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mardi 10 avril 2012

PROUST TARDUIT EN CREOLE

Par BibliObs Un Haïtien qui créolise «la Recherche» et le spécialiste britannique de Perec: deux traducteurs intrépides parlent de la langue française, de l'humour, du business... bref, de leur métier.


BibliObs/  Guy Régis Junior, vous êtes en train de traduire «A la recherche du temps perdu» en créole. D’où cette idée vous est-elle venue?
Guy Régis Junior En 1986, après le départ de la dictature, les linguistes ont décidé de créer une graphie, de donner une forme standard à la langue créole. Une des premières traductions, c’est la Bible. J’ai remarqué comment la Bible a permis de fixer des langues.
David Bellos C’est le cas de l’Estonien, du gothique, de l’Islandais: les premiers textes qu’on connaît sont des traductions de la Bible. C’est même dommage.

G. Régis Jr Pourquoi dommage?
D. Bellos Parce qu’on aurait pu traduire des choses plus intéressantes. (Rires)
G. Régis Jr D’où la volonté de traduire des textes comme «la Recherche». Je voulais que le créole aille se confronter à un classique, voir comment il peut répondre.
D. Bellos L’été dernier je suis allé en Estonie, rencontrer le traducteur estonien de Perec. Il veut montrer que l’Estonien est assez riche pour accueillir une œuvre de cette envergure. En même temps, en prouvant la richesse de l’Estonien, il l’invente.
David Bellos, vous montrez dans «le Poisson et le bananier», votre histoire de la traduction, qu’il est difficile de définir l’activité du traducteur.
D. Bellos Ce qui distingue la traduction des autres usages de la langue, c’est qu’il y est interdit de passer outre ce qu’on ne comprend pas. C’est une contrainte assez récente, et très sévère. On passe notre temps à remplir les trous, un peu comme on veut. Il n’arrive jamais que deux personnes parlent la même langue.
Vous employez des expressions que je n’utilise pas et vice versa. Comment se fait-il que je vous comprenne? Parce que nous devons justement traduire. Si je vous dis quelque chose et que vous me le répétez mot pour mot, j’en conclurai que vous ne m’avez pas compris.
La traduction pose une question primordiale: comment se fait-il que des humains arrivent à s’entendre? Dans une réception à l’université, j’ai dit à un monsieur un peu rubicond et satisfait que je m’occupais de traduction. Il m’a répondu: «Ah ! La traduction, ce n’est jamais la même chose que l’original.» J’ai commencé à écrire une petite diatribe, et puis je me suis rendu compte du nombre d’idées reçues sur la traduction qu’il fallait balayer. L’enjeu étant de reconstruire une conception de la culture et de la civilisation à partir de cette activité assez mystérieuse.
S’il y a bien un domaine qui devient indispensable, c’est la traduction, avec la multiplication des échanges…
D. Bellos La traduction est partout. Elle est la nature même de notre civilisation. Il y a eu des civilisations sans traduction, le Japon de l’époque Edo, l’Albanie sous Hoxha. Les Romains s’intéressaient très peu à ce qui s’écrivait dans les autres langues. En Inde, jusqu’à récemment, on traduisait peu parce que tout le monde parlait cinq ou six langues. Mais la société européenne est fondée sur la traduction. Depuis plus de 1000 ans.
G. Régis Jr Les Haïtiens doivent beaucoup à la traduction. Il y a eu en Haïti deux actes d’indépendance, l’un en français, l’autre en créole. C’est un pays isolé, situé en Amérique, entouré d’autres pays hispanophones et anglophones. Si j’ai pu lire Gabriel Garcia Marquez qui vit non loin de chez moi, c’est par le français.

D. Bellos Et dans les écoles, quelle langue parle-t-on?
G. Régis Jr On pratique un bilinguisme torturé: les professeurs utilisent le créole pour faire comprendre le français, qui est de moins en moins parlé.
D. Bellos Je remarque que les écrivains haïtiens habitent de plus en plus à New York et à Montréal.

