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vendredi 29 avril 2011

Les zombies sont zinzins

Les zombies sont zinzins

En Haïti, pays de croyances vaudoues : les zombies, ces revenants soumis à la volonté d'un sorcier, font partie de la vie de tous les jours. Pour les chercheurs, leur apathie est plutôt l'expression de maladies psychiques graves.
13.11.1997 | Michael McCarthy | The Lancet
tDans la plupart des pays, les zombies ne hantent guère que les séries B, tard le soir à la télévision. Mais, en Haïti, ils font partie de la vie de tous les jours. Leur existence même est à ce point prise au sérieux que transformer quelqu'un en zombie équivaut à un meurtre, passible d'une cour de justice. Or deux chercheurs, le Pr Roland Littlewood, du département d'anthropologie et de psychiatrie du University College de Londres, et le Dr Chavannes Douyon, de la Polyclinique Medica de Port-au-Prince, viennent de publier les résultats d'une analyse médicale et psychiatrique de trois zombies. Ils en arrivent à la conclusion que ces derniers sont en réalité atteints de troubles psychiques ou d'encéphalopathie chronique.
D'après les croyances populaires haïtiennes, un être humain est composé de trois entités : le "corps cadavre", c'est-à-dire le corps physique ; legwo-bon anj, la force qui lui donne vie et mouvement ; et le ti-bon anj,l'esprit, siège de la conscience, de la volonté et de la mémoire.
Le corps (sans conscience) du zombie devient l'esclave du "boko"
Selon la tradition, un sorcier - le boko - peut transformer une personne en zombie en capturant son ti-bon anj pour le placer dans une bouteille ou une jarre en terre cuite, où il prend le nom de "zombie astral". Le sorcier y parviendrait en lançant un sort à la victime ou en lui administrant un poison qui la plonge en état de mort apparente. La famille fait alors placer le corps dans une tombe. En Haïti, les sépultures sont rarement enterrées profondément. Quelques jours plus tard, le bokorécupère le corps et le ranime. Mais il garde prisonnier le ti-bon anj,privant la victime de son individualité et de sa volonté. Un boko serait capable, dit-on, de faire de même dans le cas d'une mort naturelle, à condition de réussir à s'emparer de l'esprit du défunt avant qu'il n'ait eu le temps de s'éloigner du corps. Le corps sans âme, le "zombie cadavre", dépouillé de volonté ou de conscience, devient alors l'esclave du boko.Les Haïtiens affirment que les zombies se reconnaissent à leur regard fixe et à leurs mouvements maladroits, répétitifs et apparemment sans but. Ils s'expriment difficilement, avec peu de mots et une prononciation nasale. "Cependant, on les considère plutôt avec compassion", remarquent Littlewood et Douyon. Ce que redoutent les Haïtiens, en revanche, c'est qu'eux-mêmes (ou un de leurs proches) ne subissent une "zombification". "Cette crainte explique que certains cadavres sont - préventivement - décapités avant l'enterrement." Une autre parade, écrivent les deux auteurs, consiste à placer dans le cercueil des poisons ou des colifichets qui protègent contre les sortilèges.
Un zombie peut néanmoins échapper à l'emprise du boko et retrouver sa famille si le récipient qui emprisonne le "zombie astral" se brise ou si, par inadvertance, le boko met du sel dans les aliments de son zombie - ou bien encore lorsque le boko meurt et que sa famille décide de libérer le zombie.
Cependant, même après avoir échappé au boko, un zombie reste en général susceptible d'être à nouveau capturé et asservi. "Bien peu de boko ou de médecins prétendent pouvoir ramener un zombie cadavre à son état de santé et de conscience original", poursuivent Littlewood et Douyon. Ce pouvoir, indiquent-ils, est laissé à la miséricorde du Grand Maître, ce Dieu plutôt distant vénéré par les adeptes du culte animiste typiquement haïtien, le vaudou.
Dans le cadre de leur étude, Littlewood et Douyon ont examiné trois personnes considérées comme des zombies. La première est une femme d'environ 30 ans qui serait morte à la suite d'une brève maladie. "Trois ans plus tard, un ami l'a reconnue alors qu'elle errait près du village, rapportent les auteurs, apparemment muette et incapable de se nourrir." Ses parents accusent alors son mari de l'avoir "zombifiée" par jalousie, à la suite d'un adultère. Ils obtiennent même de la justice l'autorisation d'ouvrir sa tombe, qui ne contenait que des cailloux.
A l'examen, la femme en question s'est révélée bien plus jeune et plus mince que celle que l'on voit sur les photos de famille. Il était donc possible qu'il ne s'agisse pas de leur fille décédée. "Elle garde la tête baissée, marche très lentement et avec rigidité, pratiquement sans bouger les bras, notent les chercheurs.Apparemment dépourvue de toute motivation, incapable d'émettre un souhait, elle ne répond pas aux questions, murmurant de temps à autre des mots incompréhensibles mais stéréotypés. Elle est indifférente à ce qui l'entoure." Après un examen neurologique et psychiatrique, Littlewood et Douyon ont conclu qu'elle souffrait visiblement de schizophrénie catatonique, un trouble psychique grave et difficile à soigner, dont les victimes restent souvent muettes et immobiles.
Au-dessus du sternum, une petite plaie suppurante

