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samedi 27 novembre 2010

La finance au secours d'Haïti

Mis à jour à 06h00 Montréalaise d'origine haïtienne, Katleen Felix poursuivait une belle carrière à Wall Street avant de tout plaquer pour aider le pays de ses parents. À la veille des élections présidentielles haïtiennes, cette apôtre de la micro-finance sert un avertissement: «en Haïti, il n'y aura pas de démocratie politique sans démocratie financière».

«Papa? Maman? Claudette? Cécile? Vous suivez? OK. On est en business.»
Mercredi soir de novembre, dans une petite salle du Marché Jean Talon. Katleen Felix explique les rudiments de la micro-finance à une poignée de bénévoles réunis pour la soirée-bénéfice de Résultats Canada, une organisation qui se décrit comme le «chien de garde» de l'aide internationale canadienne.
Entre les plats de biscuits et les chansons de la chorale, on devine la jeune femme à des années-lumière de sa vie de financière de Wall Street, où elle travaillait avant de tout laisser tomber pour suivre ses convictions.
Drôle, allumée, Katleen Felix est pourtant ici comme un poisson dans l'eau.
«La mauvaise micro-finance se penche seulement sur les résultats financiers. La bonne regarde aussi les indicateurs sociaux. Si nos clients ne mangent pas tous les jours, s'ils n'ont pas de bonnes habitudes d'hygiène, si leurs enfants sont malades, ils ne peuvent pas être productifs», explique-t-elle.
Katleen Felix est directrice de projets et responsable des relations avec la diaspora pour Fonkozé, la plus grande entreprise de micro-finance d'Haïti. Fonkozé est une abréviation du créole Fondasyon Kole Zepòl - littéralement Fondation collées épaules - un organisme qui, on le devine, veut épauler le peule haïtien.
Ses outils pour le faire sont les micro-prêts, la micro-épargne, les micro-assurances. Bref, Fonkozé est une banque qui sert les pauvres d'Haïti selon leurs moyens.
Mais s'il est plutôt rare que votre caisse Desjardins vous donne un coup de pouce pour réparer votre maison, vous propose un cours de lecture ou vous donne une chèvre et quelques poulets pour assurer votre sécurité alimentaire, c'est le genre de services qu'offre aussi Fonkozé.
C'est qu'en plus de la branche «services bancaires», Fonkozé compte aussi une fondation qui, elle, s'occupe de développement social grâce à l'argent de ses donateurs.
«Il faut les deux. Si on ne fait pas la charité, on ne peut pas être rentable en affaires», explique Mme Felix.
Les clients de Fonkozé sont en très grande majorité des femmes, qui, selon l'organisme, forment la «colonne vertébrale» d'Haïti.
«Ce n'est pas qu'on ne veuille pas d'hommes. S'ils sont présents, tant mieux. Mais il y a une féminisation de la pauvreté en Haïti», dit Mme Felix.
Avec 43 succursales partout en Haïti, Fonzosé compte 800 employés, 210 000 épargnants et a accordé des prêts à 45 000 clients. L'organisation gère des actifs de près de 34 millions.
À la veille des élections présidentielles et à l'heure où Haïti doit maintenant affronter le choléra et la colère de certains de ses citoyens, Mme Felix insiste pour qu'on parle aussi d'une dimension trop souvent tue dans le pays: l'absence d'autonomie financière des Haïtiens.
«En Haïti, il n'y aura pas de démocratie politique sans démocratie financière», martèle la jeune femme.
Selon elle, on ne pourra parler de réelle démocratie en Haïti tant et aussi longtemps que les citoyens des campagnes ne pourront avoir accès à des outils financiers leur permettant de gérer leur vie.
«Trop souvent, l'accès à la finance est réservé à 10% de la population. Le reste des gens ne peuvent pas participer à la vie économique de leur pays. S'ils ne peuvent pas gagner leur vie, envoyer leurs enfants à l'école, manger trois fois par jour et avoir une habitation décente, comment pourront-ils exercer leur pouvoir politique?» C'est pour remédier à cette situation que Fonkozé a développé une «échelle» pour tirer les citoyens de la pauvreté. Les plus pauvres reçoivent des allocations et des services; à ceux qui parviennent à s'organiser, Fonkozé offre des micro-prêts (aussi peu que 25$) pour démarrer des activités qui pourront les mener à une autonomie financière. À l'autre bout de l'échelle, les véritables entreprises peuvent décrocher des prêts pouvant s'élever jusqu'à 25 000$ pour financer leur développement.

