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mercredi 21 novembre 2012

AMIENS.- Raoul Peck, cinéaste sans frontières mais homme du monde avant tout ;


Le réalisateur haïtien est allergique aux cartes d'identité. Son cinéma aussi. Invité, d'honneur du Festival international du film d'Amiens, le globe-trotter se confie.
Un entretien avec Raoul Peck, vous plaisantez? Le «Raoul Peck», ce réalisateur sans étiquette, ce journaliste mordu de photographies, cet ancien ministre de la Culture d'Haïti, l'actuel président de la Fondation européenne pour les métiers de l'image et du son (Femis)?
De toute façon, plus la peine de reculer: par deux fois, le rendez-vous a été repoussé. Cette fois-ci, il est bel et bien fixé. Le réalisateur gentleman - qui ne fait d'ailleurs pas ses 59 ans dans son élégante veste de costume moutarde - reçoit à la bonne franquette à l'une des tables installée dans le hall de la Maison de la Culture.
À peine le mot «cinéma» est-il prononcé que ses yeux s'illuminent: «J'essaie de rendre présent ce qu'on a tendance à oublier. Mes films ne proposent ni plus ni moins qu'une lecture de vie différente», confie-t-il.
Sur son travail, il est tatillon et extrêmement bavard. Mais sur sa vie intime, pas le moins du monde. Il ne lâche rien, si ce n'est peut-être que certains de ses enfants vivent aux États-Unis. «Mes enfants, ce sont mes films, les spectateurs, les cinéphiles, les élèves du Femis... Quand on passe plusieurs années de sa vie à travailler sur un film, les frontières entre l'artistique et l'intime se mélangent. Ce que je fais se nourrit de mon expérience», assure-t-il.
Une expérience qu'il a accumulée aux quatre coins du monde. Son pays d'origine? Haïti où il est né en1953, d'un père ingénieur agronome et d'une mère secrétaire de direction. «J'ai eu la chance de grandir dans une famille assez aisée qui voyageait beaucoup et qui avait une très grande ouverture culturelle.»
Mais même s'il est né dans un pays féru de cinéma qui comptait plus d'un million de cinéphiles pendant les années de dictature, rien ne le prédestinait à devenir réalisateur. «Je ne savais même pas qu'on pouvait faire carrière dans le cinéma ! Et si j'avais osé dire à mes parents que je souhaitais devenir artiste, j'aurais été certainement taxé de saltimbanque», avoue-t-il, le sourire aux lèvres.

Sélectionné à Cannes en1993
Ce choix de carrière, il ne l'a pas fait sur un coup de tête. Loin de là. Ce projet de vie s'est imposé à lui lentement mais sûrement. Il a mûri au fil des rencontres et des histoires qu'il a compilées.
Au final, l'enfance de Sarah, la petite héroïne de son film L'Homme sur les quais qui lui a valu une sélection à Cannes en1993, n'est pas si éloignée de la sienne. Lui aussi était aux premières loges de la dictature des Duvalier.
Lui aussi a connu violences arbitraires et angoisses quotidiennes. Sa famille s'est exilée au Congo. Il avait à peine 9 ans. Mais le pathos, il s'en fiche.
Seul le devoir de mémoire compte: «Je fais des films pour poser les choses, pour inviter à la réflexion, pour éviter que l'horreur ne recommence. Et si je n'ai remis les pieds à Haïti qu'après 25 ans d'exil, mes origines coulent toujours dans mes veines.»
Qu'importe s'il a passé sa vie à brandir son passeport à chaque frontière, ses films, eux, n'ont pas de nationalité: «Ce qui m'intéresse, ce sont les renversements de perspective. J'essaie de casser cette vision euro-centrique du monde. Quand je tourne à Haïti, je m'engage là-bas. De même, au Congo ou au Rwanda.»
Et cette France qu'il dépeint dans sa série l'Affaire Villemin, il l'a connue lycéen alors qu'il avait été envoyé en pension chez les jésuites à Orléans. «Un gros plan sur la société française mais aussi sur les dérapages médiatiques, les alliances nouées entre avocats et journalistes ou police et médias», explique-t-il.
Cette France qu'il quitte pourtant son bac en poche pour rallier Berlin: «Je me sentais à l'étroit. L'Allemagne me promettait à la fois des études pointues et une ouverture culturelle sur le monde.»
C'est Outre-Rhin qu'il fait ses études d'ingénieur, qu'il se passionne pour Karl Marx, qu'il rentre à l'Académie du film de Berlin et qu'il réalise ses premiers courts métrages. Avant de quitter l'Allemagne pour devenir ministre de la Culture d'Haïti en1996.
Polyglotte saute-frontières, accro de culture melting-pot, homme du monde. Cette rencontre à la Maison de la Culture est à l'image de sa personnalité: délicieusement insaisissable.

http://www.courrier-picard.fr/courrier/Loisirs/Arts-Spectacles/Raoul-Peck-cineaste-sans-frontieres-mais-homme-du-monde-avant-tout

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