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vendredi 5 octobre 2012

Haïti, Sean Penn et le palais détruit

LE MONDE CULTURE ET IDEES | 04.10.2012 à 17h38 • Mis à jour le 04.10.2012 à 17h40 Par Arnaud Robert (Port-au-Prince (Haïti), envoyé spécial) En Haïti, la mémoire est au mieux un mur fendillé. Elle peut aussi ressembler à un immense tas de gravats dans lequel s'avancent quatre pelleteuses. Depuis quelques semaines, dans la capitale Port-au-Prince, on a accroché sur les grilles du Palais national une sorte de rideau vert pour protéger les passants des poussières de la démolition. Il est translucide, pour permettre d'apercevoir le chantier. En permanence, des dizaines d'Haïtiens scrutent l'avancée de la casse. Ils commentent telle coupole qui s'effondre, évoquent la salle des banquets où gisent encore les souvenirs de présidences bousculées. Comme tout le monde, ils ont appris que c'est un acteur américain, Sean Penn, qui pilote cet abattage. Cela avance vite. En quelques jours, l'essentiel a été fait. Désormais, un gros déblayage est attendu, tout comme quelques menus travaux de démolition. De cette énorme bâtisse meringuée, à la blancheur phosphorescente, il ne reste qu'une poignée de reliques, quelques pièces, des blocs décoratifs. Selon Frédérick Mangonès, architecte des monuments auprès de l'Institut de sauvegarde du patrimoine national (Ispan), ces objets et morceaux significatifs du palais, restés intacts, vont être conservés et envoyés dans plusieurs institutions du pays. En souvenir... Le Monde.fr a le plaisir de vous offrir la lecture de cet article habituellement réservé aux abonnés du Monde.fr. Profitez de tous les articles réservés du Monde.fr en vous abonnant à partir de 1€ / mois | Découvrez l'édition abonnés C'est un symbole, c'est-à-dire presque rien. L'écrivain Emmelie Prophète prétend qu'elle avait fini par aimer ce palais tant meurtri par le tremblement de terre du 12 janvier 2010 qu'il aurait suffi d'un vent mauvais pour qu'il disparaisse totalement : "Ce bâtiment à genoux rendait, quelque part, compte d'événements passés, mais aussi d'un présent rendu impossible parce qu'on n'a pas correctement fait le deuil. Le deuil des gens aimés. Le deuil d'une ville qui n'existe plus." Depuis deux ans et demi, chacun passait sur le Champ-de-Mars, cette place où tout se joue de la mémoire haïtienne, et jetait un oeil sur le palais en ruine, sorte de gisant planté sur un plateau de 40 000 m2, pour se rappeler la catastrophe ; mais aussi la lenteur effrayante de la reconstruction. Le 22 août, le président de la République, Michel Martelly, a donc accepté l'offre de J/P HRO de raser "gratis". Jusqu'ici, l'ONG dirigée par Sean Penn s'était surtout illustrée dans la gestion d'un camp de déplacés sur les hauteurs de la ville. Quatre engins ont donc été loués et la presse a été conviée pour assister à la démolition. Sur la pelouse de la présidence, un ingénieur canadien a expliqué la difficulté de l'ouvrage. Il s'agissait d'éviter qu'un pan du palais ne s'effondre sur l'immense tente climatisée qui sert de quartier général à la présidence. "Les murs étaient si instables que nous avons été contraints d'évacuer les bureaux à proximité", explique l'ingénieur. Il y a quelques mois encore, si l'on s'organisait, on pouvait visiter les vestiges de l'édifice. La galerie des Glaces aux parois éventrées. Les appartements présidentiels où gisaient un piano à queue, acquis pour un concert du Cubain Bebo Valdés, et quelques boîtes de médicaments dont l'étiquette portait le nom de l'ancien président René Préval. Des lettres étaient éparpillées sur le sol, adressées au chef de l'Etat. Elles demandaient toujours la même chose : un geste présidentiel pour se sortir d'une situation inextricable. "Il y a un paradoxe dans ce pays, affirme le cinéaste Arnold Antonin. Malgré la faiblesse absolue de l'Etat, la présidence reste le pilier absolu de la nation." Et le palais, depuis presque un siècle, était le berceau de cette permanence. "Il est vu comme la Maison blanche des Haïtiens, ajoute même le sociologue Laënnec Hurbon, chercheur au CNRS. Un Haïtien ordinaire s'y