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lundi 19 mars 2012

Une langue ne survit que si elle agrandit son territoire

Au-delà de l’Hexagone, les peuples parlant français ont inventé leur propre manière de le pratiquer. Selon la formule de l’auteur haïtienne Yanik Lahens : « on habite aussi sa langue » « Le français n’appartient pas à la France. Il appartient à tous ceux qui le rendent meilleur », déclarait il y a peu Régis Debray devant une assemblée de Haïtiens, lesquels ont su, à leur manière, s’approprier notre langue en lui donnant une couleur particulière.
L’écrivain haïtien Dany Laferrière prolonge à sa manière cette remarque selon laquelle il ne saurait y avoir une langue française figée à jamais à l’intérieur de l’Hexagone : « la question est de savoir qui parle cette langue et pourquoi. L’origine d’une langue ne compte pas. Ce qui compte, c’est avec qui on la parle. Une langue ne survit que si elle agrandit son territoire en s’infiltrant dans des cultures éloignées de sa source. » Et il poursuit, comme pour mettre en garde l’ancien colonisateur : « quand je parle français, je cherche simplement à dire quelque chose. Ce n’est à mes yeux pas un fait culturel, politique ou historique. Il s’agit de ma vie, et cela ne concerne que moi et la personne qui se trouve en face de moi. Bien sûr, une langue ne tombe pas du ciel. Mais c’est nue qu’elle est belle. »
Plus éloignée de ses racines, la langue n’en est pas moins belle, elle s’enrichit au contraire, et c’est ce dont l’écrivain camerounaise Léonora Miano est bien persuadée : « les Camerounais se sont appropriés le français comme ils ont pu, dans la mesure où ils n’avaient pas le choix. Puisqu’il fallait parler le français, on a trouvé le moyen de l’investir d’une sensibilité subsaharienne.
Plus qu’une simple appropriation, il s’est donc agi d’un acte de survie identitaire, d’un mouvement spontané pour préserver notre propre imaginaire. »
Aussi, on peut entendre dans les rues de Yaoundé ou Douala des expressions comme : « rythme-moi au bout de la rue », ce qui signifie « accompagne-moi » ou encore, tiré d’un « camfranglais » imagé, cette phrase qui n’est autre que le titre d’un tube : « si tu vois ma go, dis-lui que je go chez les wats pour fala les dos », qu’on peut traduire ainsi : « si tu vois ma copine, dis-lui que je m’en vais chez les blancs pour chercher de l’argent » .
Au Cameroun encore, « pain chargé » pour « sandwich » met aussi en appétit, c’est indéniable !
Les Algériens n’ont rien fait d’autre, eux aussi, que d’inventer la langue qu’ils parlent. « Souvent, le français est mêlé aux idiomes autochtones, amazigh ou arabe algérien, ainsi le mot “taxieur” pour dire “chauffeur de taxi” par exemple », relève l’écrivain algérien Yahia Belaskri qui donne cette autre illustration : « traversa el goudrone, crasatou tomobile » qui veut dire « il a traversé la chaussée, il a été écrasé par une automobile. »

Le Québecois, un Français plutôt rural
Bien d’autres pays colonisés – et pas seulement par la France – ont su ainsi inventer leur langue courante, enrichie de multiples influences. Il n’en fut pas de même pour le Québec. Michel Vézina, éditeur dans ce pays, rappelle en effet que « les Québécois ne se sont pas approprié la langue française, ils la parlaient en arrivant. »
 Il ne nie pas cependant que le français parlé au Québec se soit construit sur plusieurs tendances liées à des périodes de son évolution. Selon lui, l’origine « est plutôt rurale », émanant des premiers colons venus notamment du Poitou, de la Beauce, du Nord et de la Normandie, à la fin du XVIIe siècle.
Il précise en outre que « le voisinage constant avec les Américains et avec les colonisateurs anglais a permis d’insérer et de “grammatiser” une partie de la langue parlée. » Par exemple, « je sniffe, tu sniffes, il sniffe » vient du verbe « to snif », soit « renifler ».
Jocelyne Saucier, passionnée de langues et qui habite en Abitibi, une région du Québec, met, elle, plutôt l’accent sur les sens différents attribués aux mots. « Colon », par exemple, ne désigne chez elle ni le défricheur de terres nouvelles ni le dominateur de peuples, mais « un pauvre type ignorant, déphasé, qui s’est tenu à l’écart du monde. »
Une différence de sens qui tient au fait qu’en Abitibi, sont arrivés des milliers d’immigrants victimes de la grande crise de 1929, ou encore débarqués d’Europe de l’est pour travailler dans les mines et les immenses espaces forestiers de cette région.
LOUIS de COURCY
http://www.la-croix.com/Culture-Loisirs/Culture/Actualite/Une-langue-ne-survit-que-si-elle-agrandit-son-territoire-_EG_-2012-03-16-779254

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