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samedi 5 mars 2011

Un voyage en enfer

Publié le 05 mars 2011
Caroline Touzin

La Presse
(Ouanaminthe, Haïti) À 14 ans, Wiseline ignore si elle a été abandonnée ou carrément vendue. Chose certaine: la trafiquante qui l'a fait entrer illégalement en République dominicaine l'a guidée tout droit vers l'enfer.
Fin janvier 2010, peu de temps après le tremblement de terre, l'adolescente était à une fête avec des amies lorsqu'elle a rencontré Mijaguite.
Cette jeune femme de 19 ans leur décrit en long et en large l'eldorado dominicain. À l'entendre parler, la vie là-bas est parfaite. Ce serait un jeu d'enfants de traverser, puis d'y trouver du travail. Un «bon» travail.
À la fin de la soirée, 14 jeunes filles, dont Wiseline, «décident» de quitter Ouanaminthe à l'aube pour traverser illégalement la frontière dominicaine. Destination: Santiago de los Caballeros. Mijaguite, dont elles ne connaissent même pas le nom de famille, leur servira de guide.
Le groupe franchit la frontière qui sépare Ouanaminthe de Dajabon en traversant la rivière Massacre. Wiseline, qui ne sait pas nager, a de l'eau jusqu'aux genoux.
«On ne pouvait pas passer par la route. Il y avait de l'immigration», raconte la jeune fille, qui ne semble pas encore sortie de l'enfance. Non loin de Dajabon, le groupe tombe face à face avec sept militaires sur une route de campagne. Les jeunes filles, sans papiers, se mettent à courir à travers une bananeraie. Wiseline, la plus menue du groupe, est vite rattrapée. «Si on ne retrouve pas les autres, on te laisse partir», lui dit un garde.
Au bout d'un moment, lassés de ratisser le champ sans succès, les gardes abandonnent Wiseline à son sort. La jeune fille finit par retrouver deux amies et Mijaguite. Elle n'a jamais revu les autres.
Le groupe marche ainsi à travers champs pendant quatre jours. Les filles mangent des bananes pour calmer leur faim. Elles finissent par regagner la route, le long de laquelle elles mendient pour amasser de quoi payer un aller simple en autocar vers Santiago.
Une fois dans la deuxième ville du pays, la trafiquante amène les filles dormir chez un «ami». Le soir venu, Mijaguite disparaît et les laisse seules avec l'homme d'une trentaine d'années. «Il nous a enfermées dans une pièce. On a commencé à crier, mais il nous a menacées de nous attacher les pieds et la bouche», murmure Wiseline, comme si l'histoire allait être moins douloureuse si elle la chuchotait.
Ce soir-là, l'homme, Dominicain d'origine haïtienne, les viole toutes les trois. Toute la nuit. Puis, il les force à s'endormir à ses côtés. Wiseline ne trouve pas le sommeil. Elle était vierge. Quand leur bourreau finit par quitter la maison, le lendemain matin, les filles s'enfuient.
Mijaguite les retrouve très vite... pour les convaincre de ne pas porter plainte à la police. «Elle nous a dit qu'il fallait avoir de l'argent pour aller à la police. On n'en avait pas», se souvient Wiseline.
Les adolescentes se mettent à errer dans les rues de Santiago. Sans argent. Sans toit. Elles mendient à un feu de circulation lorsqu'un travailleur social qui vient en aide aux enfants de la rue leur offre son aide. C'est là que Mijaguite disparaît pour de bon. «Je ne l'ai pas revue», dit Wiseline.
La jeune fille atterrit dans un orphelinat de Santiago qui a l'habitude de recueillir des Haïtiens abandonnés à leur sort par les trafiquants. L'orphelinat joint alors les soeurs de Saint-Jean, qui ont un foyer à Ouanaminthe, pour renvoyer Wiseline chez elle.
À son retour au village, les soeurs, à qui Wiseline raconte son viol, l'emmènent à l'hôpital, redoutant le pire. Le pire est survenu. Wiseline a contracté le VIH.
La mère de Wiseline, une femme de 35 ans qui a 8 autres enfants, dont un bébé naissant, ne veut pas la reprendre à la maison. Les religieuses mettent quatre mois à la convaincre. Elles ont fini par y parvenir en offrant de payer une pension pour l'adolescente.
«Ma mère ne s'occupe pas de moi», dit Wiseline, assise sur son lit. Elle partage une minuscule chambre avec deux de ses soeurs dans une maisonnette faite de terre et de branches de palmier. Des publicités découpées dans les journaux tapissent les murs.
L'eldorado dominicain n'existe pas. Wiseline le sait, aujourd'hui. Mais si un autre trafiquant lui promettait mer et monde, il n'est pas dit qu'elle ne tenterait pas de nouveau sa chance. «Je ne suis pas bien ici. Je n'étais pas bien là-bas», résume la jeune fille, dont les barrettes colorées lui donnent un air enfantin. Un contraste avec la profonde tristesse au fond de ses yeux.
Un mois après le tremblement de terre, Larose n'avait plus rien à perdre. L'orphelin de 15 ans n'allait va pas à l'école. Il squattait à gauche et à droite chez des amis à Cap-Haïtien. Parfois, il dormait sur les toits.
Un jour, il rencontre dans un quartier populaire un passeur qui lui demande 500 gourdes (15$) pour l'emmener en République dominicaine. «Il m'a dit que je pourrais trouver un bon travail et que je mangerais à ma faim», raconte le garçon.
Le jour du grand départ, Larose découvre qu'il aura des compagnes de voyage: deux jeunes filles de 17 et 18 ans qui viennent d'un minuscule village non loin de Cap-Haïtien.
Arrivées à la hauteur de la rivière Massacre, les deux filles ont peur de traverser. Elles ne savent pas nager. Le passeur trouve un vieux pneu auquel elles s'accrochent comme elles peuvent.
Une fois sur l'autre rive, le groupe est vite intercepté par des militaires dominicains. «Ils nous ont fait nous déshabiller au complet. Ils cherchaient de l'argent, mais on n'en avait pas.»
Le passeur a mis quelques billets dans les mains des gardes. Ils ont pu poursuivre leur route.
Le passeur a vite récupéré son argent en offrant les deux filles à tous les hommes qu'ils croisaient sur leur route. Larose a assisté à tout cela, impuissant. Une fois à Santiago, les filles ont été vendues chacune 2000 pesos à un proxénète.
Larose a compris que le passeur ne lui trouverait jamais un «bon travail». Il l'a planté là et a fait le chemin inverse vers Haïti. «Je me demande comment vont les filles», dit le garçon, qui se sent visiblement coupable de les avoir abandonnées ainsi.
À Cap-Haïtien, Larose est de retour à la case départ. Il est placeur dans les tap-tap, ces taxis collectifs toujours bondés. Il rêve d'amasser assez d'argent pour se payer une formation de maçon.