Guy Régis Junior, traduire Proust doit être une entreprise périlleuse…
G. Régis Jr C’est la confrontation de deux visions du monde différentes, de la langue source à la langue-cible. Dans une phrase, par exemple, Proust parle du «craquement organique des boiseries». Comment traduire ça en créole? Le mot «organique» n’existe pas. Le créole ne possède pas ces mots scientifiques. Pour traduire, j’ai dû composer: craquement, corps, bois. «Le craquement du corps de la maison.» Dans beaucoup de cas, je me cogne à ces divisions du monde par le vocabulaire. Les descriptions de personnages sont un casse-tête: le vocabulaire anatomique créole est assez imprécis. Par exemple, j’ai dû inventer un terme pour traduire le mot «joue».
D. Bellos En même temps, si ces deux langues étaient totalement différentes, rien ne passerait. Quand on importe quelque chose d’étranger, on l’importe avec son mot. Et les traducteurs français ne se sont pas gênés à enrichir la langue avec des mots comme café, tomate, bungalow, pyjama. Dans ce sens-là, la traduction est un grand vecteur de la création d’une langue. Le français s’est formé à l’école de la traduction de l’Italien, au XVIe siècle.

Fitzgerald, Döblin, Joyce, Freud: on retraduit beaucoup, ces temps-ci.
G. Régis Jr Jacques Outin disait à propos de «l’Homme sans qualités» de Musil que la traduction d’un livre pareil doit se faire tous les vingt ans.
D. Bellos Heureusement, ça n’est pas le cas. La grande majorité des livres ne sont traduits qu’une fois. Le plus souvent, ces retraductions sont des opérations purement commerciales. Après, chacun a le droit de ne pas aimer une traduction existante, et d’avoir envie de retraduire. Je reçois énormément de courrier de lecteurs, et je vous assure qu’il y a des retraducteurs de Kafka dans chaque chaumière d’Angleterre et dans tous les lofts new-yorkais.

David Bellos consacre un chapitre à la traduction de l’humour. Le rire passe-t-il la barrière de la langue?
G. Régis Jr Je me suis souvent posé la question: a-t-on le même humour partout? Quand je regardais la télévision française en arrivant d’Haïti, je ne comprenais pas tout. Petit à petit, j’ai intégré les mimiques, les jeux de mots.
D. Bellos Oui, mais il y a un effort à faire. On pose souvent la question, mais il faut rappeler que l’humour est une denrée périssable. J’ai beaucoup pratiqué Balzac: il a un sens de l’humour formidable, mais il faut l’apprendre. Je trouve très difficile de le partager avec des étudiants d’aujourd’hui. Ils le trouvent rasoir. L’humour de Shakespeare est devenu incompréhensible. Il faut bien des conférences et des notes en bas de page pour arriver à dire: «Ah ! Ca, c’est un jeu de mot !»

Quel est le texte qui vous a donné le plus de mal?
D. Bellos Dans «la Vie mode d’emploi» de Perec, au chapitre 51, il y a ce compendium qui compte 179 vers, chacun étant un résumé de ce qui est raconté ailleurs dans le roman. Et il se fait que chaque vers compte exactement le même nombre de caractères et d’espaces. Pire encore: dans la première soixantaine, qui comporte soixante caractères par vers, il y a une lettre qui se reproduit en diagonale - la dernière lettre de la première ligne est la même lettre que l’avant-dernière lettre de la seconde ligne, etc. Je ne pouvais pas refuser de traduire cela. J’ai mis un certain temps à trouver le moyen de le faire. Je ne sais pas si c’était le plus difficile, parce que c’était une difficulté technique. Il y a des paragraphes où quelque chose se passe, qui n’est pas formulé. Une dynamique. Lorsqu’on ne la trouve pas, on doit recommencer, et c’est assez difficile de savoir ce qu’on a loupé. Je parlais de Balzac: j’ai récemment essayé de le traduire. J’ai vite renoncé.
G. Régis Jr C’est étonnant que vous parliez de paragraphe, parce que je me suis plusieurs fois fait la réflexion que le paragraphe est la cellule, l’unité de la traduction. Ce n’est pas la phrase.
D. Bellos Le paragraphe est important: il est par exemple admissible de changer le nombre de phrases, et de déplacer des éléments d’une phrase à l’autre à l’intérieur du même paragraphe. Au-delà, on entre dans la réécriture.
Guy Régis Junior, quel est le texte qui vous a donné le plus de fil à retordre?
G. Régis Jr J’ai traduit «l’Etranger», et tout le monde part du principe que le style de Proust est plus complexe. Mais Camus écrit au passé composé… temps qui n’existe pas en créole.
D. Bellos Ainsi que dans la plupart des langues… Je n’aime pas trop ces distinctions entre les styles simples et les styles complexes, les romans et les articles de presse, etc. Chaque acte de traduction possède ses complexités. Dans la traduction littéraire, réputée plus difficile, il n’y a pas ou peu de contrainte de temps. Dans la plupart des autres exercices, en revanche, le traducteur doit aller vite. Autre exemple: ça ne fait rien si un roman, une fois traduit, est rallongé en nombre de signes de 15 ou 20%. Alors que dans la bande-dessinée, dans le sous-titrage, le doublage, dans les traductions de contrats, il y a des longueurs requises, et ces contraintes font appel à des compétences très différentes.

