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mardi 3 janvier 2012

Comment jouir de son temps sans se fatiguer

Dans son dernier ouvrage, le romancier québécois d’origine haïtienne Dany Laferrière propose des pistes pour profiter de la beauté de la vie. l'auteur, Stéphanie Trouillard
La plupart des artistes se plient à l’exercice de l’interview dans des cafés. Autour d’une tasse chaude et encore fumante, ils invitent les journalistes à un tête-à-tête. Dany Laferrière ne déroge pas à cette règle. L’auteur donne souvent rendez-vous à la presse dans un établissement de la rue Saint-Denis, en plein centre-ville de Montréal. Dès qu’il franchit le seuil, l’écrivain, Prix Médicis 2009 pour son roman L'Enigme du retour, est reconnu par les habitués des lieux. Un vieil homme, seul à une table, le salue. Avec son large sourire, Dany Laferrière prend quelques instants pour lui répondre. Des rencontres, des regards qui se croisent et des silences partagés, pour le Montréalais d’adoption, un café est bien plus qu’un simple endroit où il fait sa promotion.
Dans son dernier livre, L’art presque perdu de ne rien faire, il consacre même quelques pages à cette «vaste pièce où des gens aux humeurs différentes se côtoient sans se parler». Cet observateur attentif de la société écrit qu’être dans un café «est un moment de luxe inouï dans la vie d’un citadin —ce calme au cœur de l’agitation».

Suspendre le temps
Pesant chacun de ses mots, l’écrivain semble lui-même vouloir suspendre le temps. Avec sa voix grave, il répond calmement aux questions. Écrit à la première personne, son nouvel ouvrage est une invitation à capturer l’instant. Dans une librairie ou même dans un cimetière, il nous encourage à freiner notre vite trépidante.
«Il y a des gens qui crèvent sous l’inaction et qui sont au chômage. C’est triste pour eux, mais pour ceux qui sont en mouvement, on dirait qu’ils perdent de plus en plus la conscience d’un temps d’arrêt. Ils n’ont plus conscience de leur corps. Ce n’est pas une machine qu’on doit uniquement huiler avec de la nourriture, on doit aussi jouir de sa présence au monde», explique l’auteur de Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, tout en savourant son café du matin.
Dans un monde où les smartphones, les chaînes d’information en continu ou encore les horaires de métro régissent notre vie, il fait l’éloge de la sieste, cet art de l’immobilité que nous ne pratiquons plus:
«C’est une courtoisie. De temps en temps, il faut avoir conscience de son corps, pas seulement de notre conscience intellectuelle».
Contrairement à la pensée générale, Dany Laferrière ne croit pas que la richesse réside dans les propriétés matérielles:
«Le vrai luxe ne tient à rien et sûrement pas à consommer. Le temps de rêver est magnifique. On devrait le prendre et surtout ne pas dire qu’on n’a pas le temps, car cela n’est pas vrai.»

L’art de réfléchir
Même s’il propose de stopper l’horloge, son essai, qui rassemble une série de ses chroniques à la radio québécoise, ne fait pas l’apologie de la paresse. Pour l’auteur, âgé de 58 ans, L’art presque perdu de ne rien faire est au contraire un exercice bouillonnant:
«C’est très actif. C’est une activité luxueuse, jouisseuse, intime qu’on a perdu car tout est relié à une sorte de panique.»
Dans les quelques 400 pages de ce livre, l’écrivain réfléchit ainsi attentivement au monde qui nous entoure. Avec son regard vif et sans concession, il a suivi tout particulièrement les événements qui ont secoué la Tunisie, l’Egypte ou encore la Libye.

Selon lui, ces révolutions ont transformé notre vision de cette région du globe.
«Un mois avant ce printemps arabe, on n’était pas sûr de ce qui se passait là-bas. La presse occidentale parlait de ces femmes complètement colonisées, dominées, soumises et on les a pourtant vues au premier rang. C’est le moment de revoir notre analyse sur cette partie du monde, parce que les journalistes pensaient qu’ils n’étaient pas obligés d’aller au Moyen-Orient pour faire leur article, car leur idées étaient très bien arrêtées», raconte l’auteur, tellement plongé dans sa réflexion, que ses yeux se perdent dans le café.
Un an après le terrible séisme en Haïti, dont il a personnellement survécu et qu’il a décrit dans son précédent livre Tout bouge autour de moi, il n’est pas non plus resté insensible face au tremblement de terre qui a frappé le Japon. Devant son écran de télévision, il a été stupéfait par les images.
«Ce qui était nouveau, c’est que je voyais ce que j’avais vécu à Port-au-Prince. À Tokyo, les immeubles ont des caméras pour tout filmer, pas comme en Haïti. Nous on a vécu ça, on a vu les conséquences, les maisons brisées et les morts, mais pas pendant, comment cela s’est passé. On n’a pas vu Port-au-Prince danser.»
Même s’il a fui son pays natal et le régime de Jean-Claude Duvalier, il y a 35 ans, Haïti n’est jamais bien loin dans ses pensées. Dans les chapitres de son nouveau livre, la terre de ses ancêtres tient encore une fois une place de marque. Il aime toujours autant évoquer les souvenirs de son enfance avec sa grand-mère à Petit-Goâve (70 kilomètres au sud de Port-au-Prince) ou ceux de son adolescence dans les rues de la capitale. Quelques heures avant notre rencontre, il était d’ailleurs encore à Port-au-Prince, invité dans le cadre du Festival du film québécois. Ce séjour lui a permis de constater les changements depuis l’arrivée au pouvoir de Michel Martelly:
«Les policiers, je ne les avais jamais vus comme cela, très organisés. Il n’y a pas de débat et de contact suspects où l’on vous prendrait quelques dollars. Je n’ai pas vu cela du tout, au contraire pour la première fois, je me suis senti en confiance.»

Amoureux de la littérature
Analyste du monde, Dany Laferrière est aussi avant tout un grand lecteur. À la fin de cette «autobiographie de ses idées», il offre quelques pages à son panthéon personnel d’écrivains. En quelques lignes, il décortique son admiration pour Salinger, Borges, Rilke ou encore Boulgakov:
«C’est pour permettre à des gens qui ont lu mes livres de savoir ce qui les structure. Ce n’est pas, lisez cela, mais voilà ce que je lis et comment je le lis.»

D’après lui, la lecture est le plus beau des voyages dans le temps:
«On ne sait même plus si c’est l’auteur qui traverse les siècles pour venir nous voir ou s’il nous demande de venir chez lui quand on lit, cela dépend de l’ambiance. On va voir Virgile ou selon la disposition, c’est lui qui fait le déplacement.»
Face à l’agitation ambiante, c’est d’ailleurs peut-être des livres que viendra le salut.
«L’art est bien la seule tentative de réponse sérieuse à l’angoisse de l’homme face à ce monstre insatiable qu’est le temps», conclut-il dans son éloge de l'art de ne rien faire.
Stéphanie Trouillard
http://www.slateafrique.com/80011/le-romancier-dany-laferriere-publie-un-nouvel-ouvrage

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