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jeudi 3 mars 2011

Haut les chœurs créoles de Cuba

Par FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ World. Composé de descendants d’esclaves haïtiens, l’ensemble vocal signé par le label de Peter Gabriel est en concert ce soir à Paris.
Le collectif a été créé sous le nom de Descendann
il y a une trentaine d'années à Camaguey, troisième ville de Cuba. -
Sven Creutzmann, Mambo photo
Les musiques de Cuba ont désormais une place de choix dans le concert des musiques du monde, mais l’île recèle encore des secrets bien gardés. L’apport des Haïtiens à son histoire culturelle est un chapitre méconnu, que la parution du CD du Creole Choir of Cuba révèle au grand jour. Le groupe n’est pas nouveau: il a été créé, sous le nom Desandann («descendants» en créole), il y a une trentaine d’années. Mais être produit et diffusé par Real World, le label de Peter Gabriel, assure une diffusion mondiale qu’il n’a jamais connue. «Pourtant, s’amuse la directrice du chœur, Emilia Diaz, nous n’avons jamais rencontré Peter Gabriel, même si nous avons enregistré dans ses studios. Nous savons juste qu’il a souhaité travailler avec nous après nous avoir découverts, il y quatre ans, lors du festival Womad en Angleterre.»
Tande la («Entendez-nous») est une réussite. Le chœur de dix voix, enrichi de tambours et, sur scène, de danses, est d’un très haut niveau dans le travail des harmonies. Il investit dans ses chansons de lutte, de souffrance et d’espoir une énergie et une force ravageuses.
COLONS. Desandann est né à Camaguey, la troisième ville de Cuba, au sein du chœur provincial. «Parmi les membres, retrace la fondatrice, nous étions plusieurs d’origine haïtienne à connaître des chants en créole, nous avons donc créé une formation consacrée à ce répertoire. Comme ce travail a suscité beaucoup d’intérêt, nous avons pris notre indépendance.» La tradition chorale est très vivace à Cuba. «Il y a au moins un chœur professionnel par province, explique Emilia Diaz, et souvent plusieurs. Les rencontres et festivals sont nombreux, et les chorales scolaires jouent un grand rôle dans la pédagogie musicale.»
La première vague d’immigration haïtienne à Cuba remonte au tout début de XIXe siècle : la révolution de Toussaint Louverture, puis la proclamation de la première République noire de la planète, en 1804, chassent les riches colons français vers l’île la plus proche, où ils emportent leurs biens, esclaves compris. Dans les années 20, quand Cuba se transforme en océan de canne à sucre pour satisfaire aux besoins du marché international, de nombreux Haïtiens sont recrutés. «Mes quatre grands-parents étaient haïtiens, explique Emilia Diaz. Les hommes coupaient la canne et, entre deux zafras[récoltes, ndlr], ils se déplaçaient vers l’est pour la cueillette du café. Ce cycle semi-nomade régissait leurs vies.»
«Ruines». Très vite, les Haïtiens, analphabètes dans leur quasi-totalité, se retrouvaient incapables de correspondre avec leurs familles restées au pays. Le lien avec la terre natale était coupé, mais la culture orale a préservé deux parts de l’héritage : le chant et la religion vaudoue. On ne peut parler de Haïti à Cuba sans mentionner le nom de Martha Jean-Claude (1919-2001), grande chanteuse persécutée par la dictature de Duvalier, qui trouva refuge à La Havane. «Nous avons souvent chanté avec elle, se souvient la directrice du chœur. C’est elle qui nous a emmenés pour la première fois à Haïti, par le biais de sa fondation, en 1996. Notre travail actuel de divulgation n’est rien d’autre que la prolongation du sien.»
Le groupe est retourné à plusieurs reprises sur la terre de ses ancêtres. La dernière fois, c’était il y a tout juste un an. «En apprenant les ravages du séisme, dont on a ressenti les secousses à Camaguey, nous avons voulu nous rendre sur place. Après avoir passé tant de moments heureux à Haïti, nous nous devions d’y aller aussi dans le malheur. Nous avons accompagné une mission d’aide médicale et passé un mois et demi au milieu des ruines, dormant sur le sol. Et tenté de distraire les victimes, de faire sourire ne serait-ce qu’un instant les enfants.» Ces derniers mois, le chœur créole aura passé peu de temps à la maison. La tournée actuelle a débuté en novembre à Singapour et s’achèvera en avril, en Nouvelle-Zélande. Six mois sur la route.
«C’est un peu long, admet Emilia, mais la chaleur du public, ces dernières semaines en Europe du Nord, nous a réchauffés, alors qu’il faisait si froid dehors. Nous sommes très émus de voir à quel point notre message touche des publics si différents. Nous avons une dette envers nos ancêtres. Ils ont connu toutes sortes de privations, d’humiliations. Ils ne possédaient rien mais ce qu’ils nous ont laissé, la langue et la culture créole, est un trésor que nous ne pouvons pas laisser disparaître. On ne le dit pas assez : Haïti est certes un des pays les plus pauvres de la planète, mais aussi un des plus riches culturellement. Où trouve-t-on autant de poètes, de peintres et de musiciens ?»
The Creole Choir of Cuba New Morning, 7-9, rue des Petites-Ecuries, 75010. Ce soir, 20 h 30. CD : Tande La (Real World/Harmonia Mundi).
http://next.liberation.fr/culture/01012323067-haut-les-ch-urs-creoles-de-cuba

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