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lundi 20 janvier 2014

Les refusés d’Haïti

Arnaud Robert
Deux réalisatrices présentent au festival Black Movie leur documentaire, «Deported», sur les migrants refoulés vers l’île caraïbe. Portrait de l’une d’entre elles, Chantal Regnault, une Française qui a fait depuis 35 ans de Port-au-Prince son exil intérieur
Les yeux rougis de fatigue, un homme erre sur le Champ de Mars, la grande place d’Haïti. Il est peut-être drogué, il semble avoir perdu la raison. Il parle un mauvais créole, légèrement soulagé lorsqu’on s’adresse à lui en anglais. Les marchandes le traitent de «déporté», avec un petit air condescendant. Il fait partie d’une masse informe (sont-ils plus de dix mille?) de citoyens haïtiens qui ont passé l’essentiel de leur existence sur le sol américain ou canadien et qui, après avoir violé la loi, sont expulsés vers une île qu’ils ne connaissent plus. Ils sont les rejetés ultimes d’une société qui n’a que faire de ces nouveaux venus.
Cela fait des années, depuis 2006 au moins, que l’on voit Chantal Regnault, cheveux blancs, regard vif, travailler auprès des déportés. Avec la réalisatrice haïtienne Rachèle Magloire, elle a suivi pas à pas ces destins brisés, en Haïti et en Amérique du Nord: «On ne pouvait imaginer cause plus impopulaire. Dans un pays où les problèmes sont si nombreux, qui va se soucier de criminels?» A travers le portrait fouillé et souvent émouvant de ces refusés, leur documentaire dénonce la double peine, questionne la notion d’identité et la position du migrant, toujours intérieure et extérieure.
Chantal Regnault, photographe française installée à New York en 1971 et qui a adopté Port-au-Prince dans la foulée, ne s’est pas attaquée par hasard à cet univers des déportés. Depuis trente-cinq ans, elle sillonne Haïti, caméra au cou, à la recherche d’un pays qui se comprend aussi par ses extrêmes et ses marges. Elle y arrive par hasard, après une fête à Manhattan où elle succombe à l’art créole; elle veut alors être photographe sans avoir rien démontré encore. Dictature duvaliériste, 1979. C’est le chroniqueur mondain Aubelin Jolicoeur, qui a inspiré Graham Greene pour son roman Les Comédiens, qui la reçoit dans le vestibule du grand hôtel Oloffson.
Un autre Haïti. Dans ces années-là, l’Amérique en a fait une terre de jet-set: «Dans les hôtels, il y avait Mick Jagger, Elizabeth Taylor, Richard Burton, des mannequins filiformes. J’ai rencontré immédiatement un Américain chargé par son gouvernement de vendre la force de travail haïtienne, obéissante et dépourvue de syndicat.» Chantal Regnault suit ce monde et le fuit dès qu’elle peut. Elle photographie abondamment le bidonville de Cité Simone, qui deviendra Cité Soleil, puis le vaudou. Elle apprend son métier entre les soirées somptueuses, les maisons de bois sculpté et le réel violent d’une population qui, déjà, s’épuise de sa propre misère.
Pendant la dictature militaire du début des années 1990, elle commence à suivre la politique, traque le commandant Cédras, qui abhorre la presse. «Nous avons appris, avec la journaliste anglaise avec laquelle je collaborais, qu’il raffolait de la plongée sous-marine, qu’il partait régulièrement à la recherche des galions naufragés et de leurs trésors.» Elle en tire le portrait, en palmes et tuba. L’humour cinglant, chaque fois, pour se tirer du marasme. «J’ai survécu à Haïti parce que je ne suis jamais venue pour sauver l’île. Les gens qui sont arrivés pour tout changer sont repartis sur des brancards. Je suis fière de moi: en toutes ces années, je n’ai pas développé d’amertume.»
Elle est partout, Chantal, munie de son appareil. Avec la sœur de Baby Doc, dans ses bonnes œuvres où le bling-bling sue par tous les pores. Dans un salon new-yorkais avec Aristide avant même qu’il ne dépose sa candidature à l’élection présidentielle. Parmi les gangs des ghettos, où elle aide les journalistes de passage à se repérer et s’en sortir sans dommage: «La presse internationale m’a demandé cent fois d’aider à la réalisation de documentaires sur les zombies, sur l’esclavage moderne, sur les enfants de la rue, rarement sur la culture. Au fil des décennies, les clichés sur Haïti n’ont que très peu évolué.» Elle aime ce pays, intensément. Avant le séisme de 2010, elle est capable d’accompagner, au plus profond des nuits de Port-au-Prince, un jeune artiste du graffiti qui recouvre les murs déjà fendillés de fresques poétiques.
Et puis, la terre tremble. «Je me trouvais dans les bureaux de Rachèle Magloire, sur les contreforts de la capitale. Nous étions en train de monter notre film, Deported . J’avais mon casque sur les oreilles. J’ai senti que le sol se levait.» Pendant plusieurs jours, Chantal Regnault, parmi les décombres et l’odeur de la mort, livre des témoignages poignants au quotidien Libération . Elle quitte finalement Haïti. Les deux femmes achèvent le film, tant bien que mal. Il ne traite pratiquement pas des conséquences du séisme. Et pourtant, à travers les portraits de ces familles déchirées, de ces Américains qui, pour avoir parfois cambriolé une épicerie ou vendu un peu de drogue, se trouvent balayés vers un pays que leurs parents ont fui, c’est toute l’histoire des relations Nord-Sud qui est décrite. Des relations que la catastrophe du 12 janvier 2010 a rendues plus criantes encore. Chantal Regnault a l’âme créole, cette façon de ne se trouver bien qu’aux carrefours. Elle a sorti en 2011 un livre magnifique sur la mode du Voguing ,cette culture de l’entre-genre à la fin des années 1980 à New York. Chacun attend son livre haïtien. Celui qui sera capable de raconter trente-cinq ans de paradoxe, d’outrance et de beauté.
«Deported» de Rachèle Magloire et Chantal Regnault (2012, 1h12). Projections au festival Black Movie en présence de Chantal Regnault: 18 janvier à 21h45, 19 janvier à 15h, 23 janvier à 17h, salle Langlois, Cinémas du Grütli, Genève.www.blackmovie.ch
Chantal Regnault, «Voguing and the House Ballroom Scene of New York, 1989-1992»
(Ed. Soul Jazz Books)
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/2078aea8-7fa1-11e3-b0fd-6cf6af4df49b%7C2

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