire est au contraire un exercice bouillonnant:
«C’est très actif. C’est une activité luxueuse, jouisseuse, intime qu’on a perdu car tout est relié à une sorte de panique.»
Dans les quelques 400 pages de ce livre, l’écrivain réfléchit ainsi attentivement au monde qui nous entoure. Avec son regard vif et sans concession, il a suivi tout particulièrement les événements qui ont secoué la Tunisie, l’Egypte ou encore la Libye.

Selon lui, ces révolutions ont transformé notre vision de cette région du globe.
«Un mois avant ce printemps arabe, on n’était pas sûr de ce qui se passait là-bas. La presse occidentale parlait de ces femmes complètement colonisées, dominées, soumises et on les a pourtant vues au premier rang. C’est le moment de revoir notre analyse sur cette partie du monde, parce que les journalistes pensaient qu’ils n’étaient pas obligés d’aller au Moyen-Orient pour faire leur article, car leur idées étaient très bien arrêtées», raconte l’auteur, tellement plongé dans sa réflexion, que ses yeux se perdent dans le café.
Un an après le terrible séisme en Haïti, dont il a personnellement survécu et qu’il a décrit dans son précédent livre Tout bouge autour de moi, il n’est pas non plus resté insensible face au tremblement de terre qui a frappé le Japon. Devant son écran de télévision, il a été stupéfait par les images.
«Ce qui était nouveau, c’est que je voyais ce que j’avais vécu à Port-au-Prince. À Tokyo, les immeubles ont des caméras pour tout filmer, pas comme en Haïti. Nous on a vécu ça, on a vu les conséquences, les maisons brisées et les morts, mais pas pendant, comment cela s’est passé. On n’a pas vu Port-au-Prince danser.»
Même s’il a fui son pays natal et le régime de Jean-Claude Duvalier, il y a 35 ans, Haïti n’est jamais bien loin dans ses pensées. Dans les chapitres de son nouveau livre, la terre de ses ancêtres tient encore une fois une place de marque. Il aime toujours autant évoquer les souvenirs de son enfance avec sa grand-mère à Petit-Goâve (70 kilomètres au sud de Port-au-Prince) ou ceux de son adolescence dans les rues de la capitale. Quelques heures avant notre rencontre, il était d’ailleurs encore à Port-au-Prince, invité dans le cadre du Festival du film québécois. Ce séjour lui a permis de constater les changements depuis l’arrivée au pouvoir de Michel Martelly:
«Les policiers, je ne les avais jamais vus comme cela, très organisés. Il n’y a pas de débat et de contact suspects où l’on vous prendrait quelques dollars. Je n’ai pas vu cela du tout, au contraire pour la première fois, je me suis senti en confiance.»

Amoureux de la littérature
Analyste du monde, Dany Laferrière est aussi avant tout un grand lecteur. À la fin de cette «autobiographie de ses idées», il offre quelques pages à son panthéon personnel d’écrivains. En quelques lignes, il décortique son admiration pour Salinger, Borges, Rilke ou encore Boulgakov:
«C’est pour permettre à des gens qui ont lu mes livres de savoir ce qui les structure. Ce n’est pas, lisez cela, mais voilà ce que je lis et comment je le lis.»

D’après lui, la lecture est le plus beau des voyages dans le temps:
«On ne sait même plus si c’est l’auteur qui traverse les siècles pour venir nous voir ou s’il nous demande de venir chez lui quand on lit, cela dépend de l’ambiance. On va voir Virgile ou selon la disposition, c’est lui qui fait le déplacement.»
Face à l’agitation ambiante, c’est d’ailleurs peut-être des livres que viendra le salut.
«L’art est bien la seule tentative de réponse sérieuse à l’angoisse de l’homme face à ce monstre insatiable qu’est le temps», conclut-il dans son éloge de l'art de ne rien faire.
Stéphanie Trouillard
http://www.slateafrique.com/80011/le-romancier-dany-laferriere-publie-un-nouvel-ouvrage

samedi 22 janvier 2011

Dany Laferrière : « Haïti est une puissance symbolique »