Vous qui le confrontez quotidiennement à d’autres langues, que pensez-vous du français?
D. Bellos C’est une langue assez pauvre. Vous avez quasiment aboli vos patois. Mais le français reste une langue absolument centrale à l’échelle planétaire: en France on traduit beaucoup, et c’est formidable. On ne peut pas en dire autant de l’anglais. Moins de 3% des livres qui sortent dans la librairie anglaise sont traduits. On compte une dizaine de romans traduits du français à l’anglais chaque année.
Pourtant, malgré le peu de traduction, l’anglais vit et évolue, peut-être plus que la langue française. Cela va contre l’idée qu’une langue s’enrichit principalement par la traduction…

D. Bellos Ce qui se passe, c’est que l’anglais est une langue choisie par des écrivains d’autres langues. Certainement le cas des écrivains francophones des Antilles. Maryse Condé dit que si elle avait 50 ans de moins, elle aurait choisi d’écrire en anglais. L’allemand joue ce rôle pour les écrivains japonais, mongoles, turcs et autres. Il y a ce qu’on appelle une littérature exophone en allemand. Ca a été le rôle du français pendant des siècles. Le français était la langue de culture et une bonne partie de la littérature française du XXe siècle a été écrite par des gens qui venaient d’ailleurs. Ce rôle risque d’être obscurci par l’attraction de l’anglais, et de l’allemand pour des raisons plus obscures. La France devrait y prendre garde: elle n’est plus la seule langue au monde que les intellectuels et les écrivains désirent.

G. Régis Jr Il y a explication. Il y a aujourd’hui une distinction radicale, qui n’existait pas du temps de Beckett et de Ionesco, entre la littérature francophone et la littérature française. Quelqu’un comme Salman Rushdie, dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, n’est pas considéré par les écrivains anglophones comme un écrivain hors-langue.
D. Bellos Je n’ai jamais vraiment compris le sens du terme «francophone». Quand je vois la façon dont il est employé, je me demande s’il ne désigne pas la littérature en français écrite par des Noirs.

On découvre dans votre livre que la France est le seul pays à utiliser la mention du type: «En français dans le texte» quand quelque chose est écrit dans sa langue. Pourquoi?
D. Bellos Très simple: c’est une version alternative de votre «cocorico».

Quelque chose à ajouter?
D. Bellos Je demanderais volontiers à mon confrère de dire un peu de Proust en créole.
G. Régis Jr Commençons par le commencement: «Lontan mwen konn kouche bonè. Pafwa, annik balèn mwen etenn, de je mwen fèmen si tèlman vit, mwen pat menm gen tan pou leve ta di tèt mwen : ‘’O ! mwen dòmi.’’»

Propos recueillis par David Caviglioli
Le Poisson et le Bananier, par David Bellos,
traduit par Daniel Loazya,
Flammarion, 394 p., 22,90 euros.

=> Faut-il retraduire les chefs-d'oeuvre?
Source: Ceci est la version complète de l'entretien paru dans "le Nouvel Observateur" du 29 mars 2012.
http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20120406.OBS5667/proust-en-creole.html

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