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samedi 15 janvier 2011

Haïti - Reconstruction : Combien d’argent à reçu Haïti en 2010 ?

14/01/2011 12:52:15 Le premier ministre haïtien, Jean Max Bellerive, qui co-préside avec l’ex-président américain Bill Clinton, la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) a fait savoir que, sur les 2,010 milliards de dollars promis par les pays donateurs pour la reconstruction d’Haïti [objectif 2010], seulement 1,28 milliard de dollars, soit près de 64% avait été déboursé à la date du 31 décembre 2010.
L’ancien président américain Bill Clinton, reconnait lui aussi que 64% du montant promis a finalement été déboursé, néanmoins, il trouve ce montant « considérable vu que l’année 2010 a été particulièrement difficile pour l’économie mondiale. »
Il est est important de mettre en lumière l’utilisation de ces fonds, ce qui permet de voir que seulement 45% et non 64% ont été alloué pour la reconstruction. En effet, selon le rapport de L'Office des Nations Unies de l'Envoyé spécial pour Haïti (OSE) 1,28 milliards on effectivement été déboursé au 31 décembre 2010, mais seulement 912.5 millions de dollars (45%) concernait les projets de reconstruction. Pour arriver à 64% nos «chers» co-présidents, incluent dans leurs calculs : 233 millions d’appui budgétaire au gouvernement (financement du budget de l’État haïtien (1)) et 135.3 millions de prêts fait au gouvernement d’Haïti...
Les seuls dons en 2010, comptabilisé par l’OSE sont en réalité : 223,6 millions de dollars (diverses subventions auprès des Nations Unies), la Banque Interaméricaine de Développement (BID) et la Banque mondiale à travers le Fonds de reconstruction d'Haïti et 688,9 millions de dollars en subventions au Gouvernement d'Haïti, des agences multilatérales, des ONG et des entreprises privés.
Durant l’année 2010, la CIRH a approuvé 74 projets pour un montant total de 2,990 milliards de dollars. Sur ce montant 1,611 milliards (54%) sont liés à des sources de financement identifiées (institutions et organismes internationaux, fonds privés, pays donateurs etc...). Il faut se rappeler que l’identification des sources de financement, ne signifie pas pour autant, un décaissement total dans l’exercice en cours. Certains projets approuvés s’étalent sur 2 ans ou plus, d’autres ne sont que partiellement financés et sont à la recherche de financement complémentaires. En réalité c’est 912.5 millions de dollars qui ont réellement été décaissé soit 31% des projets approuvés (ou 56% des sources de financements identifiées).
Les promesses des 55 pays donateurs (bailleurs internationaux) pour les années 2010-2011 s’élèvent à 4,460 milliards de dollars, actuellement seulement 20% ont été déboursé.
Il est aussi important de mentionner qu’au delà des fonds de reconstruction, des fonds de soutien direct au gouvernement haïtien, la communauté internationale a procédé à l’allégement de la dette d’Haïti pour un montant de 1,07 milliard de dollars durant cette période (non pris en compte dans ces chiffres). De même que sont exclus les coûts importants de l’aide internationale d’urgence post-séisme.
Jean Max Bellerive a rappelé les trois secteurs prioritaires pour la CIRH : l’enlèvement des décombres, le logement et la santé, précisant que pour ces 3 secteurs prioritaires, Haïti en 2010, n’avait reçu que 350 millions de dollars. Tout en reconnaissant qu’en matière de coopération internationale, le pourcentage des sommes reçues est un « standard normal », il précise qu’en raison de la situation et des besoins d’Haïti, il faut un effort supplémentaire de la part de la communauté internationale.
Bill Clinton a déclaré pour sa part, que les besoins étaient nombreux, mais qu’il faudra attendre 6 a 12 mois avant que l’on puisse voir tout ce qui est fait depuis le 12 janvier 2010. De plus, il a assuré qu'un mécanisme avait été mis en place « pour garantir la transparence sur la façon dont les fonds sont dépensés ».
Il faudra sans doute plus que ces déclarations pour que ces chiffres deviennent un jour plus transparent (pour ne pas dire compréhensible) dans l’esprit profane de la population...
(1) L’apport de l’International passe d’une année à l’autre de 61 à 66% (58 milliards de gourdes) du budget national (2010-2011, soit prés des 2/3 de nos dépenses publiques (!)
http://www.haitilibre.com/article-1636-haiti-economie-le-budget-2010-2011-depend-a-66-de-l-aide-internationale.html
(2) Il est a noté que malgré les nombreuses critiques dont est victime la CIRH, elle a grandement amélioré ses méthodes de travail. Ainsi lors de la première réunion de la CIRH (25 juillet 2010), 2 projets ont été approuvés et financés à 100%, ce qui est normal, il s’agissait du lancement de cette commission. La deuxième réunion de la CIRH (17 août 2010) a approuvé 29 projets dont seulement 44% avaient un financement total ou partiel... La troisième réunion (6 octobre 2010) la CIRH approuvait 18 projets dont 59% avaient un financement total ou partiel. À la dernière réunion (14 décembre 2010) la CIRH a approuvé 25 projets dont 76% avaient un financement total ou partiel.
PI/ HaïtiLibre
http://www.haitilibre.com/article-2114-haiti-reconstruction-combien-d-argent-a-recu-haiti-en-2010.html