Par Hubert Artus A Haïti, on dit « le 12 Janvier » comme, un peu plus haut sur le continent américain, on dit « le 11 Septembre ». Lors du séisme à Port-au-Prince, Dany Laferrière était sur place, et a noté tout ce qu'il a vu.
Cela donne « Tout bouge autour de moi », où l'écrivain exilé pointe le courage des Haïtiens, mais surtout la condescendance de l'Occident envers cette République autodidacte. Pour lui, plus qu'un pays, Haïti est « une puissance symbolique ». Entretien.
Exilé, il ne se sépare jamais de son passeport, accroché à une pochette autour de son cou. Ecrivain, il garde aussi toujours sur lui ce « calepin noir » où il note tout ce qui traverse son champ de vision.
L'an dernier, il a eu de quoi écrire. Il était présent dans la capitale haïtienne, en tant que co-président de la manifestation littéraire qui devait débuter… le 13 janvier, soit le lendemain du séisme. Ce devait être la deuxième édition d »Etonnants voyageurs à Port-au-Prince. Ce ne fut que peurs et pleurs.
« La terre s'est mise à onduler comme une feuille de papier »
Ce jour-là, alors qu'il s'apprêtait à déguster une langouste avec son éditeur haïtien Rodney Saint-Eloi, il crut « percevoir le bruit d'une mitraillette », et vit les cuisiniers passer en trombe. Non, ce n'était pas « une chaudière qui venait d'exploser », mais « La terre [qui] s'est mise à onduler comme une feuille de papier que le vent emporte ».
« Bruits sourds des immeubles en train de s'agenouiller. Ils n'explosent pas. Ils implosent, emprisonnant les gens dans leur ventre… »
Peu après l'éternité du séisme (« Je ne savais pas que soixante secondes pouvaient durer aussi longtemps. Et qu'une nuit pouvait n'avoir plus de fin »), trop heureux de faire partie de survivants, Laferrière s'empresse de noter cette vie qui reprend ses droits à travers tout ce béton tombé à terre.
Ce que le journaliste n'a pu ressentir
Dans notre interview, il explique la différence entre ce que les journalistes écrivaient et ce que lui, écrivain haïtien exilé depuis trente ans, voyait. « Tout bouge autour de moi » montre tout ce qu'un journaliste, dont le travail se base sur les faits et sur l'urgence, ne pouvait pas ressentir.
Le livre, écrit très vite, est paru au printemps dernier à Haïti. Pour la version française, parue en ce mois de janvier, Laferrière est revenu sur place afin de compléter ses informations, sur un drame dont le bilan final est de 316 000 morts.
La vie qui reprend ses droits
Ce que voit Laferrière, c'est la vie qui reprend ses droits après ces soixante secondes d'apocalypse. Une horreur qui, pour lui, arrivait alors que le pays se relevait d'une décennie de turbulences :
« De jeunes filles rieuses se promenaient dans les rues, tard le soir » ;
« Les peintres primitifs bavardaient avec les marchandes de mangues » ;
« Le banditisme semblait reculer d'un pas »…
Et les écrivains étaient invités à la télévision plus souvent que les députés, « ce qui est assez rare dans ce pays à fort tempérament politique ».
Ce livre, certes un témoignage, raconte toutes ces autres vies que la sienne et analyse cet « instant pivotal » : un « évènement dont les répercussions seront aussi importantes que celles de l'indépendance d'Haïti, le 1er janvier 1804 ».
Que l'Occident cesse d'être condescendant
Jusqu'ici, l'Occident s'était « détourné de cette nouvelle République qui a dû savourer seule son triomphe ». On citait souvent Haïti en exemple d'affranchissement et de liberté, cette République où les citoyens se sont eux-mêmes affranchis de la tutelle coloniale et esclavagiste au début du XIXe.
Mais l'Occident laissa Haïti « libre, mais seule », dans une relation mêlant admiration, défiance et condescendance. Ce que Laferrière appelle de ses voeux, c'est que cette condescendance cesse… et que soient montrées les preuves que l'aide internationale promise (un milliard de dollars environ) est bien arrivée. Plus qu'un pays, « une puissance symbolique »
Né à Port-au-Prince, fils d'un ancien maire de la capitale haïtienne, Laferrière a débuté sa vie de plumitif dans le journalisme culturel. C'était sous la dictature des Duvalier père et fils, qu'il égratignait régulièrement.
En 1976, après l'assassinat de son collègue Gasner Raymond, et se sachant le prochain sur la liste des « tontons-macoutes », il a quitté précipitamment Port-au-Prince pour Montréal, où il réside depuis.
C'est avec ce double regard « intérieur-extérieur » que l'écrivain évoque son pays. Un pays qui continue sans cesse « l'aventure humaine ». Première République à s'être affranchie du colon et de l'esclavage en même temps, il est devenu « une puissance symbolique ».
C'est tout ce symbole qui a repris vie dès la minute du séisme passée. « Déjà la vie » est d'ailleurs le titre du deuxième paragraphe de « Tout bouge autour de moi ».
http://www.rue89.com/cabinet-de-lecture/2011/01/20/dany-laferriere-haiti-est-une-puissance-symbolique-185868

samedi 15 janvier 2011

HAITI N'A PAS BESOIN DE LARMES

Un an après la catastrophe, le grand écrivain haïtien Dany Laferrière raconte dans «Tout bouge autour de moi», un remarquable livre de «choses vues», le séisme qu’il a vécu en janvier 2010 à Port-au-Prince. Entretien

