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jeudi 16 février 2012

Un pont entre l'Afrique et Haïti

Le festival Etonnants voyageurs s’est tenu du 1er au 4 février à Port-au-Prince. Ecrivains haïtiens, africains et d’ailleurs ont échangé avec une jeunesse assoiffée de culture.
Port-au-Prince, au bas de la ville, soleil couchant sur l’espace du restaurant club Babako, l’un des trois lieux de rencontre du festival «Etonnants voyageurs». Il s’est tenu pour la première fois en 2007, est resté «au port» en 2010, pour cause de tremblement de terre, et le voici de retour en Haïti, comme promis, en ce début février.

Deux ans après le séisme du 12 janvier, la capitale est encore meurtrie, mais la vie y circule dans une énergie de chaque instant. Les jeunes, les étudiants, qui constituent la majorité du public, sont venus faire une pause dans la trépidation quotidienne, à la rencontre des quelques 40 auteurs participant à cette troisième édition.

La première république noire indépendante
Cet après-midi-là, à Babako, un débat réunit écrivains africains et haïtiens autour d’une question extraite du livre d’Alain Mabanckou, Le sanglot de l’homme noir.
«Qu’y a-t-il de commun, en dehors de la couleur de peau, entre un Noir en situation irrégulière qui étudie à Sciences-Po, un sans-papiers d’Afrique de l’Ouest, un réfugié haïtien ou un Antillais de couleur issu d’un département intégré au territoire français?»
Et déjà, le mot «noir» a-t-il la même couleur en Afrique et en Haïti? Deux écrivains haïtiens participent à la rencontre. Louis-Philippe Dalembert, l’auteur de Noires blessures qui vit en France, éclaire la question d’une simple anecdote :
«J’étais à Jacmel (NDLR: sud de l’île) avec un Belge et un Guinéen, vêtu d’un boubou. Un vendeur d’artisanat nous a abordés, le Belge et moi lui avons répondu en créole que sa marchandise ne nous intéressait pas. Le Guinéen a tenté de lui faire comprendre à son tour, avec des gestes. Voyant qu’il ne parlait pas créole, le vendeur s’est exclamé, face à son interlocuteur, aussi noir que lui: «apa msye se blan (ah ce Monsieur est un blanc!).»
En Haïti, blanc signifie étranger. Et nègre signifie homme. L’île de Toussaint Louverture a forgé sa République sur cette victoire de la négritude debout dans son humanité, comme l’a chantée Aimé Césaire. Et pour les Africains, Haïti garde cette valeur historique et hautement symbolique même si, comme le remarque au cours du débat, l’écrivain togolais Sami Tchak, l’empire du Mali, sous une autre forme, a rassemblé lui aussi des hommes noirs! Léonora Miano, une Camerounaise vivant en France, voit en Haïti un lieu emblématique de cette mémoire commune aux Afro-descendants qui intéresse particulièrement la romancière. Autour de la table, l’écrivain haïtien Jean-Euphèle Milcé précise.
«Nous en Haïti, nous nous sommes construits sur cette fierté d’avoir combattu pour devenir la première république nègre indépendante, c’est elle qui nous a permis de regarder les autres en face. Mais plus récemment dans l’histoire, notre dignité a été remise en cause par l’occupation américaine, et aujourd’hui par l’assistance humanitaire, donc ce sanglot de l’homme noir dont parle Alain Mabanckou finit par nous rejoindre…»
Face à un public haïtien, cette rencontre résonne différemment, même si à l’instar des Africains, «les Haïtiens émigrés peuvent rencontrer aux Etats-Unis la même agressivité de la part d’Afro-américains avec lesquels la couleur de peau créée une fausse complicité: ils viennent aussi "manger le pain" des noirs d’Amérique!», remarque Dalembert. Et même si cette île a vu naître Anténor Firmin (en 1850), l’auteur de De l’égalité des races humaines, la société haïtienne reste très marquée par les différences de couleur de peau entre noirs et mulâtres.
Il n’en sera pas question ici, mais bien encore de cette fierté mise à mal par le contexte du pays, comme l’exprime cette question d’un jeune homme dans le public:
«La fierté haïtienne, d’accord, mais on perd des galons, et l’on commence à devenir pas grand-chose… Mais pourquoi éterniser cette question de couleur qui est la moins utile pour l’humanité?»