HAITI N'A PAS BESOIN DE LARMES

Un an après la catastrophe, le grand écrivain haïtien Dany Laferrière raconte dans «Tout bouge autour de moi», un remarquable livre de «choses vues», le séisme qu’il a vécu en janvier 2010 à Port-au-Prince. Entretien

Né en 1953 à Port-au-Prince, Dany Laferrière vit à Montréal. Prix Médicis 2009 pour «l’Enigme du retour», il raconte dans «Tout bouge autour de moi» (Grasset) le séisme qu'il a vécu à Port-au-Prince le 12 janvier 2010, et vient de préfacer des poèmes d’écoliers rassemblés dans «Haïti mon pays» (Editions de la Bagnole). (c)Sipa

Le Nouvel Observateur.- Le 12 janvier 2010, vous avez pris des notes tout de suite, sur votre carnet noir. A quel moment avez-vous eu l’idée, le besoin ou le désir d’écrire un livre sur le séisme?
Dany Laferrière.- Sur le moment, beaucoup de gens couraient, j’ai pris des notes pour me concentrer sur autre chose : sur l’écriture, en tentant de décrire ce qui se passait. Il fallait d’ailleurs être assez bien entraîné pour y arriver… Ça me rendait invisible, j’avais l’impression qu’on ne pouvait pas me voir. Que même le séisme ne pouvait pas me voir. Etrangement, dès que j’ai commencé à prendre des notes, c’était pour moi comme si tout ça se passait dans un rêve. L’idée d’en faire un livre n’est venue que beaucoup plus tard. Je préparai un livre de conseils à un jeune écrivain, qui s’adressait à mon neveu. J’ai voulu ajouter un chapitre sur le séisme... et ça a pris toute la place. Brusquement tout est sorti. J’avais vu ce qui se disait dans les médias ; je pensais qu’il fallait quelque chose de complémentaire. De plus intime. Du dedans. Il fallait que quelqu’un qui était présent raconte l’événement depuis l’œil du cyclone. Il fallait dire comment ça se passe. Sinon on ne voit que les dégâts matériels à la télé...

N.O.- Le traitement médiatique vous a-t-il agacé, ou gêné?
D. Laferrière.- Non, pas tant que ça. Je n’ai pas été d’accord avec des mots comme « pillage », parce que je ne voyais pas cela sur place. Mais je n’ai pas écrit le livre pour ça. Très peu de journalistes étaient présents quand c’est arrivé, parce qu’il ne se passait rien à ce moment-là à Haïti... J’ai donc voulu proposer la vision d’un écrivain qui connaît assez bien l’expérience haïtienne, tout simplement. La publication à chaud de certaines de mes notes, dans «le Nouvel Observateur» notamment [=> Tout bouge autour de moi], a également contribué à déclencher l’écriture du livre, quand j’ai vu que des gens les avaient reprises sur internet en les ornant de photos. J’ai compris qu’il y avait un désir d’entendre autre chose que le bruit et le fracas qui ont accompagné l’événement. C’était évidemment valable pour les Haïtiens, aussi.