Des rencontres déterminantes
Il y a cinq ans, vous auriez dit à Katleen Felix qu'elle travaillerait un jour pour Fonkozé et elle vous aurait regardé d'un drôle d'air. Cet organisme, elle en ignorait jusqu'au nom.
À l'époque, la jeune femme poursuit une fructueuse carrière en finance corporative à Wall Street, où elle sert les clients bancaires du géant québécois des services informatiques CGI.
«Je rencontrais les banquiers, je préparais les offres. J'ai eu beaucoup de fun. C'était Wall Street, c'était le buzz», dit-elle.
Mais en parallèle à sa carrière en finance, Mme Felix mène ce qu'elle appelle une «vie parallèle», s'impliquant dans des organismes qui aident les immigrants à se lancer en affaires.
«Je me disais qu'il fallait que je trouve une façon de réconcilier mes deux vies. Je ne pouvais pas rouler comme ça longtemps: Wall Street, l'action citoyenne, deux enfants, un mari...Tu ne veux pas un divorce non plus!»
En 2006, un sommet sur la micro-finance organisé à Halifax attire son attention. Quand elle propose à son patron de s'y rendre, celui-ci lui suggère plutôt de s'occuper de sa fin de mois. Katleen Felix bondit.
«J'ai dit: comment ça, je ne peux pas y aller? Je vais la faire ta fin de mois, je vais travailler le soir et le matin. Mais Je vais aller à la conférence. Sinon, je démissionne!»
Le patron est furieux, mais finit néanmoins par la laisser partir.
«On m'appelle la tornade. Tu ne niaises pas avec Katleen!», lancera-t-elle plus tard au cours de l'entrevue.
Ce sommet sera déterminant pour elle. Elle y rencontre Muhammad Yunnus, un économiste récipiendaire du Prix Nobel de la Paix qui a fondé l'une des premières banques de microcrédit, ainsi que Sam Daley-Harris, auteur et fondateur de l'organisation Results, celle-là même qui a invité Mme Felix à parler à Montréal plus tôt ce mois-ci.
La présence de cette jeune femme «habillée à la Wall Street» - «j'avais mon cachemire et tout, raconte Mme Felix» - intrigue les deux hommes. Devinant qu'elle est d'origine haïtienne, les deux hommes lui demandent, chacun de leur côté, si elle connaît Fonkozé. Intriguée, elle doit admettre que non.
Mais la magie du réseautage suit son cours. Si bien que quand Mme Felix croise la présidente de Fonkozé, Anne Hastings, celle-ci lui lance: «Ah! C'est vous que je dois rencontrer!»
Deux semaines plus tard, les deux femmes se rencontrent à New York. Avant que Katleen Felix puisse vraiment comprendre ce qui lui arrive, Mme Hastings lui fait une offre.
«Le salaire n'était même pas le tiers de ce que je faisais», se rappelle Mme Felix. Elle décide tout de même de sauter.
Trois mois plus tard, elle est en Haïti et travaille pour Fonkozé.
Le mari de Mme Felix, entre temps, se fait bientôt offrir un poste au Brésil, où la petite famille déménage. Voyages continuels, travail de terrain, rencontres avec la diaspora du monde entier, mobilisation par des conférences prononcées de Genève à Israël: Katleen Felix trouve un rythme de vie à sa mesure, qui n'a rien à envier à celui de Wall Street.
Quatre ans plus tard, elle est maintenant installée à Miami. Et elle ne s'ennuie pas de Wall Street.
«La seule raison pour laquelle j'y retournerais, dit-elle, c'est si j'y trouvais une façon d'aider directement les pauvres».

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