Le Sud parle au Sud
Pendant quatre jours, Port-au-Prince a vécu au rythme de ces débats, face à de jeunes Haïtiens venus en nombre, à Babako, ou encore à Fokal, la fondation connaissance et liberté, poumon culturel de la ville que le séisme a relativement épargné, et à l’Institut français.
Sur le thème des dictatures, sur la capacité de soulèvement des peuples abordée au cours d’une rencontre sur les Printemps arabes avec les romanciers Yahia Belaskri et Kebir Ammi, sur les arts, et bien évidemment autour de l’essentiel réunissant les écrivains, c’est à dire la littérature et la poésie, des ponts ont été établis entre le continent et l’ile caribéenne, comme déjà lors des éditions maliennes du festival «Etonnants voyageurs» à Bamako. Ce vœu de Dany Laferrière, que «Le Sud parle du Sud» est en bonne voie de réalisation!
Léonora Miano découvrait Haïti à cette occasion:«Elle m’est apparue comme le pays le plus africain des Antilles, tellement moins policé que les Antilles françaises». Comme tous les écrivains invités, elle s’est déplacée en province lors de la première journée du festival, en l’occurrence dans la ville de Jérémie, avec l’écrivain Josaphat Robert Large, Haïtien exilé de retour au pays dans sa ville natale pour le festival.
Celui-ci a en effet ramené sur leur terre de grandes figures de la littérature de la diaspora, tels Anthony Phelps ou Dany Laferrière qui se sont exilés à Montréal, aux côtés de ceux qui y vivent, Lyonel Trouillot, Frankétienne, et surtout le grand poète Goerges Castera auquel cette édition rendait un hommage particulier, lui qui a fait de l’encre sa «demeure». Il inspire toute la jeune génération de poètes haïtiens.

Un peuple de poètes
Malgré cette précarité si visible, Léonora Miano a été frappée par la curiosité du jeune public et par l’importance accordée à la culture dans un pays qui compte pourtant près de 65% d’analphabètes.
«A l’entrée de la ville, on peut lire "bienvenue à Jérémie, la cité des poètes"», raconte-t-elle, et dans les rencontres, j’ai constaté que beaucoup de jeunes écrivaient avec une détermination étonnante. Tout le monde semble un peu poète ici, aussi démunis que soient les gens. J’ai assisté au triomphe d’un jeune poète qui s’est levé pour déclamer des poèmes en créole, il était tellement habité, je n’ai vu ça nulle part ailleurs.»
C’est cela aussi, l’exception haïtienne, qui a tant donné et ouvre encore des horizons, avec une nouvelle génération de talents (Makenzy Orcel, Marvin Victor) et des initiatives qu’on imagine improbables. Ainsi la résidence d’artistes qui a été ouverte par le poète James Noel et sa compagne peintre Pascale Monnin, dans un petit village du Sud qui porte bien son nom «Port-Salut». «Passagers des vents» a déjà reçu des romanciers comme Wilfried N’Sondé en décembre dernier, ou encore Yahia Belaskri qui en revenait tout juste pour assister au festival à Port-au-Prince. Parmi les invités, Régis Debray, de retour en Haïti, avait des allures d’étudiant heureux d’apprendre. J.M.G Le Clézio, annoncé et tant attendu ici, n’a pas pu au dernier moment, honorer sa promesse… L’auteur de l’Africain, qui avait donné une belle place aux Haïtiens dans son exposition au musée du Louvre peut avoir bien des regrets…
A l’Institut français, le chanteur français Arthur H accompagné par le formidable musicien Nicolas Repac en musique, a clôturé cette édition en tous points remarquable, dans une promenade poétique au pays de «L’or noir». Dany Laferrière, qui avait déjà vu ce spectacle à Montréal confiait lors d’un débat avoir écrit un texte pour l'album de cette lecture musicale, qui sort fin mars, à partir d’une «vision»: «Celle d’Arthur H. au bord d’un grand fleuve en Afrique, entouré de gens…»
Ce récital réunit les textes d’auteurs haïtiens, africains comme Amos Tutuola (L’ivrogne dans la brousse) et antillais, de Aimé Césaire à Edouard Glissant. Deux ans après la disparition du penseur du «Tout-monde», on songeait à la force des imaginaires qui relient les hommes, en l’occurrence l’Afrique et les Caraïbes au monde, et chacun vivait l’émotion d’un moment magique qui avait bien pour décor la ville de Port-au-Prince…
Valérie Marin La Meslée