Le deuxième zombie est un jeune homme officiellement âgé de 20 à 30 ans. Selon la famille qui l'a recueilli, il s'agit de leur fils, mort brutalement à l'âge de 18 ans. Près d'un an et demi plus tard, il était réapparu lors d'un combat de coqs. Il aurait reconnu son père, évoquant des commentaires entendus lors de son propre enterrement. Il avait alors accusé son oncle de l'avoir zombifié. "Son oncle, précisent les chercheurs,a été arrêté à la demande du père et condamné par le tribunal de la province à la détention à perpétuité pour zombification. Il aurait avoué avoir jalousé son frère, qui avait profité du fait qu'il était le seul à savoir écrire pour enregistrer toutes les terres de la famille sous son propre nom." L'oncle nie avoir usé de sorcellerie ou de poison et affirme que toute l'affaire n'est qu'une ruse du père du garçon visant à l'exproprier. Il prétend en outre que sa confession lui a été extorquée par la police sous la torture.
Les chercheurs n'ont pu avoir accès à la tombe du fils. Ils ont cependant découvert que ce jeune homme semblait lui aussi plus jeune que son âge supposé et bien plus mince que sur les photos de famille. "Il passe le plus clair de son temps assis ou couché dans une position caractéristique, les membres inférieurs vers la gauche, les membres supérieurs vers la droite, ne parlant pratiquement jamais de lui-même et seulement en utilisant quelques mots isolés." Selon ses parents, environ une fois par semaine, il est agité de crises pendant son sommeil. Au-dessus du sternum, il porte une petite plaie circulaire et suppurante. "Son père pense que c'est par là qu'on lui a administré du poison pour le maintenir à l'état de zombie." Pour les chercheurs, ce jeune homme est probablement frappé d'encéphalopathie et d'épilepsie, résultant peut-être d'un accident qui a privé le cerveau d'oxygène. Des tests d'ADN effectués sur le jeune homme et sur ses prétendus parents ont clairement conclu que ces derniers n'étaient pas ses géniteurs. Le dernier cas étudié est celui d'une femme de 18 ans qui serait brusquement décédée de maladie. Sa famille explique qu'elle aurait resurgi sur un marché, treize ans plus tard, racontant qu'elle avait été séquestrée comme zombie, dans un village, à 150 km au nord. Elle aussi est apparemment plus jeune que son âge. Curieusement, on retrouve la petite cicatrice circulaire au-dessus de son sternum. Plutôt vivante, elle ne s'exprime cependant qu'avec difficulté et semble d'une intelligence limitée. Les chercheurs ont conclu qu'elle souffrait d'incapacité prononcée à l'apprentissage, peut-être due à un syndrome d'alcoolisme foetal. Interrogés, deux boko ont déclaré n'avoir aucune idée quant à la signification éventuelle des cicatrices thoraciques de ces deux personnes. Rien, dans la littérature ethnographique, n'a permis de relier ces incisions à un rituel de zombification.
Littlewood et Douyon ont ramené la femme dans la ville où elle disait avoir été détenue comme zombie. Là, elle a été immédiatement reconnue sur le marché comme une familière des lieux : cette simple d'esprit avait disparu après avoir suivi un groupe de musiciens, quelque neuf mois auparavant, pendant le carnaval. Les deux chercheurs avancent qu'il s'agit probablement d'un cas d'erreur d'identité. "Cette femme avait apparemment été enlevée ou avait quitté son domicile pour se retrouver dans une famille qui croyait reconnaître en elle une soeur décédée et zombifiée. Les tests d'ADN démontrent qu'ils n'ont pas de lien de parenté."
Pour Littlewood et Douyon, de nombreux cas de zombies sont dus à "l'identification erronée d'un étranger mentalement dérangé par des parents choqués par un deuil". En Haïti, écrivent-ils, il est courant de voir errer des gens atteints de schizophrénie chronique, d'encéphalopathie ou de troubles de l'apprentissage ; il est donc possible que la croyance aux zombies soit apparue dans la culture locale afin d'expliquer l'état de santé de ces malheureux et de permettre leur intégration dans la société.

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