N.O.- Ce qui rend votre point de vue précieux, c’est votre don d’ubiquité : vous vous tenez au plus près de l’expérience quand vous êtes à Port-au-Prince, puis vous avez eu très vite la possibilité de regagner le Canada. Ce qui vous permet soudain de rejoindre le point de vue du reste du monde…
D. Laferrière.- C’était important d’avoir le zoom, puis le plan éloigné. Car il y a en fait eu deux événements. En Haïti, bien sûr, mais aussi ailleurs, où les gens n’ont pas seulement observé : ils ont été touchés personnellement, ils ont littéralement été bombardés par les informations. Certaines personnes qui se trouvaient à l’étranger ont, en quelque sorte, vécu ça plus douloureusement que d’autres qui étaient sur place : parce qu’à la télévision ils ont brusquement tout reçu à la gueule. La télé ne leur a rien épargné. J’ai vécu ça. J’ai été bombardé d’images. J’ai eu plus peur face à la télé que lorsque j’étais à Port-au-Prince.

N.O.- Est-ce pour cela que votre livre tient l’horreur à distance ? On y trouve très peu de scènes affreuses. Vous suggérez les drames humains qui ont eu lieu, mais c’est, paradoxalement, un livre extraordinairement optimiste... Etait-ce délibéré ?
D. Laferrière.- Il y a d’abord un tempérament personnel qui entre en jeu. Je suis du côté des peintres haïtiens, qui sont capables de peindre des paysages colorés quand tout est désolation autour d’eux. Et puis je voulais, en suivant honnêtement les événements, me tenir au plus près de ce que je voyais. Raconter. Comme je l’ai fait dans un moment extrêmement prenant, je n’ai pas eu le temps de penser. Je suis sûr qu’il me reste beaucoup de choses à découvrir dans ce que j’ai noté. Le fait que tout soit imbibé de religion, par exemple, ne m’est apparu qu’après coup, quand une amie journaliste me l’a fait remarquer.

N.O.- Et pourquoi ne l’avez-vous pas vu sur le coup ?
D. Laferrière.- Parce que je décrivais les gens, mais je ne les observais pas ! Je n’avais pas de distance avec ça, pas de thèse, ni d’analyse à proposer : je voulais faire « choses vues », raconter ce que je voyais, en espérant que la masse de choses finirait par faire ressortir des éléments auxquelles je n’avais moi-même pas pensé. C’est pourquoi le livre a une structure qui ressemble à celle du séisme, avec des morceaux très éclatés, éparpillés : c’est une maison explosée, ce livre. Les morceaux, on les recolle soi-même. J’espère qu’on retrouvera tous les morceaux.

N.O.- Ce qui est très beau, très fort, mais aussi très paradoxal, c’est la manière positive dont vous évoquez la parenthèse ouverte par le séisme. On a le sentiment que le temps s’est arrêté : il n’y a plus d’argent, les institutions sont à terre, tout est à reconstruire...
D. Laferrière.- Oui, je ne pense pas que la vie soit uniquement du confort. Je ne pense pas que le malheur nous éloigne de la vie. Il ne sert pas à attirer la pitié des gens: c’est une expérience humaine très forte, très dense. Dans ce moment explosif, je me suis rappelé les cyclones : les enfants étaient contents. C’est un vieux rêve humain, refaire le monde ; dans ces moments-là, tout est chambardé, on a l’impression que c’est possible. Ceux qui sont là sont soit morts, soit blessés sous les décombres, soit vivants par miracle. Alors avant l’arrivée des grandes personnes, on est comme des enfants sur une île: faisons donc quelque chose, avec de nouvelles règles, de nouveaux principes... J’avais vraiment ce sentiment-là, ce n’est pas venu après coup. Je ne l’avais pas de manière militante, mais j’avais cette impression qu’une parenthèse s’était ouverte et qu’on pouvait faire quelque chose. Je me suis souvenu de Rimbaud. Tenter quelque chose! Pas de façon idéologique, mais tenter quelque chose d’autre, puisque nous sommes tous là et qu’il n’y a personne d’autre.
Je ne veux pas faire une provocation à la Radiguet, qui présentait la Première Guerre mondiale comme «quatre ans de grandes vacances». Mais les moments de grand malheur et de grand bonheur se ressemblent: ils peuvent mettre l’homme hors des règles. Et là il y avait bien la perspective de quelque chose de nouveau, notamment par rapport à la mort: ce n’est pas chaque jour qu’on meurt en compagnie de 300.000 personnes... Ça enlève la condition individuelle.