vendredi 17 décembre 2010

Mémoire et Justice de la décolonisation française et des indépendances en Afrique

vendredi 17 décembre 2010 / par Hervé Lado, pour l'autre afrik
D’Haïti en Algérie, en passant par les pays d’Afrique subsaharienne et Madagascar, évoquer la colonisation c’est sans conteste ouvrir une page hautement sensible et controversée de l’histoire de ces peuples. Même si la majorité des populations de ces pays -aujourd’hui essentiellement jeunes- n’ont pas elles-mêmes été témoins de ces événements, toute référence à cette période ponctuée d’épisodes sanglants et tragiques fait écho à un présent qui peine encore à trouver des voies de pacification durable, ce qui explique en partie la nature de leurs rapports complexes, et parfois complexés, avec la France, et plus largement avec l’Occident.
Alors que la France s’engage chaque jour un peu plus activement en faveur de la justice internationale et de la lutte contre l’impunité, alors que l’expérience de Vichy lors de la seconde guerre mondiale a plus ou moins fait l’objet de procédures ou du moins d’une reconnaissance de la responsabilité de l’Etat, les crimes commis durant la décolonisation demeurent tabou. Or Il n’y a point de paix durable sans justice, et la justice requiert de la réconciliation, étape essentielle dans la normalisation durable des relations humaines.
De toutes les puissances coloniales présentes en Afrique jusqu’aux indépendances, la France est reconnue pour avoir conduit le processus de décolonisation le plus sanglant vis-à-vis des peuples colonisés et en particulier des leaders nationalistes. Au sein de ces peuples, il demeure comme une vague croyance que les dirigeants français d’alors et d’aujourd’hui portent une lourde responsabilité historique partagée avec leurs successeurs locaux. La période de 1940 à 1970 reste ainsi une sorte de trou noir dans l’histoire de ces pays tant elle évoque, sans mémoire réelle, des événements douloureux : main-basse sur les ressources naturelles locales, réduction aux travaux forcés, répression contre les peuples réclamant l’indépendance, assassinats ciblés ou massifs, tortures et mauvais traitements, extermination de villages entiers pour mater les rébellions, certains soutiennent même la thèse de génocides perpétrés dans certains pays pour anéantir les tribus particulièrement récalcitrantes.
Estimé à plusieurs centaines de milliers voire plusieurs millions de tués, sans oublier les traitements dégradants, les peines d’emprisonnements et les déracinements culturels, le tribut payé par les résistants et les défenseurs du droit à l’autodétermination est lourd en drames humains, sociaux et culturels. Au-delà de la guerre des mémoires que se livrent régulièrement des historiens plus ou moins passionnés, on peut s’accorder sur le fait que la période de la colonisation-décolonisation demeure pour la France et les anciennes colonies une plaie non cicatrisée, faute de soins en profondeur. Est-il pertinent que ces soins viennent des Etats, du prétoire ou des historiens ? En tout état de cause, au nom du respect de la dignité humaine, traquer l’impunité est un impératif moral, que les crimes aient été commis par la France ou par les anciens colonisés eux-mêmes. L’enjeu repose plutôt sur le calendrier et le procédé, qui eux, dépendent à la fois de conditions sociologiques, politiques et économiques internes des deux côtés. Ici et là, alors que les acteurs d’alors disparaissent les uns après les autres, et que cette période de tensions menée sur fond de guerre froide cherche encore désespérément dans le patrimoine historique des différentes nations une place définitive, les langues se délient, les faits commencent à faire corps, et l’horizon d’un dénouement se rapproche inexorablement.
