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dimanche 28 août 2011

HAITI AU COEUR D'UN CONFLIT IDEOLOGIQUE ?

JACMEL, 19 Août – Le président Michel Martelly devrait être ces jours-ci aux abois. Pressuré par l'international pour nommer un nouveau premier ministre (ses deux premiers choix ont été rejetés par le Parlement où il ne dispose d'aucune majorité). Le président a dû demander le report de la rentrée scolaire (fixée désormais à la deuxième semaine d'octobre) pour n'être pas encore prêt à appliquer sa promesse de la scolarisation gratuite. Il s'est vu fermer la porte au nez par deux grandes nations sud américaines (Brésil et Argentine) où il souhaitait accomplir une visite officielle, ce sous prétexte que Haïti n'a pas encore un gouvernement légitime. Etc.

Et cependant, Michel Martelly semble garder tout son sang froid.
Réponse : le nouveau chef de l'Etat élu d'Haïti a une stratégie bien déterminée. Contrairement à ce que l'on peut croire, il n'agit pas au jour le jour.
Un populisme de droite …
Michel Martelly a reçu une mission et tenez-vous bien : faire qu'Haïti devienne un maillon important, une pointe avancée, pour une tentative de reconquête du continent sud-américain par la droite.
Pas la droite classique, mais celle que symbolise, par exemple, le mouvement Tea Party aux Etats-Unis. Conservatrice dans son essence, mais radicale dans ses méthodes. Un populisme de droite. Celui-ci a déjà introduit un grand bouleversement sur l'échiquier politique américain, modifié le calcul des sièges et l'arithmétique décisionnelle au Congrès (grâce à quoi les Républicains ont repris le contrôle de la Chambre des Représentants et commencé à faire baver le président Barak Obama). En attendant de jouer un rôle probablement aussi de premier plan lors des futures présidentielles (novembre 2012).
Une exception dans une Amérique latine dominée par la gauche …
Alors que le président Martelly n'a pu poursuivre récemment son périple, comme il l'espérait, à Buenos Aires, la présidente argentine Christina Fernandez de Kirchner, lui ayant fait faux bond à la dernière minute, prétextant de la maladie de sa belle-fille qui venait d'avoir une fausse couche, le président haïtien a par contre été reçu avec tous les honneurs par son homologue chilien, Sebastian Piñera.
Le président du Chili, millionnaire et homme de droite, est une exception dans une Amérique latine dominée par des pouvoirs issus de la gauche libérale (Brésil, Argentine, Uruguay et aujourd'hui aussi le Pérou), dont au moins deux appartenant à la gauche radicale (Venezuela et Bolivie, n'hésitant pas devant les nationalisations). Outre l'ancien chef sandiniste Daniel Ortega, au Nicaragua. Et tous élus démocratiquement.
Les nouveaux régimes de droite devront donc être élus eux aussi aujourd'hui de manière démocratique. Dans des élections libres. C'est un sine qua non. Du moins à l'époque actuelle. D'où l'importance revêtue (à ce niveau) par l'élection de Michel Martelly en Haïti.
Le rêve d'une droite populiste, modernisatrice et avec des aspirations sociales …
Notez que le président du Chili, Sebastian Piñera (surnommé d'abord le Berlusconi chilien), alors même qu'il recevait son homologue haïtien, était confronté à une violente insurrection estudiantine, faisant face depuis trois mois à une grave crise sociale et à une chute de sa popularité à cause des restes des politiques introduites autrefois par la dictature du général Pinochet privant les masses des bénéfices de la croissance. L'économie chilienne est l'une des plus vigoureuses de l'Amérique latine (croissance de 6 à 7% en 2011). Le rêve d'une droite populiste, modernisatrice et soucieuse des classes populaires, ne semble donc pas passer aussi facilement qu'espèrent les grands stratèges … dont ceux opérant actuellement aussi en Haïti.
Le Washington Post, dans un éditorial, critique les 5 voyages à l'étranger accomplis par le président Martelly, en trois mois seulement depuis son investiture, alors qu'il n'a pas encore été capable de se donner un gouvernement. Le journal insiste sur la visite officielle en Espagne, pour souligner que ce pays n'a historiquement aucune signification pour Haïti, en termes de coopération … alors que les autres étapes plus décisives de la tournée présidentielle, y compris la France, ainsi que Bruxelles, siège de l'Union européenne, ont été annulées sans remord par le dirigeant haïtien.
Héritier du franquisme …
C'est que le Washington Post n'a pas suffisamment saisi l'importance symbolique donnée par le président Martelly à sa rencontre avec le roi d'Espagne, Juan Carlos de Bourbon.