N.O.- C’est-à-dire?
D. Laferrière.- Pendant quelques secondes, on ne pense pas à soi, on ne pense pas à sa petite mort... Par ailleurs, j’aime beaucoup que les gens arrivent à faire des choses au moment même. C’est ça qui m’intéresse, comme le fait que j’ai pu, quinze minutes après le séisme, sortir mon carnet et aller voir les fleurs. Oui, quinze minutes après j’étais déjà écrivain. Après avoir vu tout tomber, je suis allé voir si les fleurs étaient toujours là: il n’y avait pas une tige de cassée, j’ai ressenti une émotion... J’étais très content d’avoir eu cette idée. C’était déjà une vision d’écrivain: je n’étais pas un mortel, je n’étais pas un individu, j’étais déjà au travail. Et cette image est restée. Elle a contré les images de destruction totale qu’ont montrées les télévisions. Le séisme s’attaque au dur, le béton tombe, la fleur reste intacte.
Je me dis que j’étais dans une forme olympique: j’étais bien entraîné, j’écrivais depuis des mois, je n’avais pas l’esprit engourdi. C’est pourquoi, quand une première journaliste est venue m’interviewer, j’ai parlé de la culture alors que j’aurais dû parler des cadavres. Elle m’a regardé avec l’air de trouver que j’exagérais un peu. Que j’aurais dû dire au monde «venez nous aider, faites quelque chose». C’est bizarre, moi qui suis souvent un peu en retard, là, j’étais tout présent. Je n’ai jamais été aussi présent.

N.O.- Vous allez jusqu’à écrire: «on n’aura pas une pareille chance (façon de parler) une deuxième fois»... Ce sentiment a-t-il été partagé par vos compatriotes, ou les a-t-il au contraire choqués?
D. Laferrière.- C’est une manière de dire, bien sûr. Mais encore une fois, on n’a pas chaque jour la possibilité de vivre un événement aussi fort, de revoir les choses dans les grandes largeurs. C’est pour ça que ce livre est écrit sur un ton à la fois intimiste et distant. J’ai dit qu’Haïti n’a pas besoin de larmes, mais d’énergie. On m’a fait remarquer, avec raison, qu’Haïti n’a pas besoin d’énergie parce qu’il en a trop! Mais il a besoin qu’on reconnaisse cette énergie. Il s’agit d’une énergie humaine: 8 millions de candidats à la présidence…
Le discours désespérant qu’on entend tout le temps sur Haïti ne sert à rien. Il n’ébranle personne, il ne met rien en mouvement, il démotive même. Il faudrait pouvoir dire les choses autrement, en commençant par saluer l’extrême courage de ces gens, leur capacité de se retenir.
Car je pense aussi que cette expérience-là a apporté quelque chose. Cette société a vécu des moments extrêmement difficiles: deux ans plus tôt, il y avait eu quatre cyclones! Et depuis, il y a les inondations, le choléra, les élections – qui sont elles-mêmes un autre séisme… Il y a là une expérience qui se passe au su de tout le monde et que, me semble-t-il, on n’interprète pas bien: c’est vrai que les gens meurent et qu’il faut les aider, mais ceux qui interviennent ou commentent la situation ne devraient pas avoir peur de l’audace de certaines réflexions. On ne devrait pas rester dans un espace de bondieuserie. Parce que c’est intéressant, tout de même, ce qui se passe: on a là affaire à des maîtres de la douleur, à des gens qui peuvent se contrôler dans les moments les plus extravagants.
Puisqu’il n’y avait plus de règles, ils auraient pu piller, tuer, massacrer. Il y a des endroits où il y aurait des guerres civiles pour bien moins que ça. Or, devant la possibilité d’une barbarie, les Haïtiens se sont retenus dans un moment où ils étaient seuls, et où la moitié du travail était fait par le séisme. On n’a pas assez salué ça. On devrait pourtant le souligner. Ce devrait être un apport à l’expérience humaine. J’ai parlé tout à l’heure de mon propre sang-froid, mais beaucoup de gens l’ont également gardé, alors qu’ils venaient de perdre cinq personnes d’un coup! On devrait tenir compte de cela, davantage, comme d’une leçon humaine exportable. Face à un ennemi terrible, ces gens se sont comportés de manière héroïque. Il faudrait regarder ce peuple sur un plan autre qu’en se demandant ce qu’on peut faire pour lui. Car si vous le regardez bien, vous verrez, il peut faire beaucoup de choses pour nous

N.O.- Vous-même et vos proches avez été relativement épargnés?
D. Laferrière.- Oui, mais je ne veux pas m’appesantir sur mes proches. On a tous eu des morts. Et je ne voulais surtout pas prendre la parole pour raconter ça. Je voulais garder ce qui donnait un sens au moment. Donc ne pas utiliser les dévastations du paysage, comme je n’ai pas utilisé toute ma douleur personnelle.

