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vendredi 2 mars 2012

HISTOIRE DE DONBREY...DOUMBREY...DOUMBWEY...DONBWEY

On était arrivé à Marseille au mois de novembre de 1990. Les citadins profitaient encore de la douceur de ce début d’hiver tandis que les parisiens commençaient déjà à se morfondre dans la grisaille de leur temps et leur climat caractéristiques de saison. On avait commencé à retrouver et à comprendre le fonctionnement de tout ce qui était nouveau ou différent jusque là pour nous : l’espace exigu de ces chambres des cités universitaires ; ces bâtiments eux-mêmes affichant une disposition très proche de « nos caisses cola ». On arrivait tant bien que mal à s’adapter ; d’ailleurs, on n’avait pas trop le choix. Pendant les premiers jours on éprouvait un certain mal à accepter d’utiliser comme douche et WC le même coin du studio. C’était encore moins évident quand les utilisations se faisaient de manière successive.
Cependant l’anecdote que j’essaie de raconter concerne plutôt le côté alimentation.
En effet comme étudiants on avait droit au restau U. Le restaurant universitaire représentait un pilier important dans les infrastructures destinées à rendre agréable la vie de l’étudiant en lui peaufinant un environnement lui permettant de tirer un maximum de profit de son temps pour l’apprentissage.
Avec l’équivalent de 10 francs à l’époque on avait droit au repas de midi et un autre dix francs le repas du soir. Quand on avait entendu vanté les mérites et les qualités de la bonne cuisine française on ressentait carrément déception et frustration devant les propositions des cuisiniers : steak haché/ frites, petit-pois/carotte, tournedos / endives, merguez/purée. C’était encore plus décevant pour un adepte de riz et pois collés, pois en sauce, « légumes d’aubergines » etc… Là encore il fallait admettre que l’on ne disposait pas d’autre choix que de s’adapter. En fait d’autres choix il y en avait mais les bourses aux crié au secours !
Tout le souci ne venait pas exclusivement du contenu des menus mais de tout l’agencement qui se faisait autour et là ça allait poser un vrai problème et nous pousser à inventer.
En effet les restaurants universitaires servent à manger de 18 à 20 heures. Il fallait s’arranger pour être parmi les premiers sous peine de se voir servir un menu de remplacement. On arrivait donc à 18 :30 à peu près on faisait gentiment la queue. On vous servait dans une assiette une louche de petit pois carotte et deux petits merguez frits. On se dirigeait alors vers une grosse boîte pour faire le plein en morceau de pain, un peu plus loin le plein en salade (des feuilles de laitue !!!) puis un fruit ou un dessert type yaourt nature ! Souvent on pouvait sans vergogne se servir en pain l’équivalent d’une ou de deux baguettes. Mais quelques fois c’était un peu plus gênant quand l’individu qui nous suivait était une de ces créatures de rêves à qui on aurait aimé paraître plus que raffiné et bien au dessus de la moyenne en ce qui concerne les bonnes manières. Là alors il fallait se résigner à faire comme elle : prendre très peu de pain !
A l’époque on se couchait très tard car on n’a jamais été de grands dormeurs devant l’éternel. On bouquinait jusqu’à deux heures du matin. Pour bien replacer les bases du dilemme il faut savoir qu’en cité U il est interdit de posséder des réfrigérateurs dans les dortoirs. Enfin avec cette bagatelle au fond d’un estomac coutumier de vrais « babako », riz, pois, viandes… il était impossible de ne pas se ravitailler en pleine nuit. La solution était toute prête : le fameux et dédaigneux fast food : le Mac do. Mais c’était assez coûteux pour l’abus d’un usage quotidien.
En cité U aussi vivait un ingénieur civil de nationalité zaïroise qui était mon voisin de pallier. On avait commencé dans un premier temps par se croiser en route depuis ou vers le restau universitaire. On s’est ensuite rapproché surtout par la magie du partage du morphotype. Après on a constaté que nous partagions aussi les mêmes difficultés autour de la question de l’alimentation.
Il avait un nom à coucher dehors que je ne citerai pas. Le nom ressemblait beaucoup à ces combinaisons de sons incompréhensibles que prononcent les chroniqueurs sportifs lors des narrations des matchs de football. En effet on à l’impression que pour prononcer correctement le nom il fallait tousser une fois ‘éternuer deux fois de suite puis tousser une deuxième fois. Là je faisait référence à son nom africain. Heureusement et je ne sais trop pourquoi d’ailleurs il avait un prénom chrétien aussi connu, banal et facile à prononcer comme Jean.

