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dimanche 30 octobre 2016

L’HERITAGE COLONIAL FRANÇAIS, UN LABEL DE QUALITE POUR BARBANCOURT ?

L'étiquette d'avant: " , comme les grands cognacs,
dans l'esprit original de l'héritage colonial francais."
Il est loin, très loin le temps où on évoquait Haïti en utilisant des termes élogieux. Généralement les épithètes qui accompagnent et qualifient ce tiers d'île sont plutôt ternes et dévalorisants.
En 2010, lors de la ruée des ONGs au chevet du pays dévasté par le tremblement de terre, j'avais eu l'immense étonnement d'entendre un coopérant dire que « l'observation d'Haïti était d'une richesse incommensurable dans le cadre du post modernisme, dans la mesure où elle permettait de dénombrer avec une certaine aisance tout ce qu'il ne fallait pas faire »
Il m'avait tendu une perche brûlante, que je ne pouvais ignorer.
Ainsi je ne manquai pas de lui faire comprendre que, de son observation, dans le contexte d'une catastrophe humaine et humanitaire de cette envergure s'exhalaient les effluves cyniques d'un voyeurisme pervers caricatural.
L'impression généralisée semble nous dire et nous répéter que personne ne nous fera le moindre cadeau.
Pourtant Haïti, recroquevillée, courbée ou à genou, résiste.
Elle persiste malgré tout, à faire usage de cette résistance transformée en révolte qui a été au centre de sa genèse comme nation.
Elle résiste et perdure dans ce monde d’autrui ou les valeurs et les balises sont hiérarchisées en tenant compte d’un essentiel redéfini à l’aune d’intérêts divers.
Malgré les manœuvres de ceux qui se veulent des chantres de la liberté et des champions des droits de l'homme, un peuple de nègres qui rejeta la "chosification" et l'abêtissement pour revendiquer et faire valoir son humanité n'est grand que quelques fois, souvent dans le cadre d'une narrative historique démodée et dépassée.
Mais peut ne pas mériter l'attention portée à un temple et son joyau détruits par des extrémistes pseudo barbares.
Ainsi, nous autres les haïtiens, nous nous faisons le sacré devoir de nous attacher à Haïti, comme les fils dignes s'attachent à leur mère malgré sa pauvreté matérielle et spirituelle, malgré ses manques, ses ratés et ses défauts, malgré ses laideurs affreuses et horripilantes.
Nous nous accrochons à la moindre parure capable d'inspirer beauté et fierté.
Il y a quelques temps, un des quotidiens les plus lus d'Haïti, avait publié un article pour prendre la défense du rhum haïtien, le rhum Barbancourt.
Selon l'esprit de l'article, le journaliste s'était insurgé contre un spot publicitaire réalisé par l'incontournable "Tonton Bicha " qui s'en était pris avec une certaine virulence au rhum Barbancourt, édifié dans le panorama et l'imaginaire haïtiens comme une forteresse intouchable et imprenable.
En effet le publiciste vantait les qualités d'un autre produit qui aurait été fabriqué en République Dominicaine.
Malgré les liens très forts qui me lient à notre Daniel Fils-Aimé national, je n'avais pas pu m'empêcher de ressentir la consternation d'une affreuse trahison venant d'un fils authentique du pays, d'un pilier de notre patrimoine culturel.
De notre Tonton Bicha qui partage sans aucun doute une distinction équivalente à celle qui vénère le rhum Barbancourt comme résultat de son travail et de son intégrité. Tonton Bicha avait fait usage, avec raison, de son droit de réponse en publiant dans les pages du journal qui avait critiqué son action.
Malgré des arguments solides sortis en guise de justification, je n'étais pas parvenu à l'absoudre du péché d'avoir osé profaner un temple sacré de la culture haïtienne. Et ce, au profit d'un produit étranger.
Mon attachement au Rhum Barbancourt ne se base pas sur la qualité du produit. Mais sur le fait que c'est un produit haïtien.
Mon expertise en Rhum s'arrête à la nature et à l'intensité de la gueule de bois du lendemain d'un buveur occasionnel.
Je voue à ce rhum le même dévouement que je manifeste à d'autres produits du terroir comme la peinture haïtienne, le dous makos, le cremas, l'AK100, pour ne citer que ceux-là. Dernièrement la Presse-People française rapporta le récit d'une soirée passée à l'Elysée du rappeur antillais Joey Star. Entre autres petits détails, il confessa avec une certaine émotion, qu’il avait consommé, parmi les innombrables boissons, un bon rhum, du rhum haïtien, a-t-il eu à préciser.
Cette petite déclaration eût un formidable écho dans le milieu haïtien et sur les réseaux sociaux.
Chaque année, avec une ferveur de religieuses sincères, comme des centaines de voyageurs, je m'achète ma caisse de Barbancourt cinq étoiles et une bouteille de la réserve du domaine.
Mais cet été, cet instant dans les locaux des magasins détaxés de l'aéroport attisait davantage ma curiosité.