Né en 1953 à Port-au-Prince, Dany Laferrière vit à Montréal. Prix Médicis 2009 pour «l’Enigme du retour», il raconte dans «Tout bouge autour de moi» (Grasset) le séisme qu'il a vécu à Port-au-Prince le 12 janvier 2010, et vient de préfacer des poèmes d’écoliers rassemblés dans «Haïti mon pays» (Editions de la Bagnole). (c)Sipa

Le Nouvel Observateur.- Le 12 janvier 2010, vous avez pris des notes tout de suite, sur votre carnet noir. A quel moment avez-vous eu l’idée, le besoin ou le désir d’écrire un livre sur le séisme?
Dany Laferrière.- Sur le moment, beaucoup de gens couraient, j’ai pris des notes pour me concentrer sur autre chose : sur l’écriture, en tentant de décrire ce qui se passait. Il fallait d’ailleurs être assez bien entraîné pour y arriver… Ça me rendait invisible, j’avais l’impression qu’on ne pouvait pas me voir. Que même le séisme ne pouvait pas me voir. Etrangement, dès que j’ai commencé à prendre des notes, c’était pour moi comme si tout ça se passait dans un rêve. L’idée d’en faire un livre n’est venue que beaucoup plus tard. Je préparai un livre de conseils à un jeune écrivain, qui s’adressait à mon neveu. J’ai voulu ajouter un chapitre sur le séisme... et ça a pris toute la place. Brusquement tout est sorti. J’avais vu ce qui se disait dans les médias ; je pensais qu’il fallait quelque chose de complémentaire. De plus intime. Du dedans. Il fallait que quelqu’un qui était présent raconte l’événement depuis l’œil du cyclone. Il fallait dire comment ça se passe. Sinon on ne voit que les dégâts matériels à la télé...

N.O.- Le traitement médiatique vous a-t-il agacé, ou gêné?
D. Laferrière.- Non, pas tant que ça. Je n’ai pas été d’accord avec des mots comme « pillage », parce que je ne voyais pas cela sur place. Mais je n’ai pas écrit le livre pour ça. Très peu de journalistes étaient présents quand c’est arrivé, parce qu’il ne se passait rien à ce moment-là à Haïti... J’ai donc voulu proposer la vision d’un écrivain qui connaît assez bien l’expérience haïtienne, tout simplement. La publication à chaud de certaines de mes notes, dans «le Nouvel Observateur» notamment [=> Tout bouge autour de moi], a également contribué à déclencher l’écriture du livre, quand j’ai vu que des gens les avaient reprises sur internet en les ornant de photos. J’ai compris qu’il y avait un désir d’entendre autre chose que le bruit et le fracas qui ont accompagné l’événement. C’était évidemment valable pour les Haïtiens, aussi.

N.O.- Ce qui rend votre point de vue précieux, c’est votre don d’ubiquité : vous vous tenez au plus près de l’expérience quand vous êtes à Port-au-Prince, puis vous avez eu très vite la possibilité de regagner le Canada. Ce qui vous permet soudain de rejoindre le point de vue du reste du monde…
D. Laferrière.- C’était important d’avoir le zoom, puis le plan éloigné. Car il y a en fait eu deux événements. En Haïti, bien sûr, mais aussi ailleurs, où les gens n’ont pas seulement observé : ils ont été touchés personnellement, ils ont littéralement été bombardés par les informations. Certaines personnes qui se trouvaient à l’étranger ont, en quelque sorte, vécu ça plus douloureusement que d’autres qui étaient sur place : parce qu’à la télévision ils ont brusquement tout reçu à la gueule. La télé ne leur a rien épargné. J’ai vécu ça. J’ai été bombardé d’images. J’ai eu plus peur face à la télé que lorsque j’étais à Port-au-Prince.

N.O.- Est-ce pour cela que votre livre tient l’horreur à distance ? On y trouve très peu de scènes affreuses. Vous suggérez les drames humains qui ont eu lieu, mais c’est, paradoxalement, un livre extraordinairement optimiste... Etait-ce délibéré ?
D. Laferrière.- Il y a d’abord un tempérament personnel qui entre en jeu. Je suis du côté des peintres haïtiens, qui sont capables de peindre des paysages colorés quand tout est désolation autour d’eux. Et puis je voulais, en suivant honnêtement les événements, me tenir au plus près de ce que je voyais. Raconter. Comme je l’ai fait dans un moment extrêmement prenant, je n’ai pas eu le temps de penser. Je suis sûr qu’il me reste beaucoup de choses à découvrir dans ce que j’ai noté. Le fait que tout soit imbibé de religion, par exemple, ne m’est apparu qu’après coup, quand une amie journaliste me l’a fait remarquer.

N.O.- Et pourquoi ne l’avez-vous pas vu sur le coup ?
D. Laferrière.- Parce que je décrivais les gens, mais je ne les observais pas ! Je n’avais pas de distance avec ça, pas de thèse, ni d’analyse à proposer : je voulais faire « choses vues », raconter ce que je voyais, en espérant que la masse de choses finirait par faire ressortir des éléments auxquelles je n’avais moi-même pas pensé. C’est pourquoi le livre a une structure qui ressemble à celle du séisme, avec des morceaux très éclatés, éparpillés : c’est une maison explosée, ce livre. Les morceaux, on les recolle soi-même. J’espère qu’on retrouvera tous les morceaux.

