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samedi 6 novembre 2010

Les dieux sont tombés sur la tête

Publié le 06 novembre 2010 Michèle Ouimet, envoyée spéciale, La Presse
(Port-au-Prince) Pas facile d'entrer en Haïti. L'aéroport de Port-au-Prince est fermé. Encore. Comme en janvier après le tremblement de terre. Plusieurs journalistes se rendaient alors en République dominicaine, qui partage l'île avec Haïti, puis franchissaient en auto la distance entre Saint-Domingue et Port-au-Prince. Six à sept heures de route, lisse du côté dominicain, cahoteuse du côté haïtien.
Mercredi, pendant que je bouclais mes bagages à toute vitesse, je m'imaginais que je serais à Port-au-Prince le lendemain. Pas compliqué, me suis-je dit. Pas de décalage horaire, une escale à Miami, quelques heures d'avion et on plonge dans un autre univers.
Erreur. Haïti est tout sauf simple. Après le tremblement de terre et le choléra, un ouragan de force un a foncé sur ce petit pays perdu dans la mer des Caraïbes. Le pays le plus pauvre de l'hémisphère Nord. Un pays qui n'a pratiquement plus d'arbres pour arrêter les trombes d'eau qui dévalent de ses montagnes nues. Un pays qui a subi une déforestation sauvage.
Haïti est tout sauf simple, disais-je. L'aéroport de Port-au-Prince a fermé ses portes jeudi soir à cause de l'ouragan. Des centaines de passagers, la plupart Haïtiens, étaient agglutinés au comptoir d'American Airlines à Miami. Les responsables distillaient l'information au compte-gouttes.
Pas d'avion, ont-ils finalement annoncé. Et demain? On verra. Et après-demain? Peut-être. Ça bougonnait. Les Haïtiens étaient anxieux, ils voulaient retourner dans leur pays le plus vite possible pour affronter l'ouragan avec leur famille.
Salim Succar et René Magloire faisaient partie des passagers laissés en rade par American Airlines. Deux avocats qui venaient de passer une semaine à Trinidad pour le travail. Salim Succar avait écourté son séjour pour se précipiter à Port-au-Prince auprès des siens.
René Magloire, lui, a des cousins à Port-au-Prince, mais sa femme et ses enfants vivent à Montréal. «La Presse? Mais oui, je connais, a-t-il dit, j'ai vécu 30 ans à Montréal.» Il a décidé de revenir à Port-au-Prince en 1994. Ses enfants étaient des adultes et il avait le mal du pays. Grand, élégant dans son costume gris foncé, cheveux striés de blanc, petites lunettes perchées sur le bout du nez.
Désespère-t-il d'Haïti? «Il faut essayer de s'en sortir, a-t-il répondu. Le peuple haïtien fait preuve d'une grande résilience. Pendant des années, Haïti a été victime de toutes sortes de malheurs, mais la vie continue. La vie doit continuer.»
J'ai couché à Miami, comme des centaines d'Haïtiens. Il pleuvait. Hier, j'ai sauté dans le premier avion pour Saint-Domingue, puis j'ai refait la longue route vers Port-au-Prince avec une étrange impression de déjà-vu: même route, même sentiment d'urgence, même pays au bord de la crise de nerfs.
Il pleuvait à Saint-Domingue. Et il pleuvait sur la route. Sous les ponts, les rivières étaient gonflées par la pluie. Des curieux se penchaient au-dessus de la rambarde et regardaient l'eau couler à toute vitesse.
Quand j'ai fait le trajet Saint-Domingue-Port-au-Prince en janvier, deux jours après le tremblement de terre, la route était écrasée par le soleil. Il faisait chaud, une chaleur poisseuse qui vous colle à la peau et vous siphonne toute votre énergie. Hier, il n'y avait que des nuages et de la pluie, de la pluie et de la pluie.
La frontière était noyée sous la pluie. Une frontière bordélique qui s'étire sur un kilomètre dans un no man's land déprimant. Je me souvenais du bureau de change peu orthodoxe: une poignée d'hommes se cachaient derrière des voitures avec des sacs bourrés d'argent, prêts à vous changer vos dollars pour des gourdes. Mais hier, le bureau de change était fermé pour cause de pluie.
Un Dominicain en t-shirt détrempé a pris nos passeports et demandé 25$US par personne. On n'a pas discuté. Il a disparu en pataugeant dans une immense flaque d'eau. On a attendu sous la pluie. Cinq minutes plus tard, il nous a remis nos passeports dûment estampillés. Et il a de nouveau demandé de l'argent.
La route qui relie le poste dominicain au poste haïtien était ensevelie sous l'eau. Quelques Haïtiens se sont agrippés après notre voiture dans l'espoir de nous arracher un dollar ou deux.
Un policier haïtien blasé a attrapé nos passeports. Il ne nous a pas demandé d'argent. Le poste était à peine éclairé. Autour, tout était plongé dans le noir. Il était 18h. La frontière fermait deux minutes plus tard.
L'auto a filé dans la nuit. Il ne pleuvait plus. On s'est dirigés vers Port-au-Prince. Destination: un camp de réfugiés situé dans un ancien club de golf. Environ 60 000 personnes y vivent entassées depuis 10 mois. C'est le fameux camp soutenu par l'acteur américain Sean Penn. Le plus gros en Haïti.
Les réfugiés pataugeaient dans la boue. Une boue tellement dense que les souliers faisaient un bruit de succion à chaque pas. Plantées dans cette boue, des milliers de tentes. Des hommes, des femmes et des enfants vivent dans cette boue depuis que l'ouragan Tomas a soufflé sur Port-au-Prince.
Il est 20h30. Le camp est plongé dans le noir. Des éclairs zèbrent le ciel. Des hommes jouent aux dominos sur une table de fortune, une jeune femme vend des bonbons et des cigarettes. Elle s'appelle Préserville. Elle a 22 ans et deux jeunes enfants. Pourquoi n'a-t-elle pas quitté le camp lorsqu'elle a su que Tomas allait frapper?
«Parce que je n'avais nulle part où aller. On est coincés ici.»
Elle est arrivée dans le camp le 13 janvier, au lendemain du tremblement de terre. Aujourd'hui, nous sommes le 5 novembre. Faites le calcul.
Mais les dieux ont été cléments même s'ils sont tombés sur la tête. Les vents n'ont pas soufflé trop fort hier et les tentes ont tenu le coup. Tomas a poursuivi sa course folle vers le nord, dans les Caraïbes. Pour une fois, les Haïtiens ont été chanceux
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