En fait, pour la cuvée récente, Barbancourt avait fait peau neuve avec une nouvelle présentation de la bouteille ; et surtout une nouvelle étiquette décrivant en de termes élogieux et marchands, les facteurs qui font du rhum un produit d'excellence.
Certains ont lu le contenu des étiquettes et ont relevé une expression qui porte au débat.
En effet, vantant le maintien d'une tradition de plus de deux siècles dans la fabrication du rhum Barbancourt, le texte pour l’exprimer se lit : « dans l’esprit original de l'héritage colonial français ».
Avec des photos à l'appui, ce morceau de texte fit le tour des réseaux sociaux.
Les bouteilles que je gardais encore à la maison étaient assez anciennes et n'étaient pas coiffées de la nouvelle étiquette.
Pendant mon séjour je pus constater qu’effectivement les fabricants de Barbancourt présentent « l’esprit original de l'héritage colonial français » comme un label de qualité.
Sans vouloir s’évertuer à faire un procès permanant à l’histoire ou à certains faits historiques, sans « être esclave de l’esclavage » « ou maintenir un esprit colonisé par la colonisation », il est tout à fait sensé de se convaincre que certains sujets et certains thèmes doivent être traités avec précaution en évitant l’ironie, la légèreté et l’amalgame.
Un de ces sujets pourrait être la colonisation.
Pour un haïtien, cette gorgée de Barbancourt fouetté fièrement de l’arrière-goût de l’esprit colonial français, peut résulter difficile à avaler et à déguster.
Sans vouloir rentrer dans de sempiternels et d'interminables débats autour de ce thème, je pense qu'un produit qui veut être reconnu comme haïtien ne peut pas présenter le secret de sa fabrication comme un respect de « l’esprit original de l’héritage colonial français ».
Personnellement cela me choque et ne saurait me laisser indifférent.
Quand j'étais adolescent, j'adorais Michel Sardou.
Qui pouvait ne pas s'émouvoir avec les paroles de ce classique du genre qui est « la maladie d'amour » ?
Qui n'a pas vécu une situation poussant à reprendre des bribes de couplet de "Dix ans plus tôt » ?
Cependant un jour j'ai écouté Michel Sardou entonner une chanson intitulée "le temps des colonies » ; une chanson dans laquelle il décrit cette époque comme un temps béni dans des phrases telles que : Autre fois dans mon lit/j’avais plein de serviteurs noirs/Et trois filles dans mon lit/Au temps béni des colonies.
Depuis ce jour mon avis sur ce grand chanteur changea. Aujourd'hui encore je le trouve antipathique et réactionnaire.
Comprenez Monsieur Gardère que pour moi, haïtien, descendant d’esclave l'héritage colonial français est tout sauf un label de qualité ou l’objet d’une quelconque fierté.
- L’héritage colonial français pour moi évoque la traite des noirs
- L’héritage colonial français évoque pour moi l'esclavage, ses caractéristiques abjectes et ses pratiques deshumanisantes
- L’héritage colonial français évoque pour moi, haïtien descendant d’esclave, la colonisation française appuyée et justifiée par le Code Noir avec son article 12 qui consacre l’hérédité de l’esclavage et son appartenance à son maître et son article 44 qui assimile l’esclave à un bien meuble …
- L’héritage colonial français évoque pour moi, haïtien descendant d’esclave, la rupture sanglante et victorieuse avec la France et l'armée expéditionnaire napoléonienne, ce pan d’histoire volontairement caché dans l’enseignement de l’histoire dans le pays se revendiquant être la nation des droits de l’homme
L'étiquette actuelle: "..., comme les grands cognacs."
- L’héritage colonial évoque pour moi, haïtien descendant d’esclave, le paiement d'une rançon réclamée en dédommagement par les colons après deux siècles d'exploitation à outrance.
- L’esprit colonial français pour moi, haïtien descendant d’esclaves, c'est le paiement de cette dette de l'indépendance - 150 millions de francs-or payés en intégralité aux colons français - qui constitua un énorme frein au développement du pays, donc responsable (en grande partie) de notre situation actuelle.
- L'utilisation du terme "héritage colonial français " a dû être analysée dans une conceptualisation différente.
Elle peut cependant être interprétée comme un acte de légèreté ou une franche provocation. Entre ces deux extrêmes, siège assez d’espace pour d'autres interprétations.
Aimé Césaire a parlé d'Haïti comme l'endroit où le problème de l'esclavage et de la colonisation a été réglé de la façon la plus intelligente.
Et ce, malgré les handicaps et les obstacles posés par ceux qui se réclament les titres de « terre de droits de l'homme » ou « Land of free".
La maison Gardère aurait un intérêt réel et véritable à expliquer et justifier le choix et l'utilisation d'un concept offensant pour la nation haïtienne pour vanter un produit qui veut garder une étiquette natif natale, essence du terroir haïtien, de la République issue du rejet et de la victoire sur le système colonial.
Dr Jonas Jolivert
Septembre 2015

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