Tomber entre de mauvaises mains
Les «garçons de la rue» comme Larose sont des proies faciles pour les trafiquants. Geoffroy, l'un de ses amis, a aussi été leurré. À 14 ans, l'orphelin a suivi aveuglément un Haïtien qui lui promettait de lui trouver un nouveau foyer en République dominicaine.
«On cherche une meilleure vie et on tombe entre de mauvaises mains», lance l'adolescent à l'air fragile. À sa première nuit en sol dominicain, un fermier lui a offert de l'héberger dans sa grange. Le passeur, lui, pourrait dormir dans la maison.
Geoffroy regrette de ne pas s'être méfié davantage. «Pendant que je dormais, le fermier a baissé mon pantalon. Il a fait toutes sortes de choses. J'avais 14 ans, je ne pouvais pas me défendre.» Le lendemain matin, Geoffroy avait trop honte pour en parler au passeur.
Près de la ville de Mao, entre Dajabon et Santiago, dans le nord du pays, ils ont fait un arrêt dans une autre ferme. Geoffroy ne le savait pas, mais il venait d'être vendu à un éleveur de boeufs. «Il y avait deux autres enfants avec moi. Le plus souvent, on mangeait les bananes de son jardin. On commençait à 5h du matin et on travaillait jusqu'à 18h. Je dormais avec les bêtes.»
Après sept mois de ce régime, Geoffroy s'est enfui. Il est rentré à Cap-Haïtien, grossir les rangs des «garçons de la rue».

Les missionnaires baptistes s'en tirent
Le cas des 33 enfants «volés» en Haïti par 10 membres d'une Église baptiste américaine a fait le tour du monde. Les missionnaires ont été arrêtés à la frontière dominicaine un peu plus de deux semaines après le tremblement de terre. Ils ont affirmé que les enfants étaient orphelins. Or, leurs parents étaient toujours en vie. Certains ont admis avoir conclu un accord pour donner leur enfant. Les poursuites ont rapidement été abandonnées contre 9 des 10 baptistes de l'Idaho. La responsable du groupe a fait face à une accusation réduite de «voyage irrégulier». Aussitôt condamnée, elle a été libérée. Haïti n'a pas de loi qui interdit la traite des personnes. Un avant-projet de loi qui ferait de la traite un crime punissable de 7 à 15 ans d'emprisonnement est au menu législatif depuis des années. Il n'a jamais été voté. En 2009, Haïti a pourtant renouvelé ses engagements en ratifiant la Convention internationale contre la criminalité transnationale organisée et ses deux protocoles additionnels.
http://www.cyberpresse.ca/international/amerique-latine/201103/05/01-4376385-un-voyage-en-enfer.php

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