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vendredi 19 août 2011

IN MEMORIAM... Jean Claude Bajeux ou une difficile traversée du désert politique haïtien

Marcus Garcia , Mélodie FM
PORT-AU-PRINCE, 10 Août – Dans notre adolescence en Haïti sous la dictature de Papa Doc, nos héros n'étaient pas tant ceux qui débarquaient les armes à la main, car le pays était maintenu ‘incommunicado', que les martyrs, les victimes innocentes. Et parmi celles-ci la famille Bajeux dont on disait à mi-voix qu'elle avait été exterminée par la milice civile du régime, les infâmes tontons macoutes.
Forcé à l'exil à notre tour en 1980, je rencontrerai Jean Claude Bajeux à Porto-Rico l'année suivante lors d'une réunion de la Société Interaméricaine de Presse (SIP) à laquelle nous avait convié notre ami le journaliste Bernard Diederich, lors directeur du bureau de Times à Miami.
Il avait laissé la prêtrise, s'était marié, mais pour rester un militant plus actif que jamais.
Avec un autre ancien prêtre et intellectuel engagé corps et âme, Laennec Hurbon, les deux m'embarquèrent dans une équipée nocturne à San Juan chez tout ce que Porto-Rico comptait de militants dans la lutte pour débarrasser Haïti du régime sanguinaire.
Je fis ainsi la connaissance de Pierre ‘Popo' Rigaud, un autre nom qui nous avait fasciné pour faits de résistance lors des invasions montées dans les années 1960 depuis la République dominicaine voisine.
Le Jean Claude Bajeux rencontré à Porto-Rico était plein de jeunesse et encore avide d'en découdre. Il était lors proche de l'homme politique Lesly Manigat. Non seulement pour avoir enseigné tous les deux dans des universités de la Caraïbe. Mais surtout parce que depuis le Venezuela dont il bénéficiait du support gouvernemental, Manigat entrainait des forces militaires pour une éventuelle action de guérilla en Haïti.
Jean Claude Bajeux était tout naturellement proche des Pères spiritains Antoine Adrien et William Smarth qui dirigeaient un centre communautaire à New York engagé aussi bien dans l'assistance aux réfugiés que dans la lutte politique.
Il était comme un frère pour le père Max Dominique, enseignant et poète tous les deux. Mais là où Max est un 'énhaurme provocateur', au sens dadaïste du mot, qui interpella l'ex-empereur centre-africain Bokassa 1er alors que celui-ci faisait le paon devant le clergé de son pays, faisant mettre à la porte les ex-Pères du Petit Séminaire Collège Saint Martial qui avaient été expulsés eux aussi d'Haïti en 1969 et qui du coup se retrouvèrent à nouveau en quête d'une terre d'asile …
Jean Claude Bajeux lui concevait d'abord la lutte comme organisation.
N'hésitant pas à s'éloigner de ses camarades Adrien, Smarth et Max Dominique pour rejoindre l'idée des camps de guérilla de Manigat. Mais que celui-ci ne tarda point à abandonner. Sans trop d'explications.
Parce que Jean Claude Bajeux, contrairement aux autres, avait fait son apprentissage à chaud. Lorsque la lutte politique n'était pas encore devenue une simple affaire de pétitions qui ne valent que par le renom de ceux qui y apposent leur signature mais signifiait essentiellement la lutte armée. Des petits groupes entrainés à la frontière pour harceler la dictature haïtienne bien armée par les Etats-Unis dans le cadre de la Guerre froide.
C'est la rencontre avec les frères Baptiste, des combattants sans peur et sans reproche, dont Bernard Diederich magnifie le courage dès son premier tome sur la dictature Duvalier, 'Papa Doc et les tontons macoutes.'
Un autre visiteur important, le romancier anglais Graham Greeen, qui achevait son livre qui fera tant grincer des dents à Papa Doc et qui est devenu un classique de la littérature politique haïtienne, 'Les Comédiens'.
En 1965, les Etats-Unis entreprirent une intervention armée en République dominicaine pour mettre fin à une insurrection civilo-militaire (l'Affaire Caamano). En même temps, ordonnant le démantèlement des camps haïtiens à la frontière considérés comme un facteur de troubles.
Bajeux retrouva l'existence d'exilé sans patrie, errant de port en port.
Pour se fixer enfin à Porto-Rico. Marié à Sylvie Tourdeau, dont le premier époux (Wadestrandt) a été lui aussi assassiné sous la dictature.
Enfin Jean Claude Duvalier est renversé le 7 février 1986. Après trente ans d'une dictature de fer, père et fils, régnant sans partage.
Jean Claude Bajeux est l'un des premiers à regagner Haïti.
Alors qu'il vient de mourir, à 79 ans, le 5 Août 2011, c'est un peu de notre adolescence (vécue sans avoir été vécue) qui disparaît aussi. Le temps des martyrs avant celui des héros - découvert seulement en exil, lorsque sorti de la prison Haïti avec une mitraillette dans le dos, et trop tard parce que seulement dans les livres …
Voire le temps aujourd'hui de nos politiciens! Celui du monde fini. Littéralement.
Pourtant Jean Claude Bajeux n'a jamais fait allusion publiquement à l'assassinat de sa mère et de deux sœurs et deux frères par le régime monstrueux qui a régné en Haïti de 1957 à 1986.
Comment a-t-il géré cette souffrance? La plus cruelle de toutes. Est-il arrivé par un effort surhumain à la transformer en une forme de rédemption? Une cause, une aspiration, la plus haute. Il était encore prêtre. La seule alternative: marier sa propre souffrance intrinsèquement, intensément avec celle du plus grand nombre.
Est-il entré dans la lutte politique, pour répéter Malraux, comme on entre en religion. En larguant toutes les amarres!
Mais il y a mieux que la lutte politique, surtout quand celle-ci ne débouche que sur presque autant de malheurs, c'est celle pour le respect des droits humains, aussi universels que possible, à laquelle Jean Claude Bajeux s'est totalement dévoué dans les dernières années de sa vie.
Cependant un tel engagement, si proche du sacré, et dans un milieu politique aussi décevant, ne va pas sans heurts et sans blessures.
En même temps que force est de s'accrocher désespérément à son idéal pour ne pas sombrer avec celui-ci.
On devient alors, comme on dit, difficile à vivre.
Nous percevions ce radicalisme chez Bajeux depuis cette première rencontre à Porto-Rico où il reprochait amèrement à 'Bernie' (Diederich) d'avoir accepté d'interviewer le dictateur et son épouse Michèle Bennett Duvalier. Cela peu avant le crackdown du 28 novembre 1980 qui mit fin à cette période dite de 'libéralisation'.
Il sera le traducteur principal de la série d'ouvrages consacrés par Diederich à la politique haïtienne (de 1950 à nos jours).
C'est le même radicalisme qui fait probablement aussi que peu de politiciens aient assisté à la cérémonie à sa mémoire le mercredi 10 Août écoulé à Port-au-Prince. Ni ceux proches d'Aristide qu'il n'a pas épargné (accusant ce dernier d'avoir 'dévoyé' la lutte populaire).
Ni les tombeurs d'Aristide alors qu'on le présente comme un leader spirituel du mouvement qui avait emporté ce dernier en février 2004.
Mais au dernier moment, il n'y avait qu'à voir le visage de Jean Claude Bajeux pour réaliser combien il vivait mal toutes ces contradictions.
Il avait enfin le visage qu'il s'est gardé de montrer depuis l'assassinat de sa famille par Duvalier.
Celui du martyr …
http://www.haitienmarche.com/articledelasemaine.php?completedate=2011-08-15

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