N.O.- Un an après, l’aide internationale n’arrive pas toujours comme prévu, une épidémie de choléra s’est déclarée, le second tour des élections sénatoriales, législatives et présidentielle n'a toujours pas eu lieu... Gardez-vous cependant le sentiment que tout reste possible, avec une énergie positive à employer?
D. Laferrière.- C’est bizarre, je ne sais pas si c’est le fait de vivre sur une île, avec une langue et une population qui, dans sa majorité n’a pas de contacts avec l’extérieur, mais j’ai l’impression que les Haïtiens sont dans une solitude qui leur donne une certaine force. J’ai l’impression que, profondément, ils n’attendent rien de personne. Ni de l’Etat haïtien, ni du reste du monde. Naturellement, ils reçoivent l’aide qu’on leur donne avec plaisir. Mais je pense que, mentalement, les gens se font surtout des plans pour savoir comment refaire leur petite maison. Ils ont envoyé leurs enfants à l’école tout de suite. Beaucoup de gens pourraient utiliser un tel drame pour ne rien faire dans la vie! Comme les enfants qui, quand il y a une tempête de neige, en profitent pour ne pas aller à l’école... Alors que dans la rue, j’ai vu la vie quotidienne reprendre très rapidement, dès le lendemain. Ça ne veut pas dire que l’Etat peut continuer à les écraser ! Mais il faut qu’on parle de leur structure personnelle: ce sont des êtres autonomes qui font comme ils peuvent. Je crois que ce tissu humain n’a pas été touché. Ces gens sont des trompe-la-mort, comme dans les bandes dessinées: un train leur passe dessus, ils se relèvent...
Et je ne suis pas en train de peindre des êtres surhumains, non, c’est comme ça: quand on est seul et traversé par une histoire assez puissante – l’histoire coloniale, puis celle des indépendances-, qu’on a une religion autonome, une langue à soi, une histoire qui est un peu plus grande que le territoire, on finit par avoir une vision du monde personnelle. On le voit dans l’art, dans la culture. «Pourquoi la couleur?», comme disait Malraux. Tout ça finit par créer une autre dimension, et j’ai vu que cette dimension était l’endroit où les Haïtiens se sont retrouvés le plus fortement. La culture. Peut-être que la grande richesse haïtienne est là: ce n’est pas le pétrole, c’est la culture. Je crois qu’il faudrait tenir compte de cela pour l’avenir.
Ce n’est pas quelque chose de fou. Ce ne serait pas la première fois qu’un peuple miserait sur la culture… la France l’a bien fait! Et New York s’était refait avec la culture, quand Nixon avait dit qu’il ne lui donnerait pas un sou.
D’autre part, les pays de la Caraïbe ont besoin de tourisme pour vivre. Or s’il n’y a pas une culture forte, ça va être du tourisme sexuel… Il faut créer l’image que si l’on vient en Haïti, c’est pour autre chose: parce qu’il y a de la vie, que le pays est habité, qu’il y a des gens à rencontrer… Ça pourrait donner une autre proposition de voyage. Pas de tourisme: de voyage! Allez donc voir Haïti, plutôt que d’envoyer de l’argent aveuglément en vous demandant où il va. Allez voir, vous rencontrerez des gens, vous nouerez des partenariats, de quelque manière que ce soit. Vivez cette expérience avec des individus qui, tout de même, sont indomptables! Allez voir ces gens qui ont résisté aux séismes, aux inondations, aux élections, à tout!

N.O.- Les élections, précisément, sont assez mal engagées. Quel regard portez-vous là-dessus?
D. Laferrière.- Je ne sais pas. Moi je n’ai pas le droit de voter, les élections sont faites pour les gens qui vivent dans le pays et qui subissent les gens qu’ils élisent. J’aurai une opinion s’il y a une injustice, si des électeurs se font voler leur vote. Là tout le monde a le droit d’ingérence. Mais s’il y a un vote démocratique, alors je n’ai pas d’opinion. Il faudrait pour ça que j’aille vivre à Port-au-Prince.

N.O.- Et pensez-vous le faire un jour?
D. Laferrière.- C’est très intime. Même à moi-même, je n’ose pas donner de réponse définitive. Il faut faire attention quand on se donne des rendez-vous… Ce qui est sûr c’est que je voyage beaucoup. J’ai l’air d’habiter un pays, le Canada. Et en fait, mon pays, c’est l’avion. Je vis dans un espace qui est de moins en moins délimité. Je suis en mouvement.