Les faits demeurent globalement peu documentés car souvent avec la complicité des dirigeants locaux installés après les indépendances, les preuves ont été systématiquement détruites ou rapatriées en France. Alors, il ne faut pas attendre de la France qu’elle ouvre d’elle-même ces dossiers souvent à charge. Il s’agira davantage d’une démarche des peuples des ex-colonies que d’une volonté unilatérale française de repentance, et il est démontré que la France n’était pas seule responsable des crimes. Il convient de ne pas perdre de vue qu’une fois aux commandes, les premiers Présidents Africains ont constamment sollicité d’eux-mêmes la France pour obtenir des appuis multiformes notamment militaires, pour faire face à des affrontements internes souvent armées mêlant tribus et partis locaux pour le contrôle du pouvoir. Par ailleurs, dans les années 60, on se trouve en pleine guerre froide, contexte qui a vu diverses puissances étrangères occidentales ou de l’Est s’engager selon les cas aux côtés des leaders locaux au pouvoir ou des rebelles.
Les responsabilités sont donc lourdes, souvent partagées et parfois diffuses. Aujourd’hui, dans les pays africains, les tensions entre les différentes tribus sont encore apparentes. Lumière n’a pas encore été faite en interne sur ces trahisons, alliances et liaisons coupables, et tant que les peuples ne seront pas prêts à ouvrir par eux-mêmes les pages de leur histoire commune et de dialoguer sereinement avec elle, les unités nationales resteront en sursis. Les accusations fréquentes de tribalisme en Afrique témoignent des frictions naturelles entre cultures différentes engagées dans la difficile aventure de la construction d’une nation, mais elles sont aussi la partie apparente de l’iceberg des ressentiments profonds qui trouvent leurs racines dans ces luttes historiques fratricides de la période de décolonisation où ont pu s’installer des rancœurs mutuelles plus ou moins latentes. Le génocide de 1994 au Rwanda est venu démontrer le potentiel explosif de ces ressentiments quand on se rassure de l’illusion que le temps et les décrets finiront par en avoir raison. Il est essentiel, pour une paix durable, que des mots soient posés sur ces maux, afin de désamorcer les tensions. C’est même une des conditions de la croyance en l’appartenance à une même nation qui, en diluant les hostilités intercommunautaires, fédère durablement les préférences tribales actuelles. Chaque pays s’y engagera quand le corps social sera prêt à assumer lui-même ce défi national de manière apaisée.
En tout état de cause, les crimes de la décolonisation ne resteront pas impunis, ils seront documentés, reconnus, et réparés, à l’issue d’un processus plus ou moins long de maturation des esprits dans ces pays, mais aussi en France. Ces questions deviendront d’actualité lorsque : i) la génération des dirigeants locaux qui ont succédé à la France, et les décideurs français d’alors, aura quitté les arènes politiques ; ii) la conscience citoyenne se sera suffisamment développée dans les anciennes colonies au point d’armer les citoyens de moyens de dialoguer sans complexe avec leur histoire, d’abord à l’intérieur des pays, puis avec les partenaires historiques dont la France ; iii) les anciennes colonies auront significativement réduit leur dépendance économique vis-à-vis de la France.
Connaître ce passé chargé et complexe passera davantage par de patientes initiatives citoyennes, académiques, scientifiques, cinématographiques ou artistiques, et en tout cas pas par le prétoire avec accusés et plaignants. A l’image du film « Indigènes » qui a contribué à rendre tangible la responsabilité historique de la France vis-à- vis des anciens combattants, des travaux de recherche de plus en plus nombreux et édifiants permettront de reconstituer ce patrimoine historique commun en parallèle avec la maturation des esprits en faveur de la justice et d’une paix durable. Cette exigence de transparence sur les patrimoines mémoriels est une condition de la constitution des identités nationales dans les anciennes colonies, et même en France. C’est plus globalement, un impératif pour la préservation de l’une de ces valeurs majeures qu’on peut considérer comme universelle : la dignité humaine.
http://www.afrik.com/article21523.html

