jeudi 5 juin 2008
Par Nancy Roc
Montreal, 05 juin 08 [AlterPresse] --- Après le succès inédit à Montréal du Starmania à l’haïtienne en juin dernier, le public d’Haïti en scène vient de recevoir une douche froide : l’association va devoir fermer faute de ressources !

Contacté par AlterPresse, le fondateur et metteur en scène français, Bertrand Labarre , a déploré le manque de support des différents acteurs pour supporter cette association. « Nous ne sommes jamais parvenu à établir un modèle économique qui nous permettrait raisonnablement de vivre.
Après le succès montréalais du Starmania à l’haïtienne, les jeunes talents d’Haïti en Scène avaient récemment joué dans l’adaptation du spectacle de Luc Plamondon, Notre Dame de Paris au Rex Théâtre les 22 et 23 mai derniers (Photo logo : Esméralda devant la "vierge Marie" couverte).
Bertrand Labarre ne baisse pas les bras pour autant : « notre décision d’arrêter est révocable. Haïti en Scène a besoin d’avoir une visibilité d’un an pour fonctionner correctement sans mettre en danger sa survie même ». Pour cela, le metteur en scène affirme que la somme de 40.000 USD (quarante mille dollars américains) suffirait à financer une année d’activité complète pour 50 jeunes avec spectacle au bout.
Rappelons qu’Haïti en Scène recrute des talents bruts, de jeunes artistes qu’elle forme gratuitement en jeu, en danse, en musique et en chant. Alors que de nombreux jeunes sont pointés du doigt dans le phénomène du kidnapping qui sème le deuil dans les familles haïtiennes, les jeunes artistes de cette association venant de quartiers difficiles comme le Bel Air, Carrefour et Martissant ont réussi à relever le défi de devenir des artistes semi-professionnels et de conquérir la Cité des Arts de Montréal en mars dernier.Bertrand Labarre
AlterPresse : M. Labarre, on prône souvent en Haïti que si l’on donnait des possibilités aux jeunes, ces derniers éviteraient la délinquance comme seule porte de sortie. Qu’est-ce que ce manque de support de la société haïtienne démontre pour vous aujourd’hui ?B. Labarre : Je ne voudrai pas tirer de conclusions hâtives des difficultés de notre association. Peut-être n’avons-nous jamais su faire jouer les leviers qu’il fallait. Les réseaux ne sont pas toujours aisément accessibles et il est tout à fait possible que les portes ne se soient pas ouvertes car nous n’avons pas su les ouvrir. Mais nul ne pourra nous reprocher de ne pas avoir essayé : le nombre de dossiers, lettres et courriels envoyés est aujourd’hui incalculable.
Ceci dit, je suis un peu circonspect sur les remarques gentilles voire dithyrambiques que nous avons souvent reçues ces trois dernières années alors même qu’on nous donnait une fin de non recevoir lorsque nous expliquions qu’il nous fallait de l’argent pour poursuivre notre tâche. Je ne dirais pas qu’il s’agit d’hypocrisie ; ce serait détestable et triste pour la jeunesse haïtienne qui est, vous le savez bien, au centre des discours ambiants mais qui resterait dans cette logique très loin dans celui des préoccupations des acteurs sociopolitiques de la société haïtienne. Mais il n’y a pas de « bonnes dates » en Haïti. Il n’y a simplement jamais de bonne date. Les acteurs publics et privés ont toujours d’autres sujets, d’autres centres d’intérêt, d’autres œuvres sociales voire d’autres évènements culturels.
Je me demande si cette approche en termes de mauvaises dates n’est pas révélatrice d’un mal être profond face à l’actualité et, pire, le futur, même proche. Se lancer dans un projet qui ne verra le jour que dans 7 mois est impensable pour de nombreux acteurs culturels ou financiers. En Haïti, il est tellement difficile de voir les choses positivement, que nos interlocuteurs ont toujours eu du mal à nous suivre. Du coup, ce sont les jeunes que nous encadrons qui en deviennent naturellement les victimes.
