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mardi 26 juillet 2011

Haïti : Colloque sur la mise en place d’une académie du créole haïtien

Par Comité d’initiative pour la mise en place de l’Académie Haïtienne Document soumis à AlterPresse
Le Comité d’initiative pour la mise en place de l’Académie Haïtienne prévoit d’organiser un colloque international baptisé « Académie du créole haïtien : enjeux, défis et prospectives » les 27, 28 et 29 octobre prochains. Au cours de ce colloque, le Comité entend engager de multiples réflexions notamment autour de l’usage de la langue créole en Haïti et des enjeux d’une Académie Haïtienne.
Le colloque « l’Académie du créole haïtien : enjeux, défis et prospectives » entend ouvrir un espace réflexif en vue d’apporter des propositions concrètes et avisées relatives à la mise sur pied de l’Académie du créole haïtien. Cet effort académique et scientifique rencontre l’urgence de débats et de discussions, de mise au point et d’explicitation des points de vue sur un problème de société sur lequel le peuple haïtien a agi à travers la constitution de 1987 : l’institution de l’ « Académie haïtienne » de la langue créole.
En effet, la constitution de 1987, à travers plusieurs de ses articles, a abordé la question des langues en Haïti. Dans un premier temps, la constitution opère un double mouvement : 1re la reconnaissance du Créole comme langue commune à « tous les Haïtiens », 2e la proclamation de deux langues officielles : le Créole et le Français [1]. Elle continue par exiger la communication entre l’Etat haïtien et la population haïtienne dans les deux langues qu’il s’agisse de l’exercice du pouvoir judiciaire [2] ou de la vulgarisation à l’oral et à l’écrit de tout document concernant la « vie nationale » [3]. Dans le droit fil de ces dispositions, la constitution fait obligation à l’Etat haïtien d’instituer l’Académie haïtienne, académie qui aura pour tâches de « fixer la langue créole et de permettre son développement scientifique et harmonieux ». Ces articles entrent en résonnance au sens où ils offrent des provisions légales et institutionnelles sur la « gestion des langues » en Haïti, à travers leur identification par rapport à la population haïtienne et à l’Etat haïtien, leur usage, la mise en place de dispositions et de dispositifs pouvant faciliter l’application des prescrits. Par ces articles, les constituants de 1986-1987, dans la mouvance du mouvement démocratique et populaire de l’époque, à la fois interrogent et apportent des éléments de réponse à la question des langues en Haïti, ce qui doit être appréhendé au regard du problème linguistique [4] haïtien pour reprendre une expression de Pradel Pompilus [5], de son histoire en tant qu’elle est constitutive de l’histoire des « sujets linguistiques », donc des rapports de pouvoir dans lesquels ces derniers sont pris au sein de la société haïtienne [6]. A ce stade, la constitution de 1987 se révèle en totale rupture d’avec les autres constitutions haïtiennes en tant qu’elle remet en cause le statut non officiel et de langue dominée du créole haïtien –de fait ou entériné par des lois – mais également en tant qu’elle est une réponse juridico-légale aux revendications de « réparation » et d’émancipation de la population haïtienne globalement créolophone.

