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jeudi 23 décembre 2010

L’État s’est effondré, le peuple haïtien reste debout

Rétrospective. Mon année 2010

Par Jean-Marie Théodat, directeur du Bureau Haïtien de l’Agence universitaire de la Francophonie.
L’année 2010 restera dans les annales comme l’une des plus éprouvantes de la longue crise qui caractérise l’histoire d’Haïti. Par l’ampleur des dégâts entraînés par le séisme du 12 janvier, par la virulence de l’épidémie de choléra qui continue de se propager dans le pays, et enfin par la difficulté à organiser des élections présidentielle et législatives libres et transparentes, c’est la nation entière qui semble aujourd’hui en danger.
Faut-il en conclure que 2010 signe l’irrémédiable échec d’un État haïtien libre et souverain ? Ce serait mal juger de la vitalité de la société haïtienne. C’est dans cette perspective de nécessaire reviviscence qu’il faut interpréter la contestation des résultats des élections du 28 novembre 2010.
Le cas d’Haïti est emblématique des paradoxes et des contradictions de l’aide humanitaire et des lois d’airain des relations internationales. La communauté internationale est censée renforcer la reconstruction de l’État, mais à plusieurs égards, elle ne fait que la démolir plus avant, par un travail tacite de substitution à l’autorité publique. En effet, la Minustah, avec plus de 9 000 policiers et soldats chargés de renforcer la police nationale d’Haïti dans les tâches de maintien de l’ordre, est désormais perçue par la population comme une force d’occupation. Et la CIRH, composée des principaux bailleurs de l’aide à Haïti, des autorités haïtiennes et des institutions internationales, dont la quatrième rencontre tenue en République dominicaine les 14 et 15 décembre 2010, à distance de la scène haïtienne où la mobilisation sociale contre le régime sortant bat son plein, ne donne pas l’exemple d’un engagement à toute épreuve. Quant aux ONG, elles ont reçu l’essentiel de l’argent décaissé dans le cadre de l’aide à la reconstruction ou de la lutte contre le choléra. Mais de toute la somme promise (9 milliards d’euros), à peine 10 % ont été réellement donnés. Onze mois après le tremblement de terre, tout reste encore à faire, plus d’un million et demi de personnes vivent sous des abris provisoires et des tentes. Pendant ce temps, le choléra progresse à travers le pays : plus de 2 300 morts en un mois et demi. On estime que 400 000 personnes seront touchées dans les six prochains mois, par la maladie.
L’actualité du choléra a pesé lourdement sur la campagne électorale, empêchant la mise en place d’un véritable débat sur la nécessaire reconstruction de la capitale et le renforcement de l’État. Paradoxalement, la mobilisation sociale en faveur d’élections libres et transparentes est le signe d’un ancrage réussi des institutions et des habitudes démocratiques dans l’esprit de l’électorat. La contestation provoquée par les fraudes massives constatées dans le déroulement des élections est en soi une bonne nouvelle. Signe que le calcul sur l’indifférence de la population pour la politique était faux. Le peuple dont on a sous-estimé l’impatience et le ras-le-bol silencieux a attendu calmement le moment de s’exprimer dans les urnes. Et la joyeuse pagaille qui a suivi la publication des résultats donnant Mirlande Manigat en tête avec 31 % des voix, Jude Célestin deuxième avec environ 21 % des votes et Michel Martelly avec 20,8 %, n’a rien à voir avec les scènes de déchoukaj ou de chaos qui ont suivi la chute des Duvalier : c’est une levée spontanée, civique et massive. Par ailleurs, la crise n’a pas dégénéré en bain de sang, mais en bras de fer entre le Conseil électoral provisoire (CEP) et les candidats contestataires. Au final tout le débat que nous n’avons pas eu durant la campagne électorale peut enfin avoir lieu. Il ne s’agit pas (encore ?) d’un conflit armé, mais d’un coup de poker qui n’a pas réussi. Quoi que l’on puisse penser de l’opportunité des revendications des partisans de Martelly, leur mobilisation est avant tout l’expression d’une indignation fondée sur une éthique collective blessée par une fraude manifeste. Les murs sont par terre, l’État s’est effondré, mais le peuple reste debout ! C’est la seule bonne nouvelle à tirer de cette annus horribilis.
Jean-Marie Théodat
http://www.humanite.fr/21_12_2010-l%E2%80%99%C3%A9tat-s%E2%80%99est-effondr%C3%A9-le-peuple-ha%C3%AFtien-reste-debout-460629

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