N.O.- Ce qui est très beau, très fort, mais aussi très paradoxal, c’est la manière positive dont vous évoquez la parenthèse ouverte par le séisme. On a le sentiment que le temps s’est arrêté : il n’y a plus d’argent, les institutions sont à terre, tout est à reconstruire...
D. Laferrière.- Oui, je ne pense pas que la vie soit uniquement du confort. Je ne pense pas que le malheur nous éloigne de la vie. Il ne sert pas à attirer la pitié des gens: c’est une expérience humaine très forte, très dense. Dans ce moment explosif, je me suis rappelé les cyclones : les enfants étaient contents. C’est un vieux rêve humain, refaire le monde ; dans ces moments-là, tout est chambardé, on a l’impression que c’est possible. Ceux qui sont là sont soit morts, soit blessés sous les décombres, soit vivants par miracle. Alors avant l’arrivée des grandes personnes, on est comme des enfants sur une île: faisons donc quelque chose, avec de nouvelles règles, de nouveaux principes... J’avais vraiment ce sentiment-là, ce n’est pas venu après coup. Je ne l’avais pas de manière militante, mais j’avais cette impression qu’une parenthèse s’était ouverte et qu’on pouvait faire quelque chose. Je me suis souvenu de Rimbaud. Tenter quelque chose! Pas de façon idéologique, mais tenter quelque chose d’autre, puisque nous sommes tous là et qu’il n’y a personne d’autre.
Je ne veux pas faire une provocation à la Radiguet, qui présentait la Première Guerre mondiale comme «quatre ans de grandes vacances». Mais les moments de grand malheur et de grand bonheur se ressemblent: ils peuvent mettre l’homme hors des règles. Et là il y avait bien la perspective de quelque chose de nouveau, notamment par rapport à la mort: ce n’est pas chaque jour qu’on meurt en compagnie de 300.000 personnes... Ça enlève la condition individuelle.

N.O.- C’est-à-dire?
D. Laferrière.- Pendant quelques secondes, on ne pense pas à soi, on ne pense pas à sa petite mort... Par ailleurs, j’aime beaucoup que les gens arrivent à faire des choses au moment même. C’est ça qui m’intéresse, comme le fait que j’ai pu, quinze minutes après le séisme, sortir mon carnet et aller voir les fleurs. Oui, quinze minutes après j’étais déjà écrivain. Après avoir vu tout tomber, je suis allé voir si les fleurs étaient toujours là: il n’y avait pas une tige de cassée, j’ai ressenti une émotion... J’étais très content d’avoir eu cette idée. C’était déjà une vision d’écrivain: je n’étais pas un mortel, je n’étais pas un individu, j’étais déjà au travail. Et cette image est restée. Elle a contré les images de destruction totale qu’ont montrées les télévisions. Le séisme s’attaque au dur, le béton tombe, la fleur reste intacte.
Je me dis que j’étais dans une forme olympique: j’étais bien entraîné, j’écrivais depuis des mois, je n’avais pas l’esprit engourdi. C’est pourquoi, quand une première journaliste est venue m’interviewer, j’ai parlé de la culture alors que j’aurais dû parler des cadavres. Elle m’a regardé avec l’air de trouver que j’exagérais un peu. Que j’aurais dû dire au monde «venez nous aider, faites quelque chose». C’est bizarre, moi qui suis souvent un peu en retard, là, j’étais tout présent. Je n’ai jamais été aussi présent.