Mais, au regard de cette grande avancée, quelles explications apporter au fait qu’un quart de siècle après le référendum et la publication de la constitution de 1987, la communication entre l’Etat haïtien et la population haïtienne ne suive pas à proprement parler les prescrits constitutionnels ? Ces prescrits ne tombent-ils pas en accord avec les différentes politiques publiques en cours en matière de langue, de culture, d’éducation, de communication par les autorités de l’Etat haïtien depuis 1987 ?
Sur cette même lancée, nous devons interroger l’absence institutionnelle de l’ « Académie haïtienne » de la langue créole. Pouvons-nous expliquer cette difficulté de donner corps à l’Académie par les rapports de pouvoir dans lesquels le créole haïtien et ses locuteurs-trice-s sont pris-e-s au sein de la société haïtienne ? Cette difficulté relève-t-elle de l’héritage colonial esclavagiste qui avait relégué le créole à la position d’une langue dominée en tant que langue des dominés-opprimés, participant à l’exclusion de la majorité de la population haïtienne de toutes les sphères du pouvoir et de la participation pleine à la communauté politique ? Dans son enchevêtrement à la réalité des « sujets linguistiques » haïtiens, le problème linguistique est donc transversal à un ensemble de problématiques relatives aux représentations sociales des « sujets linguistiques », la position sociale concrète ou projetée des locuteur-trice-s du créole, la manière dont ils-elles se posent dans l’existence, la manière de s’identifier ou d’identifier l’autre.
Ce qui ouvre le champ de la problématisation sur une politique linguistique envisagée à différentes approches et à des thématiques faisant croiser le culturel, les questions de l’identité, de la reconnaissance, des représentations de soi, de la « colonialité » des sociétés contemporaines. Il renvoie également à des préoccupations relatives au patrimoine culturel du pays, à l’accès de toute la population haïtienne au patrimoine régional et mondial par des œuvres de traduction, le rapport entre oraliture et écriture, la mémoire et l’archivage. Cela nous offre donc le prisme à travers lequel peuvent être lues et questionnées les différentes postures à l’égard des dispositions de la Charte Fondamentale dont les préoccupations ont trouvé leur explicitation dans le préambule [7] : l’élimination de discriminations où croisent problèmes linguistiques, questions de culture, d’habitation de l’espace territorial et d’épanouissement matériel, moral et intellectuel.
Ou, du moins, cette difficulté de la mise sur pied de l’ « Académie haïtienne » relève-t-elle directement de l’ « idée d’Académie » compte tenu de ses différentes matérialisations expérimentées ou possibles ? A partir de quel paradigme l’académie haïtienne est-elle approchée ? Suscite-t-elle des suspicions, et de quelle sorte ? Dans ce cas précis, ces réserves à l’égard de l’Académie renvoient-elles à l’idée de l’article sur l’Académie haïtienne tel qu’il est édicté dans la constitution ? Quel dispositif institutionnel pensé en termes de mission, de compétences requises et de fonctionnement peut concourir au développement du créole enrichi de la dynamique sociétale haïtienne ? Comment pouvons-nous penser l’Académie dans les termes d’un tel dispositif institutionnel ? N’y aurait-il peut-être lieu de s’inquiéter de l’évolution du créole haitien –en termes de travaux effectués sur cette langue– quoiqu’il soit considéré comme le parangon des créoles français en raison de son développement relativement précoce par rapport aux autres variétés des créoles français [8] ? Des avancées considérables dans l’évolution du créole haïtien sont à souligner. On peut citer l’introduction du créole à l’école à la faveur de la Réforme éducative de 1979 –initié par le ministre Joseph C. Bernard– et l’officialisation de la graphie en cours depuis le 31 janvier 1980 précédant l’officialisation de la langue, sans compter l’enseignement du créole à l’Université. Toutefois nous pouvons constater qu’il reste d’un usage limité dans les sphères de l’éducation, de la production et de l’administration. C’est surtout en littérature que la production en créole à retrouvé plus d’efforts et plus de consécrations dans des œuvres magistrales. On peut observer en Haïti, un manque considérable de recherches en (et sur le) créole relatives à sa description, son utilisation dans différents domaines de la vie technique et scientifique. On peut excepter certains travaux dont ceux d’Yves Déjean (dont l’essentiel est concentré dans la publication faite en 2006) [9], de Pierre Vernet [10], et autres rares auteurs et universitaires. Dans toute l’histoire de l’Université en Haïti (et du créole haïtien) les travaux de recherches obligatoires (mémoires pour l’obtention du grade de licencié) ont été rédigés en français dans leur quasi-totalité, excepté quatre mémoires qui ont été rédigés en créole dont deux à la Faculté des Sciences humaines et deux à la Faculté de Linguistique Appliquée de l’Université d’État d’Haïti, entre 1998 et 2005. Par ailleurs, on pourra saluer l’effort de rares auteurs et universitaires qui ont entamé une production scientifique en créole.

