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lundi 13 décembre 2010

Place Saint-Pierre, Pétionville, métaphore grinçante d’Haïti

Reportage: Ce square des beaux quartiers de Port-au-Prince résume les contradictions d’un pays en crise. Bernard Bridel Pétionville

Photo: Bernard Bridel
13.12.2010
Il s’appelle Benito, Benito Sano. Il est le gardien de la place Saint-Pierre, à Pétionville. Depuis l’angle sud-ouest de cet espace dont le parc coquet est aujourd’hui submergé par des centaines de tentes de rescapés du séisme du 12 janvier, Benito surveille tout. Il voit tout ce qui se passe en contrebas de ce square étagé le long de la route en pente qui arrive de Port-au-Prince vers les beaux quartiers. Normal, depuis plus de dix ans, Benito, qui en a 26, tient un petit kiosque abrité par deux parasols rouges Digicel.
Mais voilà, depuis mardi soir, Benito n’a plus vendu grand-chose. En un clin d’œil, comme souvent en Haïti, la place Saint-Pierre de Pétionville, ou plutôt les rues qui l’encadrent, s’est transformée en zone de guérilla urbaine.
Explosion de colère
Peu après 21 heures, le Conseil électoral provisoire (CEP), dont le siège se trouve au nord-est de la place, un peu en contrebas, avait annoncé les résultats du premier tour de l’élection présidentielle du 28 novembre. Contre toute attente, le favori des habitants du camp de la place Saint-Pierre, le nouveau «messie des déshérités», le chanteur de compas créole Michel Martelly, n’est pas qualifié pour le second tour. Arrivé troisième, derrière Jude Célestin (le candidat du pouvoir) avec moins de 6000 voix d’écart, il n’affrontera pas Mirlande Manigat lors du tour final, le 16 janvier.
Les cris fusent dans le camp poussiéreux dominé au nord-ouest par le commissariat de police de Pétionville. D’abord de joie, à cause d’un malentendu. Puis c’est l’explosion de colère. Elle va durer jusqu’au jeudi soir, quand un bulldozer jaune – denrée rare dans ce pays où il en faudrait des centaines pour dégager les millions de tonnes de gravats du séisme – viendra dégager, dans un enfer de fumée de pneus et d’ordures brûlés, les barricades dressées par les manifestants.
Mais si la circulation reprend timidement vendredi devant chez Benito, rien n’est réglé sur le fond. La colère des petites gens pourrait exploser une nouvelle fois quand le CEP donnera les résultats du «recomptage» des voix. Place Saint-Pierre, comme ailleurs en Haïti. Rien n’étant jamais acquis dans ce pays de la télédjol (la rumeur créole), la situation s’est encore compliquée durant le week-end. Michel Martelly «tete kalé» (boule à zéro, vu son crâne luisant) et Mirlande Manigat ont fait savoir qu’ils ne voulaient plus d’un recomptage. Pour mettre la pression, les «martellystes» ont refait samedi soir un tour place Saint-Pierre, affolant chalands et petits marchands des rues. Sauf Benito.
On se prépare au pire
Chacun se prépare au pire autour de la place. A l’ambassade de Suisse, à l’est, où on hésite à changer les vitres cassées lors de la première vague de colère. Au poste de police, où le commissaire Lacroix est assailli de journalistes demandant si les agents montés sur leur pick-up Toyota laisseront aux casques bleus nigérians le soin de balancer les gaz lacrymogènes. Ou s’ils appelleront en renfort les Brésiliens qui ont fait fort mercredi.
C’est aussi l’inquiétude à l’Hôtel Kinam, situé plein sud et peuplé de gens de presse et de représentants d’ONG. Ainsi que dans le poussiéreux village de tentes, où la rumeur dit que deux bébés sont morts après avoir inhalé le gaz piquant des Cariocas. Pire que le choléra.
Mais on se prépare aussi, un peu plus haut, route de Laboule, où le président René Préval se demande si son poulain Jude Célestin, prétendu ingénieur de l’EPFL, réussira à perpétuer son régime le 16 janvier. Il devrait être fixé le 20 décembre, date limite pour la publication des résultats définitifs du premier tour. Mais d’ici là, la rue et ceux qui l’utilisent pourraient en décider autrement.
Place Saint-Pierre, Pétionville: quelle formidable métaphore d’Haïti, où tout se mélange dans une sarabande grinçante!
http://www.24heures.ch/actu/monde/place-saint-pierre-petionville-metaphore-grincante-haiti-2010-12-12

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