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mardi 30 novembre 2010

L'EPREUVE de force

(Port-au-Prince) Le chef de la mission internationale d'observation des élections haïtiennes, Colin Granderson, a un tout petit filet de voix. Quand il a suggéré hier, en conférence de presse, que les Haïtiens auraient dû faire davantage d'efforts pour aller voter, je n'étais pas certaine d'avoir bien compris.

Mais il l'a répété, et là, je me suis pincée: avions-nous vécu, lui et moi, le même événement, dans le même pays, au même moment?
Car dans la campagne électorale que j'ai suivie depuis deux semaines, j'ai vu des gens prêts à faire de gros, gros efforts pour exercer leur droit de vote. Des centaines d'électeurs ont attendu pendant des heures sous un soleil de plomb pour obtenir leur carte électorale.
Et dimanche, ils étaient nombreux à courir d'un bureau de scrutin à l'autre dans l'espoir de trouver enfin celui qui leur était assigné. La pagaille était indescriptible et je trouvais qu'ils avaient bien du mérite.
Mais il est vrai que Colin Granderson ne vit pas tout à fait sur la même planète que moi. Sa planète à lui, c'est la diplomatie. Il a sûrement d'excellentes raisons de minimiser les dérapages qui ont été observés un peu partout au pays le jour du vote. Et de conclure que, malgré d'«importantes irrégularités», il n'y avait pas lieu de remettre en question la validité du processus électoral.
Je comprends cela. Mais moi qui n'aspire à aucune carrière diplomatique, je peux dire librement ce que j'ai entendu, observé et confirmé auprès de quelques personnes bien informées durant mes deux semaines de reportage en Haïti.
Premier constat: je m'attendais à trouver un peuple apathique, trop occupé à survivre pour s'intéresser à des élections. Faux: partout où je suis allée, des camps de déplacés aux chic quartiers de la capitale, j'ai rencontré des gens qui discutaient avec passion de l'avenir de leur pays.
Certains ne juraient que par Mirlande Manigat, d'autres étaient de véritables groupies de Michel Martelly, d'autres enfin préféraient des candidats plus marginaux, pour un tas de bonnes ou de mauvaises raisons. Mais presque tous les gens à qui j'ai pu parler étaient d'accord sur un point: le régime actuel doit céder la place. Le ras-le-bol est généralisé.
Conclusion: la candidature de Jude Célestin, que le président René Préval a choisi comme dauphin, est totalement artificielle, gonflée aux millions de dollars qui lui ont permis de placarder son visage d'un bout à l'autre du pays. D'après ce que j'ai pu entendre à Port-au-Prince, à Cap-Haïtien ou à Jacmel, si Jude Célestin a pu se classer deuxième dans les sondages, c'est parce que ces sondages n'étaient pas faits selon les règles de l'art. Et si jamais il devait remporter le vote, ce serait la meilleure preuve de fraude électorale...
Quatrième constat: il est possible que le chaos de dimanche ait été le fruit d'une désorganisation involontaire. Mais, chose certaine, quand une vingtaine de personnes s'agglutinent en hurlant autour d'un bureau de vote, tous les tours de passe-passe deviennent possibles.
L'autre certitude, c'est que le régime actuel était prêt à tout pour garder le pouvoir. Dans certains bureaux de vote, on a assisté à de véritables festivals de bourrage d'urnes. Mais certains de ces bulletins de vote finiront par être rejetés. Et dans l'ensemble, l'ampleur de la fraude est difficile à évaluer.
D'ailleurs, malgré leur coup d'éclat de dimanche, où ils ont appelé à l'annulation du vote, aucun des deux leaders les plus populaires, Michel Martelly et Mirlande Manigat, ne veut vraiment recommencer à zéro. Chacun espère que, malgré les irrégularités, le dépouillement des votes finira par jouer en sa faveur. Ils se gardent donc toutes les portes ouvertes, au cas où...
Le 7 décembre prochain, le Conseil électoral provisoire doit annoncer les résultats préliminaires du scrutin. Le régime actuel gagnera-t-il son pari en propulsant Jude Célestin jusqu'au deuxième tour de la présidentielle? Si oui, comment la population réagira-t-elle? Sinon, que fera le gouvernement?
Une délicate épreuve de force s'engage en Haïti. D'un côté, un régime menacé qui a la force du pouvoir. De l'autre, des candidats qui peuvent s'appuyer sur la colère populaire. Et entre les deux, une communauté internationale qui ne sait plus sur quel pied danser. Et qui se demande jusqu'où elle peut soutenir un régime détesté sans risquer l'explosion sociale - dont les premiers signes se font déjà sentir dans quelques coins du pays

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