Une autre information traitée avec trop de légèreté, c'est l'annonce par le président Martelly de la formation d'une commission pour Haïti dont ferait partie le chef de l'opposition espagnole, l'ex-premier ministre José Maria Aznar, du Parti populaire (PP), héritier du franquisme.
L'Espagne n'est peut-être pas une grande référence pour Haïti mais elle est une porte ouverte sur le continent latino-américain, où l'élection de Michel Martelly en Haïti est destinée donc à avoir une certaine résonnance. Toutes proportions gardées, bien entendu.
En tout cas, la manœuvre est suffisamment évidente pour avoir conduit le puissant Brésil à mettre immédiatement les points sur les i. Le nouveau ministre brésilien de la défense, l'ex-chancelier Celso Amorim, celui-là même qui avait négocié la participation de son pays à la mission onusienne de maintien de la paix en Haïti (Minustah) en 2004, a annoncé que le Brésil envisage le retrait de ses casques bleus d'Haïti. A bon entendeur.
Faire passer le temps …
Voilà donc le décor dressé. A présent quelles sont les incidences sur l'actualité politique haïtienne de cette feuille de route spéciale assignée au président Michel Martelly?
Première conséquence: faire passer le temps jusqu'à pouvoir mettre en place sa propre stratégie. Les gouvernements de la mouvance Lavalas (Aristide, puis Préval) ont bien passé deux décennies au pouvoir, disent-ils, pour nous laisser le pays dans l'état où il est. Exsangue, méconnaissable.
Plutôt que de nommer un Premier ministre qui ne soit pas du même bord et d'aboutir à un soi-disant gouvernement de coalition qui refuserait d'accomplir 'ses' politiques (comme le répète souvent le président Martelly), eh bien vaut mieux attendre.
Pas étonnant que après le rejet de son premier choix, Daniel-Gérard Rouzier, par la Chambre des Députés, le président eut annoncé son intention de garder en poste le premier ministre démissionnaire Jean Max Bellerive.
Mais la Constitution s'y oppose.
Le second candidat, l'ex-ministre de la justice, Bernard Gousse, n'eut pas un meilleur sort.
Actuellement Michel Martelly est sous pression (y compris de l'administration américaine) pour proposer un troisième premier ministre au Parlement.
'Stuck in the mud' …
Selon des éditoriaux parus dans le Washington Post (14 Août 2011, 'Stuck in the mud', embourbé) et le Miami Herald, le président haïtien aurait manifesté son intention d'attendre au moins six mois avant de se décider.
En attendant il ne reste pas inactif. Dans l'intimité la plus stricte sont faites des nominations par brassées de conseillers à la présidence (car c'est un privilège du chef de l'Etat de nommer tout un bataillon de conseillers et consultants, comme pour les directeurs généraux quand un gouvernement sera en place. De plus n'oublions pas que les Affaires étrangères sont une chasse gardée du président de la République, et que nous parlons surtout dans cet article des relations d'Haïti avec les autres nations du monde).
Evidemment tous ces nouveaux promus appartiennent à la même tendance, ont pour devoir d'accélérer la promotion de cette mission très particulière dont s'est investi le nouveau président d'Haïti.
'Nous avançons sans forcer!' …
Alors que les esprits n'avaient jamais été aussi inquiets, Michel Martelly l'a dit à son retour du Chili le dimanche 14 août écoulé: 'Nous avançons sans forcer!'
Avancer sans forcer la marche. Cela a tout son sens. Il pense pouvoir gagner sur le temps. A moyen terme. Il compte probablement aussi sur l'opportunisme du fonctionnaire public haïtien, protéiforme (en créole, 'san lanvè, ni landwat', maille à l'envers, maille à l'endroit) pour mener à bien ce projet, c'est le cas de dire, pas comme les autres.
Cependant nous avons vu que les réactions à l'étranger n'ont pas tardé.
Voici Haïti au coeur d'un important conflit idéologique auquel personne ne s'attendait. En dehors de Joseph Michel Martelly et des stratèges 'internationaux' qui ont bâti sa campagne victorieuse (et dont beaucoup n'en reviennent toujours pas) à la présidence.
Venezuela …
Est-ce que la confrontation ira jusqu'à remettre en question les relations d'Haïti avec ces puissantes nations sud-américaines que sont le Brésil, l'Argentine …
Ne parlons pas de la frange radicale avec en tête le Venezuela du président Hugo Chavez qui nous alimente en pétrole à des conditions très avantageuses et dont l'ex-président Bill Clinton a calculé qu'en fonction de leur PIB respectif, le Venezuela donne une aide plus importante à Haïti que les Etats-Unis.
Haïti en Marche, 19 Août 2011
http://www.haitienmarche.com/articledelasemaine.php?completedate=2011-08-22

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