Un après midi d’un dimanche de décembre. Jean est venu frapper à ma porte. Il semblait couver un souci majeur. Le reflet gênant de son regard au moins laissait présager quelque chose de grave. Il tenait un peu caché derrière le dos un petit agenda mi ouvert. Après les salutations de rigueur et les excuses pour le dérangement, il me tendit l’agenda complètement ouvert avec une carte du monde dans sa version plate et étalée. Avec humilité il me demanda de lui repérer Haïti sur la carte. Ce que j’ai fait avec une facilité idiote. Il a regardé avec des yeux ébahis en me disant ha bon c’est ça Haïti ? J’ai hoché la tête affirmativement sans trop lui prêter attention.

Quelques jours plus tard, il m’aborda de nouveau en me disant « Jopi, j’étais très déçu de voir les dimension de ton pays. J’ai répondu ha bon ! Et pourquoi ? Jean commença par me raconter qu’au Zaïre le doyen de sa faculté de génie était de nationalité haïtienne, les professeurs de je ne sais quelles autres matières étaient aussi de nationalité haïtienne. En gros les universités regorgeaient de cadres haïtiens. Donc dans sa tête il se disait qu’Haïti devait être un grand pays au moins comme la France avec un surplus de cadres dont on pouvait s’en débarrasser en les expédiant comme coopérants en Afrique francophone. Nous prîmes le temps d’expliquer les réalités du pays et ce fait inédit dont le pays en pâtit encore aujourd’hui.
Avec cette sympathie qui s’est installé automatiquement renforcé par les réminiscences haitiannophyles de mon copain zaïrois, nous avons pris le temps de parler de nos difficultés respectives en France et nous sommes tombés d’accord sur la nécessité de trouver une solution au problème de la bouffe. Un matin je l’ai vu arriver de loin avec un sac en plastic contenant un objet carré. Il a eu tout de suite la gentillesse de me montrer la manifestation même d’une intervention divine : une plaque chauffante électrique (réchaud !). Il l’a retrouvé dans un coin de rue !
Il m’a dit ça y est « jopi » on va commencer à cuisiner. Là en fait je me suis rappelé que ma maman m’avait initié à l’art culinaire quand j’étudiais encore à l’étranger inquiète et touchée par l’atrocité et les rudiments différents de la cuisine du pays d’accueil.
Mon ami ne disposait pas de sources de revenues. Donc il s’arrangeait pour aller crier des marchandises au marché aux puces. Il touchait entre dix et 20 francs et il se procurait avec ces sous des petits sacs de riz de pomme de terre des tomates etc.…
Il a été le premier à m’inviter à savourer sa création culinaire. Même la politesse ne m’avait empêché de constater que c’était carrément dégueulasse le truc qu’il avait fait « mijoter ». Par politesse masquée je lui ai promis de cuisiner la prochaine fois en faisant un peu de prévention.
On est allé tous les deux au marché de produits exotiques on a acheté du piments, des pois inconnus, et du riz et des épices. On s’est donc mis a préparer quelques choses de simples : des poids inconnus aux petits lardons et du riz nature (blanc). On s’est ré-ga-lé ! Nou manjé vant deboutonen !
Mais le point fort du repas était sans aucun doute « les donmbwèy ». Oui vous connaissez les donmbwèy ou donbrey ou doumbwèy » ? Ces boules de farine bouillies dans de l’eau du bouillon, dans les haricots en sauce. J’avais par hasard mis faire cuire des doumbwèy dans les pois inconnus.
Mon copain a été émerveillé. Il n’avait jamais vu voire mangé des doumbwèy auparavant. Après en avoir mangé, il m’a confessé que c’était l’invention la plus extraordinaire qu’il ait jamais vue.
En fait après il m’a fait comprendre que pour faire des dounbwèy il ne fallait que de la farine du sel et de l’eau. Donc c’était beaucoup moins cher que d’acheter du pain. Avec un peu d’ail et d’oignons on pouvait déguster une sauce épaisse accompagnant le doumbwèy.
J’ai appris par la suite qu’il en faisait le matin, le midi avant d’aller à la faculté J’ai appris aussi que cette recette a été transmise à la famille au Zaïre comme l’invention de l’année.…

Source jopi sur http://www.moun.com/