Esméralda : Marie Brunette Brutus
B. Labarre : Les trois personnes que vous citez ont déjà beaucoup fait pour Haïti en Scène (ou pourrais-je dire pour Haïti « sur la scène » montréalaise). Elles ont rendu possible l’impossible : faire jouer une troupe amateur sur une scène professionnelle montréalaise avec une couverture médiatique, à priori, impensable. Peut-être, sans doute, notre collaboration avec son Excellence, la gouverneure générale du Canada Michaëlle Jean, Luck Mervil, Luc Plamondon ne s’arrêtera pas là : tous, nous aimerions repartir en tournée au Canada ou ailleurs, faire vibrer le cœur d’un public francophone et créolophone. Que ce soit avec Starmania ou Notre Dame de Paris.Nous ne sommes pas entrés en contact avec eux récemment. Peut-être devrions-nous…
Apr : Quelle est la leçon que vous tirez de vos efforts pour Haïti et de vos rêves (et ceux des jeunes) qui tombent aujourd’hui à l’eau ?
B. Labarre : Je ne veux pas parler de rêves qui tombent à l’eau. Ce que nous avons fait, nul ne pourra nous l’enlever. Ces jeunes ont vécu un rêve, une aventure humaine, ils ont fait des rencontres magnifiques. Ils se sont formés. Ils ont un CV fort. Rien de cela ne leur sera jamais retiré. Nous jouons le rôle du semeur. Le ciel, voire d’autres « jardiniers », pourront toujours récolter. De toute façon, Haïti en Scène n’a pas comme vocation de suivre, des années durant, les jeunes qui sont venus à elle. Nous semons dans les cœurs et dans les têtes, nous professionnalisons. Ensuite, l’oiseau vole de ses propres ailes.
Pour les fondateurs d’Haïti en Scène, bien sûr, il y a un sentiment plus amer. Mais aucun regret ni remords. Ce que nous avons essayé de faire valait la peine. Nous le referions si nous devions être en situation de le faire. Nous avons, nous aussi, beaucoup appris. Sur le plan humain, nous avons vécu des choses merveilleuses en 3 ans. Imaginez ce que moi, en tant que « petit blanc expatrié », j’ai pu vivre comme émotion, comme amour, comme partage avec ces jeunes haïtiens si éloignés de moi a priori et avec qui j’ai vécu des angoisses, des émotions, des larmes. Je leur dois tout. J’ai rencontré Luc Plamondon, Son Excellence Michaëlle Jean, Luck Mervil. Tout cela c’était le miracle Haïti en Scène.
Billy Jean Baptiste entouré de Sandra et Johanna

Par ailleurs, nous nous sommes également professionnalisés. Certains observateurs qui nous ont suivis sur nos 3 spectacles disent que Notre Dame de Paris est, de loin, le meilleur de nos spectacles. C’est gentil et encourageant. Cela montre que nous sommes sur la voie du bien en commun. Je m’étais déjà aperçu que les répétitions de Notre Dame se déroulaient plus vite et de façon plus satisfaisante que pour Starmania. Mais les commentaires sur la fluidité de la mise en scène (totalement circulaire au Karibe Center, un autre de mes rêves de metteur en Scène) ou l’assurance des jeunes artistes laissent effectivement penser qu’Haïti en Scène progresse sur le plan formel et technique. Quelle bonne nouvelle, n’est ce pas ?
Il n’y a pas d’autres leçons définitives (…)
À titre personnel, je dois tout à Haïti. Ce pays m’a révélé, réveillé, montré la voie. J’espère lui avoir apporté quelque chose en échange.
Apr : Merci
N’y a-t-il pas une entité privée, publique ou un mécène visionnaire qui puisse venir en aide à cette association ? L’avenir de ces jeunes en dépend. Ils ont été des merveilleux messagers la culture haitienne et méritent grandement d’être encadrés et encouragés. [nr gp apr 05/06/08 09:00]
[1] AlterPresse : Haiti-Canada : Triomphe du Starmania à l’haïtienne à la Cité des Arts de Montréal, Nancy Roc, le 1er avril 2008.
http://www.alterpresse.org/spip.php?article7325
