N.O.- Vous parlez de ces gens qui, comme vous, ne vivent pas ou ne vivaient plus en Haïti, mais se trouvaient là presque par hasard au moment du séisme, et retrouvent ainsi une légitimité pour s’exprimer. En ce qui vous concerne, cet épisode n’a-t-il pas resserré votre lien avec Haïti?
D. Laferrière.- J’ai parlé de cela avec un peu d’ironie, parce que j’ai toujours eu une distance envers tous les nationalistes. Là, je dis que ça va créer un nouveau nationalisme. Ce qui est intéressant, c’est que les journalistes et les touristes de passage ont, brusquement, recouvré une partie de l’identité haïtienne parce qu’ils ont vécu l’un des plus grands moments de l’histoire du pays. A cela s’ajoute l’idée d’une nationalité par la mort, ou par le grand danger de mort, qui pourrait s’ajouter à la nationalité de naissance. On devrait donner la nationalité haïtienne à tous les étrangers qui étaient présents à ce moment-là! Et une médaille de l’ordre de la fraternité à tous les étrangers qui y ont trouvé la mort. Là où je suis ironique, c’est envers les gens qui vont dire «j’étais là», comme on dit «moi, monsieur, j’ai fait la guerre».

N.O.- Même si vous le faites sans en tirer gloire, c’est d’une certaine manière ce que vous faites avec ce livre…
D. Laferrière.- Je témoigne. On peut dire «j’étais là», mais c’est agaçant quand on s’en sert, surtout si c’est pour couper la parole à quelqu’un d’autre… Il y a même des gens qui disent «j’étais là» alors qu’ils n’étaient pas là! Je voulais plutôt rire de ce débat qui, comme bien souvent, divise le pays en deux: ceux qui sont à l’étranger et ceux qui sont en Haïti. Ceux qui sont légitimes sont ceux qui vivent l’expérience de la difficulté. Brusquement, des gens qui ont passé toute leur vie à l’étranger ont vécu ça. Il y a un «ça» qui donne une force, qui fait que la personne peut se sentir plus haïtienne qu’avant. Mais personnellement, j’ai beaucoup écrit sur Haïti, et je ne me suis jamais posé le problème dans ces termes, je ne me suis jamais demandé si j’étais haïtien ou pas: je vis tout à fait au Québec, je ne me mêle pas, ou alors très rarement, de la politique politicienne haïtienne.

N.O.- Votre rapport avec l’île est tout de même assez singulier. Dans «l’Enigme du retour» vous avez raconté y être revenu pour la première fois depuis très longtemps, et quelques mois plus tard vous vous retrouvez là, dans ce moment historique…
D. Laferrière.- Il y a des gens qui trouvent ça intéressant, qui disent que j’aurais dû appeler mon livre «le Retour sismique». Ils m’ont vu comme un scribe, ils comptent sur ma présence dans les médias internationaux. Ils m’ont dit: «tu leur diras».

N.O.- On retrouve ici votre «ubiquité».
D. Laferrière.- Oui, c’est pour ça que je ne cherche pas de légitimité territoriale. Même dans mes livres, je n’ai jamais caché mon passé… Au contraire. Je ne cherche pas une pureté nationale parce que je crois au mixage. Pas exactement au métissage, mais à une forme d’hybridité. Il y a beaucoup d’écrivains du sud qui viennent dans le nord et qui gomment leur expérience du nord quand ils retournent chez eux. Moi je souhaite que cette expérience soit connue. Je ne veux pas avoir pensé plus de trente ans à l’extérieur et que ça ne se sente pas! Ce serait une fausseté, il faut que ça se voie. Ça se vit. Il faut que les gens qui sont toujours restés à l’intérieur voient que quelqu’un est parti, puis revenu. Dans le temps, on peut acquérir de nouvelles expériences, il y a la possibilité de bouger dans sa structure humaine. Quand un jeune homme voit que c’est possible sans perdre de son essence, c’est énorme. Oui, on peut voyager très longtemps et parler de l’odeur du café. On peut faire ça. On peut cumuler, additionner les cultures, rester ouvert au reste du monde et sans risque de perdre son essence. On peut changer, et garder des rapports souterrains avec ce que l’on a été.
Par exemple, nous avons souvent, dans notre culture, une parole extravagante. Or on peut être dans la pudeur tout en étant haïtien… Et je me bats depuis longtemps pour faire baisser l’intensité. C’est ce que je dis aux jeunes écrivains: «baissez l’intensité, baissez le ton»; quand l’événement est fort, on n’a pas besoin de hurler comme à la radio haïtienne. Plus vous parlez fort, moins vous êtes crédibles. Baissez le ton! Je me bats pour qu’ils fassent ça dans l’écriture.