dimanche 7 mars 2010

Pourquoi l'Afrique doit aider Haïti

01/03/2010 09:25:09

La rédaction web de Jeune Afrique
Par : Adame Ba Konaré
Lorsque l’on évoque Haïti, en fonction de la génération à laquelle on appartient au Mali et en Afrique, deux réponses surgissent à l’esprit : Duvalier et ses tontons macoutes, la pauvreté, un pays parmi les plus pauvres du monde. Mais pour beaucoup de gens, Haïti, c’est aussi Toussaint Louverture, et surtout la première république noire du monde. Pour autant, pourquoi l’Afrique doit-elle continuer de mobiliser des fonds pour soutenir Haïti, frappé le 12 janvier dernier par le séisme tragique que l’on sait ?
Parce que d’abord, au-delà de la relation charnelle avec Haïti, Haïti dite fille aînée de l’Afrique, alors que les thèses sur l’inégalité des races faisaient florès en Europe, ce furent les intellectuels haïtiens qui se firent les défenseurs de la race noire.
Pour eux tous, comme l’a écrit l’un des représentants les plus illustres de cette intelligentsia, Price Hannibal, Haïti représentait « La Mecque, la Judée de la race noire, le pays (…) où doit aller en pèlerinage, au moins une fois dans sa vie, tout homme ayant du sang africain dans les artères ; car c’est là que le nègre s’est fait homme ; c’est là qu’en brisant ses fers, il a condamné irrévocablement l’esclavage. »1 Mieux, c’est à Haïti que les Africains ont inversé les rôles en se substituant à leurs maîtres, pour créer, en ce coin des Amériques, une nouvelle patrie pour l’homme noir.
Illustration vivante de la montée irrésistible d’une Afrique unie face à l’oppression et à la domination, après avoir été le « porte-étendard de la race noire en Amérique », Haïti a revendiqué haut et fort son rôle historique qui était d’œuvrer à l’évolution générale de ses congénères. C’était même sa raison d’être internationale.2
Aimé Césaire dira que « Haïti n’a pas conquis la liberté seulement pour elle, elle a conquis la liberté pour tous les hommes de couleur, peut-être pour tout un continent. » 3
Quand les Belges ont quitté le Congo belge (actuelle RD Congo) en 1960, ce furent les intellectuels haïtiens qui montèrent en première ligne pour venir former les jeunes Congolais. Auparavant, ils avaient apporté leur soutien à la Guinée, après que les Français eurent plié bagages en représailles à la proclamation de l’indépendance de ce pays en 1958.
Ce sont encore eux, les intellectuels haïtiens, qui ont prolongé le mouvement panafricaniste germé dans ce qu’on a appelé le triangle anglophone et dont les figures de proue, l’Américain W.E.B. Dubois, Georges Padmore de Trinidad et Marcus Garvey de Jamaïque, ont marqué certains chefs d’Etats Africains dont Kwame Nkrumah du Ghana, Jomo Kenyata du Kenya ou Nandi Azikiwé du Nigéria.
L’historien Elikia Mbokolo soutient même que le mouvement de la négritude fut l’héritier du renouveau littéraire haïtien en même temps que de la renaissance nègre de Harlem4 .
Comment ne pas citer, dans ce registre-là, Price-Mars, décédé en 1969, Price-Mars, le chantre de la revendication des racines africaines, qui a intégré la Société Africaine de Culture (la SAC), cette maison pionnière de la réhabilitation de la culture africaine, avec sa revue Présence Africaine, créée en 1947 par le Sénégalais Alioune Diop et dont il prendra plus tard la tête.
Ce n’est pas tout, à partir de l’occupation américaine des années 1915-1934, Haïti a prôné sur le terrain une doctrine de « retour au peuple », pas pour l’éduquer ou l’instruire, mais pour inculquer en lui les valeurs africaines : les contes, les mœurs, les croyances, les pratiques sociales et les formes de sociabilité.
