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lundi 3 août 2009

JEAN-MARC PASQUET - interview ..PREMIERE PARTIE

1- Rocío Rodríguez-Reyes: Imaginez que votre nouveau roman commence par le paragraphe suivant: Port-au-Prince, Haïti, 8 mai 2039. Quatre ans après la découverte d'importants gisements de pétrole à 50km au nord-est du golfe de la Gonâve, au Passage Windward , le détroit maritime de 77 km qui sépare Haïti de Cuba...
Quelle serait la suite? Ajoutez quelques lignes...

Jean-Marc Pasquet: Port-au-Prince, Haïti, 8 mai 2039...
Quatre ans après la découverte d'importants gisements de pétrole à 50km au nord-est du golfe de la Gonâve, au Passage Windward , le détroit maritime de 77 km qui sépare Haïti de Cuba, la situation est complètement bloquée.
Des milliers d'embarcations de fortunes, occupées par des opposants à l'exploitation des énergies fossiles, empêchent les compagnies pétrolières sino-américaines d'implanter leurs plateformes de forage.
Le succès de la reconversion d'Haïti aux énergies renouvelables, et son accession à une complète autonomie énergétique et économique, avec pour corollaire l'amélioration notable de la qualité de vie des Haïtiens, influencent tous les pays de l'arc Caraïbe, de l'America et du reste du Demi-Monde.
Des dizaines de milliers d'opposants, parfois juchés sur des radeaux, convergent sur le site, depuis Haïti, Cuba, la Jamaïque et les côtes américaines. Ils viennent clamer leur refus de laisser les pays du Nord continuer à saccager les ressources naturelles, pour tenter de ralentir leur débâcle industrielle.
Haïti, en tête d'une coalition de pays du Demi-Monde, fait pression sur la Société des Peuples Unis, pour que l'exploitation pétrolière soit désormais strictement réglementée et réservée à des fins humanitaires.

2- De mère suisse et de père haïtien vous êtes la personnification d'un métissage exceptionnel: Quel est votre héritage familial? Quelles qualités avez-vous héritées de votre père? Et de votre mère? Vos parents aimaient-ils la musique ou la littérature?

J-MP: Né à Genève d'une mère franco-russe, naturalisée suisse, et d'un père haïtien, éduqué en Asie, en Afrique, en Europe et aux Amériques, je me sens effectivement citoyen du monde.
Mon métissage, s'il m'a valu d'avoir une adolescence mouvementée en quête de mes racines, me permet aujourd'hui de me sentir partout chez moi, et de multiplier les perspectives sur les événements de ma vie.
Mes parents étaient tous deux fonctionnaires internationaux, et divorcés. Rebondissant de l'un à l'autre, de pays en pays, j'ai appris à m'adapter aux changements de cultures, de valeurs et d'environnement.
Je ne saurais dire de quelles qualités j'ai pu hériter de l'un ou de l'autre, sinon la diversité et la complémentarité de leurs goûts. J'ai été nourri de musique, de danse, de peinture et de littérature. Je garde de mon père le souvenir de ma découverte simultanée de James Brown et de Jacques Roumain, à l'âge de treize ans, à Addis Abeba en Ethiopie, et celui de mon émotion face aux sites d'Axum ou Lalibela.
De ma mère, je garde le bonheur de la gastronomie thaïlandaise ou italienne, et des pique-niques dans la nature, de son émoi d'iconoclaste devant la Chapelle Sixtine, de son amour de Prévert, Vian, Dumas, Courbet ou Picasso.
J'ai hérité de mes parents, leur admiration pour les beautés du monde et de la création humaine. Et la volonté farouche de devenir moi-même un artiste.

3- Quel a été votre idée de départ pour écrire votre premier roman "Nègre blanc" publiée en 1996? Peut-on dire qu'il s'agisse d'un roman autobiographique?

J-MP: Non. Nègre Blanc, comme tous mes romans, est une pure fiction, mais je l'ai bien sûr nourrie de mes expériences africaines. Avec Nègre Blanc, j'ai voulu écrire un thriller qui, tout en se déroulant en milieu urbain, évoque la gravité des dommages perpétrés depuis cinq siècles par l'empreinte coloniale sur le continent et salue en même temps la pérennité de certaines valeurs animistes de l'Afrique millénaire. Je suis arrivé en Afrique de l'Ouest la première fois à l'âge de dix-sept ans, avec mon passeport pour seul bagage. J'ai vécu pendant des années dans la rue, entre la Côte d'Ivoire et le Ghana, une vie de clandestin nomade, refusant systématiquement les privilèges que me conférait mon statut d'occidental. L'Afrique que j'ai eu la chance de côtoyer, a servi de terreau à Nègre Blanc, mais l'histoire n'a rien d'autobiographique. Récemment, un professeur de littérature africaine à Montréal, m'a montré un exemplaire du roman complètement annoté, dans lequel il avait saisi des passages entiers, et écrit dans la marge : « Pas écrit par l'auteur ». Il s'est excusé auprès de moi, de m'avoir pris pour un « Nègre » au sens littéraire, refusant de croire, en voyant ma tête sur la photo en 4 ème de couverture, que je puisse être l'auteur d'un livre se référant de façon si contemporaine à l'Afrique millénaire, un compliment qui m'a comblé.
( A SUIVRE )