N.O.- Jouer cartes sur table à propos de votre parcours, en le mettant en scène à l’intérieur du livre, c’est donc votre façon de répondre à ceux qui pourraient contester votre légitimité à parler du séisme?
D. Laferrière.- Toute ma vie on m’a fait ce type de reproche, depuis «Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer». On a dit: «de quel droit il parle de sexe?». Mais on a dit aussi «de quel droit il ne parle pas?», par exemple quand il y avait des élections… Alors que j’ai refusé depuis 1986 de parler de la question politique haïtienne. J’essaie de ne pas parler de choses que je n’ai pas vécues, ou de gens que je ne connais pas. Même là, dans mon livre, il n’y a pas de noms. Je raconte des histoires, c’est tout. C’est pourquoi je suis réticent, parfois, quand on me pousse à me prononcer sur des questions politiques. Mais ça aussi, c’est une façon de parler à de jeunes Haïtiens, une manière de leur dire qu’on n’est pas obligé de prendre la parole sur tous les sujets, et qu’on peut aussi avoir certaines règles morales. L’une, pour moi, est de ne pas intervenir si je ne suis pas touché par les choses.
Tout ce que je voulais dire ici, c’est que, ce peuple, je le connais. Il est beaucoup plus intéressant qu’on croit. Il n’y a pas que le confort qui définit un être, qui fait qu’un être est civilisé ou pas. Il y a aussi des choses qui regardent l’individu lui-même: comment se comporter dans des moments extrêmement difficiles, face au danger, et comment se comporter quand toutes les règles établies sont tombées. Ce sont de grandes questions qui concernent tous les êtres humains. Comment fait-on quand on est seuls et qu’on a tous les pouvoirs? Que ferions-nous si nous avions pouvoir de vie et de mort sur les gens? Un peu comme les enfants avec les bestioles et les fourmis: est-ce qu’on les tue toutes, est-ce qu’on n’en tue pas? C’est difficile. Mais il y a d’autres questions: que faisons-nous quand nous sommes sous la grande douleur? Quand on a le droit de se sauver personnellement en écrasant les autres? Là, brusquement, j’ai vu des gens aider, s’entre-aider, faire la queue pour aller chercher de l’eau, s’occuper des enfants. Ils n’ont pas perdu la tête. Je voulais témoigner de cela, tout simplement.
Propos recueillis par Grégoire Leménager
«Tout bouge autour de moi», par Dany Laferrière,
Grasset, 208 p., 15 euros.
Crédits photo : Chesnot/Sipa
Source: ceci est la version longue de l'entretien paru dans "Le Nouvel Observateur" du 6 janvier 2011.

