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vendredi 17 janvier 2014

Le compas haïtien au temps des vinyles

Haïti Direct, une compilation pionnière
Haïti Direct
© DRHaïti Direct
17/01/2014 - Si les chasses au trésor discographique sont devenues légion depuis plusieurs années, la compilation Haïti Direct est le premier projet d’envergure à avoir entrepris de mettre en lumière ces groupes qui ont fait l’histoire du compas. Un résumé alléchant de 135 minutes en 30 chansons datant de la période 1960-1978.
Chaque année, le 26 juillet, l’anniversaire du compas est célébré. Une date presque officielle, avec un caractère historique, même s’il faut certainement y voir davantage un baptême qu’un acte de naissance : les évolutions artistiques s’apparentent rarement à une découverte ex nihilo, mais résultent plutôt d’un processus inscrit dans le temps.
Ce jour-là, en tout cas, en 1955, la musique haïtienne aurait connu une mutation majeure, à l’initiative de Jean-Baptiste Nemours, patron d’un orchestre sillonnant le pays pour animer les fêtes patronales. À ses musiciens, il demande de ralentir et d’adapter le meringue qui fait fureur sur l’autre partie de l’île, aujourd’hui appelée République dominicaine.
Ce qui se faisait jusque-là pouvait par exemple ressembler à ce Mal élevé du saxophoniste Raul Guillaume, paru en 78 tours quelques années plus tôt, dans cette décennie déterminante et mêlant nombres d’influences régionales, y compris celles de Cuba. Si aujourd’hui la scène haïtienne est marquée par une rivalité savamment entretenue, surtout en période de carnaval, entre les groupes T-Vice et Carimi, une autre concurrence bénéfique d’un point de vue artistique existait dans les années 60 entre Jean-Baptiste Nemours et le saxophoniste Webert Sicot. Celui-ci tente de s’attaquer à son adversaire en lançant en 1961 sa variante nommée "cadence rempa", qu’il continuera de défendre encore à la fin de sa carrière, comme l’illustre ici le morceau Ambiance Cadence daté de 1979.
Pour comprendre la vie artistique haïtienne de cette période, il faut la replacer dans le contexte, comme le souligne à juste titre le deejay Hugo Mendez en introduction du livret très instructif de cette compilation Haïti Direct dont il est l’artisan. Les débuts du compas ont lieu au moment où François Duvalier accède à la présidence de la première république noire, fonction qu’il conserve à vie en durcissant son régime, protégé par sa milice des Tontons macoutes qui font régner la peur. C’est à l’un d’entre eux que Nemours dédie sa chanson Ti Carole, en 1966.
Les artistes se plient plus ou moins facilement aux courbettes qu’on leur demande de faire, mais tous savent qu’ils n’ont guère le choix. Ou alors il faudra emprunter le chemin de l’exil, aux États-Unis ou au Canada, principalement. Ils vont être de plus en plus nombreux à prendre cette décision tandis que la situation empire dans leur pays. À l’image de Fred Paul, fondateur du label Mini Records.
Quand il a coiffé la casquette de producteur, il voulait surtout pouvoir écouter la musique haïtienne alors introuvable sur sa terre d’accueil. Avec le succès international de Tabou Combo et son tube New York City, au milieu des années 70, sa structure est devenue une référence en matière de compas. La formation emmenée aujourd’hui par Shoubou, et représentée sur Haiti Direct par un titre de 1969 (Ce pas) extrait de leur tout premier disque, faisait partie d’une nouvelle génération de groupes ayant émergé sur la scène locale. Ce courant a pour nom mini-jazz. Parce que les formations comptent dans leurs rangs moins de musiciens, et sûrement par analogie à la mini-jupe très en vogue à l’époque. Une forme de modernité s’installe.
Une énergie nouvelle
© DR Les Loups Noirs
La société change. L’ambiance dans la capitale est certainement celle que décrit Dany Laferrière dans son roman Le Goût des jeunes filles. “Les années 60, ce sont, pour l’Occident chrétien, les années de la jeunesse, de cette jeunesse qui se donnait pour mission de tout chambarder, qui remettait tout en question : l’amour, la mort, l’argent, la maternité, la beauté, etc. Et c’est la musique qui était le principal moyen d’expression, on se souvient de Woodstock… Cela ne se passait pas différemment à Port-au-Prince, mais dans les années 70. De jeunes musiciens ont sauté sur la scène, avec un style original, une énergie nouvelle", fait dire l’écrivain élu récemment à l’Académie française à un de ses personnages.
Pour s’en convaincre, il y a ce magique Pile ou Face des Loups noirs, paru en 1972 et sur lequel souffle l’esprit du funk, avec un chanteur qui s’égosille à la façon d’un James Brown. Ou encore les huit minutes de Ti Lu Lupe du Scorpio universel, formé par le guitariste Robert Martino, transfuge des Difficiles de Petion-Ville, et qui partage encore souvent la scène avec ses enfants à la tête de T-Vice, figure emblématique du compas d’aujourd’hui.
Compilation Haïti Direct (Strut Records) 2014
Par Bertrand Lavaine
http://www.rfimusique.com/actu-musique/musiques-monde/album/20140117-haiti-direct-compas

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