N.O.- Vous allez jusqu’à écrire: «on n’aura pas une pareille chance (façon de parler) une deuxième fois»... Ce sentiment a-t-il été partagé par vos compatriotes, ou les a-t-il au contraire choqués?
D. Laferrière.- C’est une manière de dire, bien sûr. Mais encore une fois, on n’a pas chaque jour la possibilité de vivre un événement aussi fort, de revoir les choses dans les grandes largeurs. C’est pour ça que ce livre est écrit sur un ton à la fois intimiste et distant. J’ai dit qu’Haïti n’a pas besoin de larmes, mais d’énergie. On m’a fait remarquer, avec raison, qu’Haïti n’a pas besoin d’énergie parce qu’il en a trop! Mais il a besoin qu’on reconnaisse cette énergie. Il s’agit d’une énergie humaine: 8 millions de candidats à la présidence…
Le discours désespérant qu’on entend tout le temps sur Haïti ne sert à rien. Il n’ébranle personne, il ne met rien en mouvement, il démotive même. Il faudrait pouvoir dire les choses autrement, en commençant par saluer l’extrême courage de ces gens, leur capacité de se retenir.
Car je pense aussi que cette expérience-là a apporté quelque chose. Cette société a vécu des moments extrêmement difficiles: deux ans plus tôt, il y avait eu quatre cyclones! Et depuis, il y a les inondations, le choléra, les élections – qui sont elles-mêmes un autre séisme… Il y a là une expérience qui se passe au su de tout le monde et que, me semble-t-il, on n’interprète pas bien: c’est vrai que les gens meurent et qu’il faut les aider, mais ceux qui interviennent ou commentent la situation ne devraient pas avoir peur de l’audace de certaines réflexions. On ne devrait pas rester dans un espace de bondieuserie. Parce que c’est intéressant, tout de même, ce qui se passe: on a là affaire à des maîtres de la douleur, à des gens qui peuvent se contrôler dans les moments les plus extravagants.
Puisqu’il n’y avait plus de règles, ils auraient pu piller, tuer, massacrer. Il y a des endroits où il y aurait des guerres civiles pour bien moins que ça. Or, devant la possibilité d’une barbarie, les Haïtiens se sont retenus dans un moment où ils étaient seuls, et où la moitié du travail était fait par le séisme. On n’a pas assez salué ça. On devrait pourtant le souligner. Ce devrait être un apport à l’expérience humaine. J’ai parlé tout à l’heure de mon propre sang-froid, mais beaucoup de gens l’ont également gardé, alors qu’ils venaient de perdre cinq personnes d’un coup! On devrait tenir compte de cela, davantage, comme d’une leçon humaine exportable. Face à un ennemi terrible, ces gens se sont comportés de manière héroïque. Il faudrait regarder ce peuple sur un plan autre qu’en se demandant ce qu’on peut faire pour lui. Car si vous le regardez bien, vous verrez, il peut faire beaucoup de choses pour nous

N.O.- Vous-même et vos proches avez été relativement épargnés?
D. Laferrière.- Oui, mais je ne veux pas m’appesantir sur mes proches. On a tous eu des morts. Et je ne voulais surtout pas prendre la parole pour raconter ça. Je voulais garder ce qui donnait un sens au moment. Donc ne pas utiliser les dévastations du paysage, comme je n’ai pas utilisé toute ma douleur personnelle.

N.O.- Un an après, l’aide internationale n’arrive pas toujours comme prévu, une épidémie de choléra s’est déclarée, le second tour des élections sénatoriales, législatives et présidentielle n'a toujours pas eu lieu... Gardez-vous cependant le sentiment que tout reste possible, avec une énergie positive à employer?
D. Laferrière.- C’est bizarre, je ne sais pas si c’est le fait de vivre sur une île, avec une langue et une population qui, dans sa majorité n’a pas de contacts avec l’extérieur, mais j’ai l’impression que les Haïtiens sont dans une solitude qui leur donne une certaine force. J’ai l’impression que, profondément, ils n’attendent rien de personne. Ni de l’Etat haïtien, ni du reste du monde. Naturellement, ils reçoivent l’aide qu’on leur donne avec plaisir. Mais je pense que, mentalement, les gens se font surtout des plans pour savoir comment refaire leur petite maison. Ils ont envoyé leurs enfants à l’école tout de suite. Beaucoup de gens pourraient utiliser un tel drame pour ne rien faire dans la vie! Comme les enfants qui, quand il y a une tempête de neige, en profitent pour ne pas aller à l’école... Alors que dans la rue, j’ai vu la vie quotidienne reprendre très rapidement, dès le lendemain. Ça ne veut pas dire que l’Etat peut continuer à les écraser ! Mais il faut qu’on parle de leur structure personnelle: ce sont des êtres autonomes qui font comme ils peuvent. Je crois que ce tissu humain n’a pas été touché. Ces gens sont des trompe-la-mort, comme dans les bandes dessinées: un train leur passe dessus, ils se relèvent...
Et je ne suis pas en train de peindre des êtres surhumains, non, c’est comme ça: quand on est seul et traversé par une histoire assez puissante – l’histoire coloniale, puis celle des indépendances-, qu’on a une religion autonome, une langue à soi, une histoire qui est un peu plus grande que le territoire, on finit par avoir une vision du monde personnelle. On le voit dans l’art, dans la culture. «Pourquoi la couleur?», comme disait Malraux. Tout ça finit par créer une autre dimension, et j’ai vu que cette dimension était l’endroit où les Haïtiens se sont retrouvés le plus fortement. La culture. Peut-être que la grande richesse haïtienne est là: ce n’est pas le pétrole, c’est la culture. Je crois qu’il faudrait tenir compte de cela pour l’avenir.
Ce n’est pas quelque chose de fou. Ce ne serait pas la première fois qu’un peuple miserait sur la culture… la France l’a bien fait! Et New York s’était refait avec la culture, quand Nixon avait dit qu’il ne lui donnerait pas un sou.
D’autre part, les pays de la Caraïbe ont besoin de tourisme pour vivre. Or s’il n’y a pas une culture forte, ça va être du tourisme sexuel… Il faut créer l’image que si l’on vient en Haïti, c’est pour autre chose: parce qu’il y a de la vie, que le pays est habité, qu’il y a des gens à rencontrer… Ça pourrait donner une autre proposition de voyage. Pas de tourisme: de voyage! Allez donc voir Haïti, plutôt que d’envoyer de l’argent aveuglément en vous demandant où il va. Allez voir, vous rencontrerez des gens, vous nouerez des partenariats, de quelque manière que ce soit. Vivez cette expérience avec des individus qui, tout de même, sont indomptables! Allez voir ces gens qui ont résisté aux séismes, aux inondations, aux élections, à tout!

