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vendredi 10 décembre 2010

Port-au-Prince ville morte

Le Conseil électoral provisoire a finalement annoncé la vérification des procès-verbaux de l’élection présidentielle. Mais, au lendemain des manifestations de contestation des résultats qui ont fait plusieurs morts, la capitale Port-au-Prince semble sur les genoux. Dans cette ville malade, les commerces n’ont pas ouvert, les écoles sont fermées et la population se terre.


10.12.2010 

 Claude Bernard Sérant

Port-au-Prince s'est réveillée, le 9 décembre, sous un ciel bas et gris. Depuis ce matin, il pleut. Il fait un temps "démoncratique". Une sale pluie fine tombe sur les carcasses des pneus brûlés la veille [pendant les manifestations de contestation des résultats électoraux qui ont fait jeudi 8 septembre un mort à Port-au-Prince]. Les gens sont terrés chez eux, l'oreille collée au poste de radio. Les rues sont mortes. Les flots de voitures et la grande cohorte de motos pétaradant à toute heure du jour sur l'asphalte ont disparu. Les chauffeurs de véhicules de transport en commun ne s'aventurent pas dans les rues. Les taxis sont rares: les chauffeurs, qui gagnent leur vie au quotidien, ne trouvent que des pompes à essence hors service. Les gens restent dans le périmètre de leur quartier. Sauf urgence impérative, personne ne se hasarde à aller plus loin que le bout de la rue.
Tous les secteurs de la vie nationale sont touchés par cette crise politique qui menace de réveiller tous les vieux démons de la Cité. C'est comme si des vacances étaient imposées à la population. Les citoyens actifs viennent rejoindre la majorité écrasante des inactifs, triste réalité d'un pays que l'Occident taxe d'entité chaotique ingouvernable. L'école, l'université, les bureaux publics ont fermé leurs portes. Commerce, industrie, banques, toute l'activité économique est paralysée. On se débrouille avec les moyens du bord. La mère de famille se ravitaille prestement au petit marché du coin dont les éventaires sont presque vides. A Lalue, le marché de Trou-Sable, d'ordinaire rempli à ras bord, est méconnaissable. La ménagère n'a pas de choix entre tel produit et tel autre. On achète ce qu'on trouve. Les supermarchés n'ont pas ouvert leurs portes.
L'avenue John Brown est désespérément vide. Quelques motos filent à toute vitesse. Une patrouille de police soulève la poussière noire des pneus calcinés. Sur le trottoir, adultes et jeunes jouent aux dominos devant les magasins fermés. Dans les rues adjacentes, des jeunes jouent au football. A Lalue, il n’y a pas une pharmacie de garde pour la population. Sur l'avenue Lamartinière, qui longe l'Institut français d'Haïti, deux poubelles sont jetées au beau milieu de la voie publique. Au Champ-de-Mars, près des villages de tentes entre les places Pétion et Dessalines, des sanitaires, toilettes hygiéniques en plastique, obstruent le passage des véhicules.
A l'heure du choléra, les manifestants ne savent pas que les selles sont un vecteur de contamination. Le vibrion cholérique gagne du terrain à Port-au-Prince. Des jeunes sinistrés rencontrés sur place émettent des opinions controversées sur l'attitude des manifestants qui jouent à mettre en danger les camps de sinistrés. "Dans toute lutte, il y a risque. Si ces toilettes renversées sur le béton nous permettent d'arriver à notre but, nous n'aurons pas mis en danger la santé de la population pour rien. Il faut des actions coup de poing. Les gens au pouvoir en Haïti sont sourds. Ils n'entendent pas et ne voient pas", affirme l'un d'entre eux. "Ce sont des enragés qui ont fait cela. Des malpropres. Je n'ai pas réagi parce que je sais que le choléra ne me touchera pas", réplique un autre sans-abri, qui se dit étudiant en sciences économiques.
Le vibrion cholérique avance. Joint au téléphone ce matin, le directeur général de l'Hôpital de l'université d'Etat d'Haïti (HUEH), le Dr Alix Lassègue, a signalé que le centre de traitement de déshydratations sévères et la clinique de consultation de diarrhées aiguës de l'HUEH continuent de recevoir des patients. "Ce matin, nous avons accueilli trente-cinq personnes. Elles sont à présent en consultation", explique le directeur général. Près du Palais national, du côté du musée du Panthéon national, deux troncs d'arbre bloquent l'accès à cette voie. Un tracteur dépêché sur les lieux a pu dégager la chaussée. Tapis dans un coin, des groupes de jeunes attendent le départ de cet engin pour remonter leur barricade. On joue au chat et à la souris dans ce jeu démocratique.
D'un bout à l'autre de la grand-rue, au trafic habituellement si dense, un calme inquiétant règne. Au bicentenaire, du côté de Médecins sans frontières, les malades du choléra arrivent. L'épidémie n'ajourne pas ses effets meurtriers. Plus de 2 000 personnes sont mortes du choléra en Haïti depuis le début de ce fléau baptisé "maladie des mains sales". Sur la place Jérémie, l'environnement des villages de tentes s'enlaidit davantage. Une carcasse de voiture bloque le passage. A l'avenue Christophe, voie qui longe la FOKAL, des traces de pneus jonchent l'asphalte. Plus loin, un véhicule et des détritus sont en travers de la route.
A un jet de pierre de l'église du Sacré-Coeur de Turgeau, des ouvriers, travaillant à débarrasser des décombres de maisons détruites par le séisme, profitent de l'occasion pour manifester leur ras-le-bol. Armés de brouettes, ils déversent les matériaux au beau milieu de la voie publique. Il pleut sur Port-au-Prince. La ville a l'air de retenir son souffle. Il y a comme quelque chose de pourri sous ce ciel qui nous menace.

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