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lundi 10 janvier 2011

Marvin Victor : "Je ne voulais pas échapper à ce qui se passait" en Haïti

Entretien avec l'auteur haïtien de "Corps mêlés" (Gallimard), 28 ans, qui signe le premier grand roman du séisme. Le Point.fr : Où étiez-vous le 12 janvier 2010 ?


Marvin Victor : À New York, où j'étais arrivé le 20 décembre 2009 pour une résidence d'artistes, un projet vidéo-peinture. Le 12 janvier, j'ai téléphoné à mon ex-compagne. La communication a été coupée. J'ai appelé quelqu'un d'autre aux États-Unis, il m'annonce le tremblement de terre en Haïti. Je n'y croyais pas. Le séisme, pour moi, n'était qu'un phénomène de géologie étudié à l'école, ça n'arrivait qu'au Japon... Tout de suite après, je n'ai voulu entrer en contact avec personne. J'ai voyagé à travers les USA, je ne pouvais pas rester longtemps dans un espace, surtout quand il y avait trop d'Haïtiens.

Quand avez-vous pu rentrer en Haïti ?
Deux mois après le séisme. Plus tôt, je ne pouvais pas. Tous les jours, aux États-Unis, je recevais des nouvelles de morts, et j'écrivais à des morts. Un jour, j'ai écrit à un ami sur Internet en essayant de ne pas être trop tragique, sur le ton "on va boire un grog"... Sur Facebook, je découvre alors la mention "paix à son âme". Il était mort. Dans les journaux, partout, j'apprenais des morts. Je suis, c'est compliqué, je suis vraiment touché. Surtout par rapport à mon ex. On était tout le temps au téléphone, elle devait passer me voir à New York. Donc... touché par sa mort.
Qu'étiez-vous en train d'écrire ?
J'étais en train de retravailler un texte, mais je me suis dit non. Je ne peux pas fuir comme ça. Je n'ai pas envie de voir la tristesse des Haïtiens et d'écrire un roman... Je me suis senti nul. Y avait-il quelque chose à faire ? Qu'est-ce que je vais dire ? Je ne sais pas consoler. Je ne suis jamais allé aux enterrements. Alors, je me suis dit : il faut écrire autre chose. J'étais tellement près de tout ce qui s'est passé, et encore aujourd'hui, que je n'osais pas proposer le roman que j'écrivais avant. Je ne voulais pas échapper à ce qui se passait. J'ai écrit autre chose mais en reprenant des personnages qui existaient. Ursula était l'héroïne d'une nouvelle qui va être publiée à New York dans une anthologie sur le polar dirigée par Edwige Danticat, Haïti noir, projet qui remonte à l'avant-tremblement de terre. Dans cette nouvelle, Ursula n'a pas de nom. Et sa fille est vivante.

Pourquoi avoir choisi de vous mettre dans la peau d'une Haïtienne de 45 ans, la narratrice de Corps mêlés ?
Je pense que les femmes sont plus fortes et plus crédibles que nous. Mon ex, à qui le livre est dédié, a été comédienne et militante. Elle traverse de part en part le corps de l'histoire. Et puis j'aime bien les personnages perdus, comme nous le sommes tous un peu, perdus et hantés par la mort, même sans tremblement de terre. La mort est très présente en Haïti. Chez ma grand-mère, il y a la tombe dans la cour, on joue dessus. Cette femme divague, revient à son village natal de Baie-de-Henne, parce que le tremblement de terre lui fait penser à son enfance. Je ne voulais pas que le séisme soit trop présent. Je voulais que le roman se situe dans une maison qui ne soit pas cassée. C'est pour ça que c'est un huis clos. Quand j'ai relu les épreuves de Corps mêlés, je me suis dit que oui, j'en avais parlé quand même.

Aujourd'hui, comment regardez-vous la situation en Haïti ?
Je ne comprends rien. J'essaie pourtant, mais je n'y arrive pas. Quand j'ai vu le nombre de candidats à la présidence, je me suis demandé "mais qu'est-ce qu'ils veulent ?" Reconstruire l'État ? Avec ces gens-là ?

Que signifie refonder Haïti pour vous ?
Refonder une nouvelle classe de politiques. Et ce n'est pas un truc qu'on peut faire maintenant. Ni même dans dix ans. Dans vingt ans peut-être... On n'est pas prêts. Je dis cela parce que tous reconstruisent les uns après les autres le même schéma, les jeunes aussi, et certains, même parmi mes amis, recommencent... Je trouve cela si lamentable, si méprisable.

Quels sont vos projets ?
Je suis en train de finir mon deuxième roman et de faire un film. Actuellement, j'habite aux Cayes (à environ 200 kilomètres au sud de Port-au-Prince, NDLR), j'en avais assez de Port-au-Prince, d'où je suis. J'habitais à Pétionville, mais la maison s'est barrée. Je ne sais pas à quoi peut ressembler mon mode de vie. M'installer en Haïti ? Dans le sud ? Je ne sais pas quoi faire.
"Corps mêlés", Gallimard, 249 pages, 18,50 euros. En librairie le 13 janvier.

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