N.O.- Les élections, précisément, sont assez mal engagées. Quel regard portez-vous là-dessus?
D. Laferrière.- Je ne sais pas. Moi je n’ai pas le droit de voter, les élections sont faites pour les gens qui vivent dans le pays et qui subissent les gens qu’ils élisent. J’aurai une opinion s’il y a une injustice, si des électeurs se font voler leur vote. Là tout le monde a le droit d’ingérence. Mais s’il y a un vote démocratique, alors je n’ai pas d’opinion. Il faudrait pour ça que j’aille vivre à Port-au-Prince.

N.O.- Et pensez-vous le faire un jour?
D. Laferrière.- C’est très intime. Même à moi-même, je n’ose pas donner de réponse définitive. Il faut faire attention quand on se donne des rendez-vous… Ce qui est sûr c’est que je voyage beaucoup. J’ai l’air d’habiter un pays, le Canada. Et en fait, mon pays, c’est l’avion. Je vis dans un espace qui est de moins en moins délimité. Je suis en mouvement.

N.O.- Vous parlez de ces gens qui, comme vous, ne vivent pas ou ne vivaient plus en Haïti, mais se trouvaient là presque par hasard au moment du séisme, et retrouvent ainsi une légitimité pour s’exprimer. En ce qui vous concerne, cet épisode n’a-t-il pas resserré votre lien avec Haïti?
D. Laferrière.- J’ai parlé de cela avec un peu d’ironie, parce que j’ai toujours eu une distance envers tous les nationalistes. Là, je dis que ça va créer un nouveau nationalisme. Ce qui est intéressant, c’est que les journalistes et les touristes de passage ont, brusquement, recouvré une partie de l’identité haïtienne parce qu’ils ont vécu l’un des plus grands moments de l’histoire du pays. A cela s’ajoute l’idée d’une nationalité par la mort, ou par le grand danger de mort, qui pourrait s’ajouter à la nationalité de naissance. On devrait donner la nationalité haïtienne à tous les étrangers qui étaient présents à ce moment-là! Et une médaille de l’ordre de la fraternité à tous les étrangers qui y ont trouvé la mort. Là où je suis ironique, c’est envers les gens qui vont dire «j’étais là», comme on dit «moi, monsieur, j’ai fait la guerre».

N.O.- Même si vous le faites sans en tirer gloire, c’est d’une certaine manière ce que vous faites avec ce livre…
D. Laferrière.- Je témoigne. On peut dire «j’étais là», mais c’est agaçant quand on s’en sert, surtout si c’est pour couper la parole à quelqu’un d’autre… Il y a même des gens qui disent «j’étais là» alors qu’ils n’étaient pas là! Je voulais plutôt rire de ce débat qui, comme bien souvent, divise le pays en deux: ceux qui sont à l’étranger et ceux qui sont en Haïti. Ceux qui sont légitimes sont ceux qui vivent l’expérience de la difficulté. Brusquement, des gens qui ont passé toute leur vie à l’étranger ont vécu ça. Il y a un «ça» qui donne une force, qui fait que la personne peut se sentir plus haïtienne qu’avant. Mais personnellement, j’ai beaucoup écrit sur Haïti, et je ne me suis jamais posé le problème dans ces termes, je ne me suis jamais demandé si j’étais haïtien ou pas: je vis tout à fait au Québec, je ne me mêle pas, ou alors très rarement, de la politique politicienne haïtienne.

N.O.- Votre rapport avec l’île est tout de même assez singulier. Dans «l’Enigme du retour» vous avez raconté y être revenu pour la première fois depuis très longtemps, et quelques mois plus tard vous vous retrouvez là, dans ce moment historique…
D. Laferrière.- Il y a des gens qui trouvent ça intéressant, qui disent que j’aurais dû appeler mon livre «le Retour sismique». Ils m’ont vu comme un scribe, ils comptent sur ma présence dans les médias internationaux. Ils m’ont dit: «tu leur diras».

