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dimanche 8 janvier 2012

Les Quatre cloches

08 Janvier 2012 Par Max JEANNE
Ma rencontre avec Haïti remonte à 1969. Nous étions tout un groupe d’étudiants guadeloupéens et martiniquais à profiter des vacances de Pâques, pour partir en voyage d’études, à la découverte de la culture haïtienne. Au cours de notre séjour, nous avons tous été frappés par le contraste entre le dénuement matériel de ce pays et son extraordinaire créativité artistique. Omniprésente, une misère crue crevait nos yeux de voyageurs novices, habitués au niveau de vie artificiel que conférait à nos îles leur statut enviable, croyions-nous, de départements français d’outremer:
- misère dans notre gîte, avec ces douches et robinets bègues crachotant quelques chiches gouttes d’un liquide blanchâtre.
- misère dans les rues avec leurs cortèges de va-nu-pieds trimbalant pian, gros-pieds, bobos-crabes, moignons et jambes de bois ; avec ces nuages de poussière soulevés à chaque passage de voiture qui, vous nouant le gosier, déclenchaient des quintes de toux à répétitions ; avec aussi ces silhouettes fantomatiques d’adolescentes, vendant leur jeunesse à l’entrée des hôtels ; avec encore, ces lycéens, caillou, en guise de craie, traçant, à main levée, leurs cercles à même le trottoir, sous le regard perplexe du soleil, penché sur l’épaule brinquebalante des bâtisses d’outre-temps.
Bref ; partout l’inédit et l’insolite interpellaient nos regards, nous plongeant ébahis dans un autre espace-temps à la fois proche et lointain :
« Ici on répare radio TV
Frigidaire ventilateur
Ordinataire
prompto presto
Ingénieur Dieu qui fait » ( Rodney St Eloi)
Que d’ombres ! Mais dans le même temps que de lumières dans l’accueil des gens les plus humbles ! Que d’ingéniosité, chez ces nègres à talons, transformant d’un zeste de sympathie la présentation d’un plat traditionnel, par exemple, ou encore les moindres motifs d’un artisanat si extraordinairement fécond.
Toutes ces lumières et ces ombres hantaient également les regards des étudiants et des élèves-maîtres de l’Ecole Normale de Port-au-Prince qui eurent l’occasion de nous accueillir.
 L’avant-veille de notre départ, ils organisèrent une veillée culturelle au cours de laquelle, eux, qui disposaient de moins de livres et de disques que nous, se mirent, dans l’amitié et le partage, à déclamer, de mémoire, des poèmes d’auteurs Haïtiens bien sûr (Roumain, Depestre, Phelps) mais aussi de toute la Caraïbe (Césaire, Damas, Guillen).
Lorsqu’ils nous passèrent le relais, à nous, étudiants Guadeloupéens et Martiniquais, nous nous rendîmes compte, à notre plus grande honte, que nous étions incapables de citer, de mémoire, même un vers solitaire et que nous n’avions aucune conscience caribéenne.
C’est ce soir-là que je me suis juré à moi-même que, jamais plus, cela ne m’arriverait de rester en peine ou en panne de ces mots de passe pour la vie, dont nos griots restaient les précieux dépositaires. Et c’est ainsi que je me suis jeté à corps perdu dans la découverte de cette littérature caribéenne si extraordinairement riche.
Mais le clou de la soirée, ce fut quand nos hôtes cédèrent la place à quatre musiciens aveugles qui s’appelaient eux-mêmes, par autodérision, Les quatre cloches : un accordéoniste, un guitariste, un percussionniste, un saxophoniste.
L’accordéoniste chantait. Je n’oublierai jamais les traits ciselés de son visage, le foyer éteint de son regard, les pleins et déliés de sa voix à la lueur du boucan qui brûlait en lui. Incapable de retenir mes larmes, je l’écoutais interpréter ses propres chansons dans lesquelles il disait qu’il n’avait que faire de la pitié des bons Samaritains.
Ce soir-là, les étudiantes qui nous accompagnaient se sont hissées à la hauteur de l’évènement, gommant leur handicap (c’était nous qui souffrions du handicap du repli sur nous-mêmes) chantant et dansant spontanément avec les aveugles.
Vint le moment des adieux. Nous étions désolés de prendre congé de nos amis étudiants, toujours sur le qui-vive, vu les murs qui écoutaient. Ils nous disaient que ça ne servirait à rien de leur écrire, que leur courrier étant ouvert, ça ne pourrait, en tout état de cause, que leur causer préjudice.
 Je comprenais cela aisément. Je rappelle qu’à l’époque, Haïti vivait sous la dictature de Papa Doc. Ce dernier qui se piquait d’être un essayiste, avait, sans doute, dans un souci de propagande, accepté de nous recevoir, le temps d’un bref échange sur la littérature antillaise.
Evidemment le journaliste qui nous avait obtenu ce privilège, nous avait fait la leçon : pas de question douteuse à son Excellence sur des écrivains comme, par exemple, Jacques Stephen Alexis qu’il avait fait exécuter. La leçon avait été retenue. Pourtant, à mon corps défendant, je me suis retrouvé, piètre héros d’une bien triste mésaventure : A l’entrée du palais présidentiel et sans comprendre pourquoi, j’ai été carrément mis en joue par un Tonton Macoute qui, après explication de notre accompagnateur, en hochant la tête, finit par se raviser :
« Bien vrai ! Aucun Haïtien n’aurait été assez fou, pour se présenter devant le palais … avec un collier de barbe. »
Mes genoux dansaient les castagnettes. Ainsi donc, j’aurais pu laisser ma peau à Port-au-Prince, uniquement pour avoir été pris pour un barbudo de Castro.
Le sablier a coulé depuis, gommant peu à peu noms et visages de ma mémoire. Mais, en, mai 2000, au plus fort, pour notre plus grande honte, de la vague de xénophobie déferlant sur leurs têtes, j’ai été, avec le CORECA (Contact et recherches caraïbes), invité par des amis haïtiens à participer à leur rituelle fête du drapeau qui se déroulait à Sainte Marie, section de Capesterre Belle Eau.
Etaient prévues plusieurs activités culturelles : musique, danse, expo de peintures. Le récital de poésie venait à peine de commencer quand, Bertoni, un ami comédien, fendant la foule de spectateurs, me saisit par le bras, m’entraînant, au beau mitan du pitt à paroles.
Déjà il avait commencé à déclamer un poème de Depestre, avant de me tendre le micro. Cette fois, je ne suis pas, comme naguère, resté bec coi et, avec Roumain, Cesaire, Phelps, Castera, nous avons tant en créole qu’en français, longuement échangé dans une folle improvisation. Au terme de notre prestation, Madame C. Belot, Consul d’Haïti, est venue m’embrasser : - Vous êtes bien un Haïtien m’a-t’elle interrogé, en proie au doute. Et moi, sans pouvoir lui répondre que c’était là le plus beau compliment qu’on m’ait jamais fait, je fermais en vain les paupières pour empêcher mes larmes de couler, tandis que les quatre cloches sonnaient à toute volée dans ma mémoire tatouée.
Max JEANNE
Ecrivain Guadeloupéen

http://blogs.mediapart.fr/blog/max-jeanne/080112/les-quatre-cloches-0

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