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lundi 10 janvier 2011

HAÏTI - La première grande fiction née du séisme

Un an après la catastrophe qui a ravagé son pays, le jeune Marvin Victor étreint Haïti dans son premier roman, un chef-d'oeuvre. Valérie Marin La Meslée
Voici la première grande fiction née du 12 janvier 2010. Le premier roman de Marvin Victor, Haïtien de 28 ans, repéré dès 2006 par le prix du jeune écrivain francophone qui lui est revenu deux ans de suite pour ses nouvelles et dont il faut désormais retenir le nom.

Corps mêlés nous ramène en ce terrible jour, à Port-au-Prince, aux côtés d'Ursula Fanon, 45 ans. Elle vient de dégager des décombres le corps de sa fille, morte dans son lit. Et maintenant ? Ursula trouve refuge au domicile, encore debout, de son ami et amant de prime jeunesse, Simon Madère, devenu journaliste reporter d'images et qui est incapable de prendre des photos de ce qu'il voit autour de lui ce jour-là. Une mère, "dans la perte de son unique enfant et de soi", vient tenter un dialogue avec Simon, qu'elle n'a pas revu depuis tant d'années. Mais l'homme reste muet. La confidence d'Ursula se transforme alors en monologue intérieur, au souffle ininterrompu comme pour retenir la vie.
Ce 12 janvier, les ruines et les corps mêlés, entassés sur les matelas qu'elle voit par la fenêtre, la ramènent à son enfance, au village de Baie-de-Henne, où la mort était si présente. Les souvenirs remontent et redonnent vie à tous ses morts, dans un désordre flamboyant. Les récits d'Ursula, familiaux, amicaux, amoureux, traversent toutes les époques du pays, de la dictature de Duvalier à nos jours en passant par la révolte contre Aristide. Ils contiennent Haïti de la ville, des champs et de la mer qui baigne Baie-de-Henne, Haïti pauvre et riche, joyeuse et douloureuse, Haïti religieuse, tout cela par morceaux, à la dérive, dans la voix de la narratrice qui cherche à se rassembler. Et s'accroche à la survie possible de son amie Roseline dont le téléphone sonne toujours dans le vide.

La révélation d'un écrivain
Dans ce flot de paroles si magnifiquement rythmé, Ursula convoque sa mère défunte qui l'a abandonnée, sa marraine, forte femme qui l'a élevée, et Simon, bien sûr, qui n'a pas voulu partir avec elle pour la capitale où ils se retrouvent tous deux face à face, ce jour tragique. À fumer sans relâche, à boire du rhum trois étoiles. Ursula doit parler de sa fille à cet homme. "Failllis-je dire à Simon", peut-on lire... Un secret se cache au creux de sa divagation entre le passé et le présent. Jamais la douleur ne se répand. Elle se tient droite, tantôt douce, tantôt rageuse, et toujours lucide, critique, provocante même. Car vifs sont encore, quelques heures après la mort de sa fille, les hurlements qui les déchiraient toutes deux, comme en écho à celui de l'accouchement sur lequel s'ouvre mémorablement ce livre. La fille d'Ursula désolait sa mère parce qu'elle était de ces "jeunes femmes qui n'entrent pas seules dans leur nuit" mais se font la belle vie grâce à leurs charmes, oubliant la misère du jour pour flamber dans les bras des riches.
De la jeune morte, Marvin Victor ne révèle le prénom qu'au final. Après avoir étreint son pays dans ses pages. Cette somptueuse procession de phrases, qui se succèdent dans une grammaire de la retenue et font songer à la sinueuse minutie d'une Marie Ndiaye, construit le tombeau Marie-Carmen Fanon. Un tombeau pour tous les morts. Que peut la littérature ? Entourer les morts de ses mots, porter Haïti debout, parmi les vivants. Mais Corps mêlés n'est pas seulement le premier grand roman de la tragédie qui a dévasté Haïti. C'est la révélation d'un écrivain.
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