Cette question du développement d’une langue ne passerait-elle pas nécessairement par un degré poussé de normalisation et de standardisation ?
Par cela, nous interrogeons dans un même temps l’usage des deux langues officialisées par la constitution, mais également l’Académie en tant que dispositifs institutionnels travaillant au développement de tout le potentiel de la langue créole. Ces interrogations mettent en relief trois réalités majeures qui invitent à l’analyse : : 1) la langue créole, de même que les autres langues, est un système ouvert que continuent de produire les locuteur-trice-s dans l’usage qu’ils-elles en font ; 2) l’inscription de la langue créole dans la dynamique sociétale qui peut être source d’explication de son usage (sa fréquence et les secteurs de la vie dans lesquels la langue créole est exclue ou mobilisée) ; 3) l’action de l’Etat par des politiques publiques à visée réparatrice ou égalitaire ainsi que la nature et les caractéristiques de l’institution devant les mettre en application.

Au regard de cette histoire de la question des langues en Haïti et des problèmes qui s’y dégagent, le comité d’initiative pour la mise en place de l’Académie haïtienne aborde les prescrits constitutionnels comme la formulation de bases juridico-administratives à une politique linguistique tout en prenant compte et en interrogeant les difficultés d’instituer l’Académie. Ce colloque est bien l’occasion idéale, pensons-nous, de réfléchir sur sa mission, son mandat, son organisation, son orientation. Dans cette perspective, nous nous posons la question suivante qui semble de nature à orienter nos réflexions autour de la création de cette institution : « Quelle académie créole pour Haïti, voire pour quelle région et dans quel monde ? »
Ces réflexions et débats autour de la création de l’Académie, à la faveur de ce colloque international peuvent constituer un préalable au développement d’une « créolophonie » scientifique et linguistico-culturelle dont l’un des buts pourrait être la promotion, l’expansion et le développement scientifique et culturel du créole en question [11], dans une prise en compte des nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Le colloque se déroulera autour de thématiques dominantes :
A. Politique linguistique et pratiques linguistiques en Haïti
Normalisation, standardisation et aménagement linguistique
Créole et production scientifique.
Créole et production littéraire.
Créole et traduction
Créole : entre oraliture et écriture.
Contact des langues
Créole et développement
Créole et les nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC).

B. Langues, identités, sociétés
Langue et représentations sociales.
Langue et question de reconnaissance.
Langue, nation et nationalité.
Langue et mondialisation.

C. Langues et Académie
L’Académie créole et d’autres expériences d’implantation d’académies.
Rôle traditionnel d’une académie de langue : avantages et inconvénients.

Académie et bilinguisme.
L’Académie haïtienne : conception, mise en place, gestion, gouvernance…
Langue du colloque
Les langues du colloque sont le créole haïtien et le français. Pour ce qui concerne les communications, elles seront publiées dans les deux langues dans les actes du colloque.
Délai de soumission des propositions Le comité d’organisation reçoit les communications à l’adresse : akademiayisyen.kolok2011@gmail.com ou akademiayisyen.kolok2011@ueh.edu.ht
Jusqu’au 15 aout 2011, date de fermeture de l’appel à communication. La proposition comportera les éléments suivants :
• Nom complet de l’auteur, téléphone, adresses postale et électronique,
• Statut professionnel et institution d’attache,
• 500 mots maximum traitant de la problématique choisie.
Cet appel à communication est ouvert à toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, et particulièrement à la linguistique, la philosophie, la littérature, l’anthropologie, la sociologie et l’histoire. Il est lancé au public haïtien et à la diaspora haïtienne évoluant un peu partout dans le monde, aux universitaires de la Caraïbe et du monde entier, et à toutes les institutions et instances intéressées au devenir du créole haïtien en général et à la question de l’académie haïtienne en particulier.