N.O.- On retrouve ici votre «ubiquité».
D. Laferrière.- Oui, c’est pour ça que je ne cherche pas de légitimité territoriale. Même dans mes livres, je n’ai jamais caché mon passé… Au contraire. Je ne cherche pas une pureté nationale parce que je crois au mixage. Pas exactement au métissage, mais à une forme d’hybridité. Il y a beaucoup d’écrivains du sud qui viennent dans le nord et qui gomment leur expérience du nord quand ils retournent chez eux. Moi je souhaite que cette expérience soit connue. Je ne veux pas avoir pensé plus de trente ans à l’extérieur et que ça ne se sente pas! Ce serait une fausseté, il faut que ça se voie. Ça se vit. Il faut que les gens qui sont toujours restés à l’intérieur voient que quelqu’un est parti, puis revenu. Dans le temps, on peut acquérir de nouvelles expériences, il y a la possibilité de bouger dans sa structure humaine. Quand un jeune homme voit que c’est possible sans perdre de son essence, c’est énorme. Oui, on peut voyager très longtemps et parler de l’odeur du café. On peut faire ça. On peut cumuler, additionner les cultures, rester ouvert au reste du monde et sans risque de perdre son essence. On peut changer, et garder des rapports souterrains avec ce que l’on a été.
Par exemple, nous avons souvent, dans notre culture, une parole extravagante. Or on peut être dans la pudeur tout en étant haïtien… Et je me bats depuis longtemps pour faire baisser l’intensité. C’est ce que je dis aux jeunes écrivains: «baissez l’intensité, baissez le ton»; quand l’événement est fort, on n’a pas besoin de hurler comme à la radio haïtienne. Plus vous parlez fort, moins vous êtes crédibles. Baissez le ton! Je me bats pour qu’ils fassent ça dans l’écriture.

N.O.- Jouer cartes sur table à propos de votre parcours, en le mettant en scène à l’intérieur du livre, c’est donc votre façon de répondre à ceux qui pourraient contester votre légitimité à parler du séisme?
D. Laferrière.- Toute ma vie on m’a fait ce type de reproche, depuis «Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer». On a dit: «de quel droit il parle de sexe?». Mais on a dit aussi «de quel droit il ne parle pas?», par exemple quand il y avait des élections… Alors que j’ai refusé depuis 1986 de parler de la question politique haïtienne. J’essaie de ne pas parler de choses que je n’ai pas vécues, ou de gens que je ne connais pas. Même là, dans mon livre, il n’y a pas de noms. Je raconte des histoires, c’est tout. C’est pourquoi je suis réticent, parfois, quand on me pousse à me prononcer sur des questions politiques. Mais ça aussi, c’est une façon de parler à de jeunes Haïtiens, une manière de leur dire qu’on n’est pas obligé de prendre la parole sur tous les sujets, et qu’on peut aussi avoir certaines règles morales. L’une, pour moi, est de ne pas intervenir si je ne suis pas touché par les choses.
Tout ce que je voulais dire ici, c’est que, ce peuple, je le connais. Il est beaucoup plus intéressant qu’on croit. Il n’y a pas que le confort qui définit un être, qui fait qu’un être est civilisé ou pas. Il y a aussi des choses qui regardent l’individu lui-même: comment se comporter dans des moments extrêmement difficiles, face au danger, et comment se comporter quand toutes les règles établies sont tombées. Ce sont de grandes questions qui concernent tous les êtres humains. Comment fait-on quand on est seuls et qu’on a tous les pouvoirs? Que ferions-nous si nous avions pouvoir de vie et de mort sur les gens? Un peu comme les enfants avec les bestioles et les fourmis: est-ce qu’on les tue toutes, est-ce qu’on n’en tue pas? C’est difficile. Mais il y a d’autres questions: que faisons-nous quand nous sommes sous la grande douleur? Quand on a le droit de se sauver personnellement en écrasant les autres? Là, brusquement, j’ai vu des gens aider, s’entre-aider, faire la queue pour aller chercher de l’eau, s’occuper des enfants. Ils n’ont pas perdu la tête. Je voulais témoigner de cela, tout simplement.
Propos recueillis par Grégoire Leménager
«Tout bouge autour de moi», par Dany Laferrière,
Grasset, 208 p., 15 euros.
Crédits photo : Chesnot/Sipa
Source: ceci est la version longue de l'entretien paru dans "Le Nouvel Observateur" du 6 janvier 2011.