Bref, l’intelligentsia haïtienne a suscité un vaste mouvement de retour à l’Afrique. « Nous n’avons de chances d’être nous-mêmes que si nous ne répudions aucune part de l’héritage ancestral. Eh bien ! cet héritage, il est pour les huit dixièmes un don de l’Afrique. », s’écrie Price-Mars5 .
Tenaillé par cette inextinguible soif d’Afrique, Roger Dorsinville, une autre plume célèbre de Haïti, vint s’installer entre 1961 et 1986 au Libéria et ensuite au Sénégal, liant l’acte à la parole6 . Et je pourrais continuer à citer des exemples.
La dette d’amour n’est pas une dette remboursable. La solidarité avec Haïti est juste un devoir de reconnaissance et de justice, si nous sortons du cadre étriqué de notre nationalisme pour voir large, pour voir Afrique. Vous l’aurez compris, je suis dans une posture panafricaniste.
Solidarité avec Haïti ensuite parce que je crois, au-delà de toute autre considération, que la solidarité est un devoir humain.
Evidemment, le Mali, l’Afrique sont logés à la même enseigne que Haïti : pays et continent pauvres, rongés par les mêmes maux que Haïti. Mais oh ! Devrions-nous pour autant refuser d’aider Haïti ? Ne serait-ce pas là une attitude égoïste ? Ne serait-ce pas faire bon marché de la solidarité sociale fortement ancrée en Afrique ? Cette Afrique où, on a beau être pauvre, on a toujours quelque chose à partager même si c’est par une présence, de beaux mots ou un simple sourire. Y’a t-il meilleure richesse pour un Homme que la victoire sur ses pulsions égoïstes ? Eh bien ! Ces pulsions égoïstes, osons les défier. Montons à l’assaut des barricades honteuses qui bloquent la voie à nos penchants altruistes.
Evidemment, l’aide que nous pouvons apporter peut paraître dérisoire comparativement aux milliards débloqués par les puissances nanties mais je professe mon credo : je crois en la solidarité dans la pauvreté ; je crois en la solidarité entre les pauvres, je crois en la solidarité entre tous les humains ; je crois en la solidarité avec notre environnement.
Mes derniers mots seront pour nos frères et sœurs les Haïtiens, un peuple chaleureux et courageux qui défie le chaos, un peuple dont la diaspora a donné au Canada sa Gouverneure générale et à la communauté internationale de nombreux cadres. Des mots pour dire que nous leur faisons confiance pour se reconstruire et assumer leur part de responsabilité dans le redressement de leur patrie.
A ces souhaits et à ce message, j’associe tous ces hommes et toutes ces femmes du Mali et d’Afrique qui ont connu et habité Haïti. Enfin, aux Haïtiens d’ici et d’ailleurs dont je partage la douleur, aux Haïtiens maliens et aux Maliens haïtiens, vous si près de nous, je vous dis tout simplement courage. Que Dieu bénisse Haïti. Amen.
http://www.jeuneafrique.com/Article_ARTJAWEB20100304124507_afrique-pauvrete-aime-cesaire-diasporapourquoi-l-afrique-doit-aider-haiti.html
 1De la Réhabilitation de la race noire par la république d’Haïti (1900).
2La Diaspora Africaine, Tribune culturelle panafricaine, Spécial printemps 2006 : Le panafricanisme au 21ème siècle par Le professeur Elikia M’Bokolo. Paris, Avril 2006.

3Les voix de l’écriture, Aimé Césaire, Paris, Radio France Internationale, 1996, rapporté par Elikia Mbokolo in « La diaspora Africaine », opus cit.

4Elikia Mbokolo ibid.

5Price-Mars, DR.J. 1928, Ainsi parla l’oncle. Essai d’ethnographie, Compiègne, Imprimerie de Compiègne. (Bibliothèque haïtienne.)

6Haïti, fille aînée de l’Afrique in Jeune Afrique Haïti année Zéro, N° 2558 du 17 au 23 janvier 2010