EDITORIAL...Haiti, Going Forward

Published: January 14, 2011 It has been an agonizing year since Haiti’s earthquake. Despite all of the pledges of help, and vows to do things differently, there are more than a million displaced people still living in camps and a cholera epidemic rages. An immense relief effort has saved tens of thousands of lives, but reconstruction is only just beginning.
This year must be better. Looking resolutely forward to the next 12 months, here are some of the things Haiti needs to achieve, with the world’s help. Some are difficult, but all are possible:
A CREDIBLE NEW GOVERNMENT President René Préval has failed to provide desperately needed leadership. Many basic policy questions, such as where to build new housing, have still not been made. That leadership crisis was made even worse by November’s chaotic presidential election and charges that an electoral council, handpicked by Mr. Préval, may have cooked the results.
Observers led by the Organization of American States have just re-examined vote tallies and reported that the second-place finisher, Mr. Préval’s protégé Jude Célestin, was, in fact, out of the running, as many Haitians and observers believed. Mr. Préval and Mr. Célestin should accept that result and urge the country forward to a swift, better organized, runoff between the top two candidates: Mirlande Manigat and Michel Martelly.
ENERGIZE THE RECOVERY COMMISSION The Interim Haiti Recovery Commission, set up to unite donors and Haiti’s leaders, was also very slow off the mark. It has now approved $3 billion in projects, $1.6 billion of them financed. It needs to develop and implement more comprehensive strategies for housing, health care, government reform and agriculture. Former President Bill Clinton and Haiti’s prime minister, Jean-Max Bellerive, have provided important direction but need to push harder.
CONTAIN CHOLERA The epidemic is a horrifying reminder of why Haiti so urgently needs clean water and access to medical care — two of the yet-to-be-delivered-on promises. More than 3,000 people have been killed and thousands more are threatened.
Aid has been slow to arrive and the response — despite valiant relief efforts — has been hobbled by poor coordination and overconcentration in the capital, Port-au-Prince. The epidemic must be contained, and relief organizations need to learn from this flawed effort.
CLEAR MORE RUBBLE AND HOUSE THE DISPLACED These are inextricably linked. The country is drowning in its own rubble, and needs space to rebuild. Many main roads in the capital are now clear, and every day the government removes debris that residents gather from local streets. Even with the best coordination, this task may take another year or more.
Building homes for more than one million displaced people could take two or three years. The next president must quickly make important land-use decisions and employ all of his or her legal and persuasive powers against entrenched landowners and the bureaucratic status quo to get construction moving.
PROMOTE JOBS AND INVESTMENT Here, too, there are glimmers of progress. The Haitian government, the United States and Inter-American Development Bank have signed a deal on an industrial park in northern Haiti. A South Korean textile company will be an anchor tenant and expects to hire 20,000 people. The project includes improvements in the port of Cap Haitien and in water supply, sewage treatment and electrification.
Haiti obviously needs more than one showcase project. But this is the kind of sensible planning and long-term commitment that will help build stability and bring more investment. It recognizes that new industrial development also needs houses, roads, schools and services, so that factories do not become surrounded by shantytowns. And that as the economy is rebuilt, it must also be relocated out of badly crowded Port-au-Prince.
While Haiti remains traumatized by the worst urban disaster in history, it has a lot going for it: new structures to promote sustainable development and investment, large pledges of money and the enduring patience and energy of its people. This is no time to give up. Haiti’s political leaders, and the world, promised this time would be different. They must deliver.
http://www.nytimes.com/2011/01/15/opinion/15sat1.html?_r=1

Haïti - Écologie : Redécouverte d’amphibiens disparus depuis 1991

14/01/2011 15:02:23 Depuis le séisme de janvier 2010 en Haïti, les biologistes du monde entier s'inquiétaient de l'état des écosystèmes, dont le bon fonctionnement est essentiel pour l'ensemble du pays. Des scientifiques de « Conservation International (CI)», une organisation américaine privée de préservation des espèces et de l'Amphibian Specialist Group (ASG), spécialisé dans la protection des amphibiens ont exploré une zone montagneuse reculée du sud-ouest d'Haïti.
Sous la direction de Robin Moore, expert des amphibiens à ASG, l’équipe était d’une part à la recherche de la grenouille « Eleutherodactylus glanduliferoides », une espèce non signalée depuis plus de 25 ans et d’autre part la mission devait faire une évaluation des 48 autres espèces d'amphibiens spécifiques à Haïti.
Si ces experts de la protection de la biodiversité n'ont pas trouvé la grenouille qu'ils recherchaient, ils ont en revanche redécouvert des amphibiens disparus depuis 1991. Parmi eux, la « grenouille Mozart » (2,5 cm) qui siffle quatre notes durant la nuit, et seulement deux au crépuscule, la « grenouille Ventriloque d'Hispaniola» (2,16 cm) nommée ainsi car son cri très particulier semble projeté depuis un lieu où elle ne se trouve pas, la grenouille « à glandes de La Hotte » (5,3 cm) qui se distingue par d'exceptionnels yeux bleu saphir ou la « Macaya tachetée » qui avec seulement 1,51 cm, elle est l'une des plus petites grenouilles au monde.
Ce qui laisse présager de bonnes choses pour la biodiversité d'Haïti, car comme le précise le docteur Robin Moore : « les amphibiens sont ce qu'on appelle une espèce baromètre de la santé de notre planète ». La bonne santé des forêts haïtiennes est capitale pour les habitants, et la présence de ces grenouilles est un indicateur positif et un signe encourageant, étant donné qu’en Haïti, seulement 2% de la forêt originale survit « Nous sommes à un point où nous devons essayer de vraiment protéger ces derniers fragments de forêt, afin d'avoir quelque chose à construire. »
HL/ HaïtiLibre
http://www.haitilibre.com/article-2117-haiti-ecologie-redecouverte-d-amphibiens-disparus-depuis-1991.html