mardi 4 janvier 2011

Haiti-2011 : Le vœu de Dany Laferrière - Une année sans tragédie

Montréal, 4 janv. 2011 [AlterPresse] --- L’écrivain haïtien Dany Laferrière est à Montréal après les vacances de fin d’année en famille aux États-Unis. Joint au téléphone, le célèbre écrivain fait le vœu suivant pour le pays : « une année sans tragédie, ce serait déjà beaucoup. » Après le séisme du 12 janvier 2010, Dany Laferrière a eu cette phrase-manifeste, qui a fait le tour du monde : « quand tout tombe, il reste la culture ».
Aujourd’hui, l’auteur de L’énigme du retour (Prix Médicis 2009) croit qu’il faut rester loin du bruit et des gémissements et se reconstruire calmement. Car « on ne peut pas demander à une société de passer de tragédies à répétition à une suractivité autour de la reconstruction. Il faut un temps de pause, et cela même si l’urgence est de bâtir une société plus vivable. Il faut pouvoir renouveler l’énergie. Sinon, on ne pourra pas concevoir la vie nouvelle. »
Pour 2011, il faut réapprendre ce que c’est que vivre, semble dire Vieux-Os l’enfant bien-aimé de Petit-Goâve : « Vivre ne se fait pas dans une activité incessante. C’est un mélange de réflexion et d’action… Alors je souhaite à Haïti une année sans tragédie pour panser cette blessure, réfléchir à la société à construire tout en espérant que ceux qui vivent dans l’extrême urgence puissent trouver une amélioration à leur condition de vie. Entre destruction et reconstruction, un temps de répit, une année sans tragédie. »
Tout bouge autour de moi, la chronique de Dany Laferrière, parait chez Grasset au début de janvier 2011. La présence littéraire d’Haïti continue à être très remarquée sur la scène internationale, souligne l’écrivain. Cette année, la parole haïtienne sur la tragédie est de première importance. Même quand le pays est au rouge, la culture est toujours au vert, conclut-il. [apr 04/01/2011 08 :00]
http://www.alterpresse.org/spip.php?article10475

mardi 8 décembre 2009

Haïti-Littérature : Hommage conjoint d’Haiti et de la France à Dany Laferriere


lundi 7 décembre 2009
P-au-P, 7 déc. 09 [AlterPresse] --- Le Ministère de la culture et de la communication (Mcc) et l’ambassade de France en Haïti ont rendu un hommage conjoint ce 7 décembre à Dany Laferriere, lauréat du prix Médicis 2009.
Dany Laferriere effectue une visite dans le pays cette semaine dans l’idée « de susciter des vocations » et de signer son roman L’Énigme du retour.
Pour l’écrivain il s’agit de partager avec les Haitiennes et les Haitiens ce roman, sacré, entre autres, meilleur roman français de l’année.
Ainsi, les Presses nationales d’Haiti ont été autorisées à éditer le livre en édition spéciale, sur laquelle, ni l’auteur, ni sa maison d’édition ne percevront des droits.
Danny Laferriere insiste sur cet aspect du partage. « Je suis écrivain », dit-il, et pour lui, la seule façon d’aider, de partager ce qu’il a gagné c’est en écrivant. Mais il se refuse à prétendre enseigner l’écriture.
Il se propose simplement de sortir un livre intitulé « notes à l’usage d’un jeune écrivain », un livre renfermant « des petites choses très simples » sur l’écriture qui, selon lui, est à la fois un fardeau pour l’écrivain, « un cheminement entre l’auteur et le lecteur », un lien naturel entre eux.
L’année 2009 a signé une reconnaissance internationale de la littérature haïtienne, les écrivains haitiens ayant remporté 13 prix littéraires. Le plus important est sans doute le Médicis que Danny Laferriere a obtenu avec son roman L’Énigme du retour.
« Il ne faut pas oublier combien le prix Médicis est important. C’est très rare que l’on accorde ce prix français à un écrivain étranger, encore moins un écrivain issu d’un pays du sud », a rappelé la ministre de la culture et de la communication, Marie Laurence Jocelyn Lassègue.
Mais pour Laferriere, la nouvelle de son couronnement fut une expérience « normale ». Ni « surpris », ni « hystérique », il a pris la nouvelle avec « une pudeur toute haïtienne », révèle t-il.
Par ailleurs, la bonne moisson littéraire de 2009 s’explique selon lui par une évolution du statut de l’écrivain haïtien en rapport avec la fin de la dictature, une page de la vie du peuple haïtien désormais tournée, ce qui a permis du même coup à la littérature haïtienne de se tourner vers l’extérieur.
Cette évolution a été stimulée notamment par le mouvement de la francophonie qui a permis aux écrivains de voyager, mais aussi par la fameuse « actualité littéraire », une trouvaille des salons et autres festivals, qui a eu le mérite de susciter une production littéraire plus dynamique.
« Ce n’est pas un hasard si les écrivains haïtiens commencent à rafler des prix, parce que ici ils écrivent avec une idée, pour une fois avec une vision universelle qui est dans la réalité haïtienne. Les Haïtiens sont d’étranges insulaires, ils ne sont pas repliés sur eux-mêmes », souligne Danny Laferriere.
Aujourd’hui, le métier d’écrivain existe en Haïti alors qu’auparavant, il n’y avait que « des talents particuliers » qui finissaient souvent derrière un bureau d’attaché culturel. [kft gp apr 07/12/2009 14:20]
http://www.alterpresse.org/spip.php?article9062