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lundi 24 mai 2010

L’éducation est le chemin du salut", par Frankétienne

La reconstruction d’Haïti ? Je le dis avec douleur et en sachant bien que cela ne concerne pas tous les Occidentaux, mais j’ai constaté que, pour certains courants de la communauté internationale, la misère haïtienne semble une denrée rentable. Il y a chez nous un très grand nombre d’ONG. A cause de la défaillance de l’Etat, pour ces organisations, Haïti est une mine. Il y a ce malade, à qui on donne de temps en temps une petite potion, un petit sirop, un petit sérum, un médicament, de manière qu’il ne meure pas : c’est déjà beau… mais qu’il ne guérisse pas non plus, alors là, c’est méchant.

L’assistanat veut s’éterniser alors que, précisément, il faut qu’on sorte de cet assistanat. C’est un état dégradant, une humiliation. Et on croit qu’avec les milliards de dollars, tous les colloques, tous les forums, toutes les rencontres sur Haïti, on va forcément résoudre les problèmes… On parle de « reconstruire », mais il s’agit uniquement des structures matérielles détruites ou endommagées. Or il y a aussi les structures mentales et, là, le seul remède indiqué, c’est l’éducation. Tous les plans concoctés aux Etats-Unis avec la participation de la communauté internationale évacuent cette dimension éducative. Et pourtant, l’éducation est bien le chemin du salut. C’est ce chemin qui permet de restructurer ce qui a été endommagé physiquement, matériellement.
Ce sont nos structures mentales qui sont responsables de l’immensité et de l’ampleur de ces dégâts. Ce n’est pas le 7,3 du séisme qui est l’élément fondamentalement dévastateur, c’est l’irresponsabilité de nos dirigeants alliée à celle de nos soi-disant amis. On met de côté l’éducation, on met de côté la créativité haïtienne. Or ce sont elles, ensemble, qui doivent remplir ce rôle restructurant, revitalisant, dynamique.
Il ne s’agit pas de reconstruire des immeubles où vivent des animaux, où vivent des insectes, mais des espaces voués à des êtres humains. La dimension fondamentale de l’être humain, c’est sa dimension psychique, spirituelle, et on ne peut pas traiter les failles dans ce domaine par l’argent : dans ce cas, il ne colmate rien du tout. C’est une approche d’emblée déficitaire qui ne peut mener qu’à l’échec.
On nous dit : quand on a, quand on donne, on se sent bien, on se sent meilleur. Non. C’est quand on EST qu’on se sent bien. Quand on se sent être et qu’enfin, on se sent soi-même. Je crois que quelle que soit l’aide, quel que soit le plan envisagé pour rebâtir Haïti, on devrait apporter une place prépondérante à l’éducation. Pas seulement l’éducation académique, scolaire, universitaire, mais l’éducation à l’échelle globale, c’est-à-dire apprendre à manger. Qu’on puisse d’abord trouver de quoi se nourrir, c’est évident. On ne va pas refuser tous ces sacs de riz, ces bidons d’huile, non. Mais il faut que les gens apprennent à produire, à préparer leur nourriture, à vivre ensemble, à se respecter, à s’accepter. Evidemment, ce qui a frappé Haïti, c’est une horreur, mais la planète ne se porte pas mieux.
Tout plan qui vise à restructurer l’habitat humain doit respecter d’abord cette dimension culturelle. Cela passe par l’éducation, cela passe par les arts, cela passe par le génie, l’urbanisme, la danse, la musique, la peinture.
Voilà la richesse haïtienne. Si on devait présenter des statistiques en prenant pour base le nombre d’artistes au kilomètre carré, on cesserait de dire que les voyants sont au rouge pour Haïti. Les indicateurs seraient au vert, un vert lumineux ! L’espace d’un cillement, deux cent mille, deux cent cinquante mille artistes pour 28 000 kilomètres carrés. Un rendement excellent ! Petit pays producteur d’art, de peinture, de sculpture, de théâtre, de parole. De parole-lumière. Cette parole faite pour contrer la parole ténébreuse qui mène l’homme droit au cimetière, même si c’est ce qu’on est en train de faire à l’échelle planétaire avec leur « mondialisation ».
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Frankétienne a reçu le prix Pablo Neruda 2004 pour l’ensemble de son œuvre. Poète, dramaturge, romancier, peintre, musicien et directeur d’école, il a été ministre de la culture en 1988, sous la présidence de Leslie François Manigat. Sa pièce Melovivi ou le Piège, (Ed. Riveneuve, 2010), créée à l’Unesco (Paris) le 24 mars et jouée le 24 avril à Port-au-Prince, sera donnée le 23 mai au festival Etonnants voyageurs de Saint-Malo.
Ces propos ont été recueillis par Philippe Bernard, docteur en littérature comparée

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