Voici les institutions faisant partie du comité de pilotage :
Bon Nouvèl
Bureau Nationale d’Ethnologie (BNE)
Faculté de Linguistique Appliquée (FLA)
Ministère de la Culture et de la Communication (MCC)
Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) Presses Nationales
Société d’Animation et de Communication Sociale (SAKS)
Université d’État d’Haïti (UEH)

Le comité scientifique est composé des personnalités suivantes :
Jean Léon Ambroise
Darline Cothière
Michel Degraff
Yves Dejean
Fritz Deshommes
Renauld Govain
Laennec Hurbon
Nirva Jean-Jacques
Pierre Michel Laguerre

[1] « Tous les Haïtiens sont unis par une Langue commune : le Créole.
- Le Créole et le Français sont les langues officielles de la République ». Haïti, La Constitution de la République d’Haïti, 10 Mars 1987, Port-au-Prince : Journal Le Moniteur, art. 5.
[2] « Pour que ce mandat puisse être exécuté, il faut :
qu’il exprime formellement en créole et en français le ou les motifs de l’arrestation ou de la détention et la disposition de loi qui punt le fat imputé (…) ». Ibid, art. 24.3-a.
[3] « Obligation est faite à l’État de donner publicité par voie de presse parlée, écrite et télévisée, en langues créole et française aux lois, arrêtés, décrets, accords internationaux, traités, conventions, à tout ce qui touche la vie nationale, exception faite pour les informations relevant de la sécurité nationale ». Ibid.art. 40.
[4] Ce qui pose d’emblée d’interroger le rapport des deux langues en Haïti, tout en prenant la mesure des prescrits constitutionnels.
[5] POMPILUS Pradel, 1985, Le problème linguistique haïtien. Port-au-Prince, Éditions Fardin.
[6] Un premier questionnement pourrait porter sur la distinction entre la langue (commune) de la population haïtienne et la langue (officielle) de l’Etat : Comment expliquer que les langues de l’Etat ne soient pas toutes, les langues de la population ? A-t-il existé une période où l’Etat ne parlait pas la même langue que la population ?
[7] « Pour fortifier l’unité nationale, en éliminant toutes discriminations entre les populations des villes et des campagnes, par l’acceptation de la communauté de langues et de culture et par la reconnaissance du droit au progrès, à l’information, à l’éducation, à la santé, au travail et au loisir pour tous les citoyens ». préambule.
[8] En effet, le créole haïtien a acquis assez tôt un niveau de grammatisation avancé : le créole haïtien semble avoir acquis un certain « prestige » bien avant les autres variétés du créole français. Au début 19e siècle, on le jugeait même digne d’être utilisé dans la vie publique. Vintila-Radelscu, Ioana, (1979), (2e édition). Le créole. The Hague, Mouton Publishers, P. 95.
[9] Déjean, Yves, 2006, Yon lekòl tèt anba nan yon peyi tèt anba. Port-au-Prince, Éditions Henri Deschamps. En 1980, cet auteur (op. cit.) avait proposé des techniques d’initiation à l’écriture du créole haïtien : Comment écrire le créole haïtien, publication issue de sa thèse de doctorat portant le même titre.
[10] Vernet, Pierre, 1980. Technique d’écriture du créole Haïtien. Port-au-Prince, Le Natal. Cette même année, Pierre Vernet a publié un manuel qui va dans le même sens – Technique d’écriture du créole haïtien – destiné aux enseignants de créole dans la manière d’envisager l’enseignement-apprentissage de cette langue à l’école, notamment dans le domaine de l’écrit.
[11] Comme il a été souligné, cette « créolophonie » peut être à la fois un bon moyen et un nouvel instrument pouvant permettre à la langue créole de prendre sa place dans le train de la mondialisation. Govain, Renauld, 2010, « Les pratiques du créole haïtien et la mondialisation », communication présentée au Colloque Penser un humanisme de la diversité, Tulane University, New Orleans, USA, organisé par Tulane University et CRENEL, 5-6 avril 2010.
http://www.alterpresse.org/spip.php?article11318

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