reconnaît, le palais soutient sa représentation de pays indépendant. " Au point que personne ou presque, dans ce pays dévasté, ne remet en cause son statut de "lieu du pouvoir suprême", ajoute Laënnec Hurbon. Il fascine et ouvre l'appétit de tous ceux qui rêvent un jour d'être président de la République ; beaucoup d'Haïtiens sont dans ce cas. Pourtant, le palais aurait dû être considéré comme un espace public et non comme la propriété du président en exercice. L'idée de propriété fait que rares sont les présidents qui veulent partir du palais, leur mandat terminé." Si on plonge dans l'Histoire, le site a souffert, comme s'il était le témoin et la victime des aléas du pays. Un premier palais est incendié en 1868 et détruit en 1869 lors d'une guerre civile. Un deuxième palais est rasé après l'explosion d'une poudrière, en 1912, qui tue le président Cincinnatus Leconte, et plusieurs centaines de militaires. Un concours international d'architecture est lancé. Georges Baussan, un Haïtien de 38 ans qui a étudié l'architecture à Paris, l'emporte et dessine le palais qui vient d'être détruit. Baussan a laissé sa marque à Port-au-Prince, auteur de l'Hôtel de ville, de l'hôtel Splendid, de l'église du Sacré-Coeur de Turgeau, des casernes Dessalines, autant de lieux gravement endommagés voire détruits par le séisme de 2010. Pour ces bâtiments, et surtout pour le Palais national, Georges Baussan reprend en substance les éléments de l'architecture néoclassique française, adoptée largement dans le Nouveau Monde. Mais, à l'heure de l'occupation américaine qui s'étend en Haïti de 1915 à 1934, l'esthétique imposante, voire grandiloquente, pleine de coupoles et de colonnades, a quelque chose d'impérial. De déplacé, même. Le journal Le Matin, édité à Port-au-Prince, décrit à l'époque une architecture qui n'a pas sa place ici : "Il y a même lieu de croire qu'il a été dressé par un étranger, maître de son métier mais ignorant de nos besoins. C'est un palais sans doute, mais un palais dans une ville étrangère froide." Etrangement, un siècle plus tard, lorsque la nouvelle a été diffusée que c'était une ONG américaine qui allait démolir cette Maison blanche, le même sentiment nationaliste a resurgi. Pas un jour où les radios locales s'abstenaient de commentaires sur Sean Penn, sur le fait que l'Etat haïtien n'était même pas capable d'assurer une simple démolition, sur l'écart phénoménal entre les moyens déployés sur l'île par l'international et ceux, infimes, dont le gouvernement actuel dispose. Tout est revenu. La mémoire des présidents passés par là. François Duvalier, dont le titre de "président à vie" était inscrit en lumignons sur les flancs du palais et qui sortait en limousine pour distribuer des billets à ses citoyens. Son fils, Jean-Claude, revenu l'année dernière au pays après un exil de vingt-cinq ans sans que cette présence ne fasse plus débat. Jean-Bertrand Aristide, lui aussi rapatrié de son ermitage sud-africain, qui reste terré dans sa grande propriété près de l'aéroport dans l'attente, peut-être, d'un éventuel retour sur la scène politique. Un palais présidentiel, entendait-on en substance, ce ne sont pas des murs. Mais une empreinte collective. L'architecte chargé de sauver le patrimoine Frédérick Mangonès supervise le chantier. Sous un casque jaune, il accompagne les techniciens de l'ONG de Sean Penn. "Franchement, je ne comprends pas cette polémique au sujet de la démolition du palais par des Américains. Depuis janvier 2010, l'Etat n'a rien fait pour réhabiliter le bâtiment qui menaçait de s'effondrer. Nous profitons d'un geste gracieux. Bien entendu, Sean Penn y trouve son intérêt, notamment sur le plan publicitaire, mais je suis un pragmatique. Il nous faut avancer." Frédérick Mangonès a retrouvé les plans originaux de l'architecte ; ce qui, dans un pays où les rares archives conservées ont été souvent endommagées ou détruites par le séisme, relève déjà de l'exploit. Il semble que le président de la République veuille reconstruire le palais à l'identique. Il l'a dit. "Il nous faut réfléchir à l'aménagement intérieur pour en faire le réceptacle d'une présidence moderne." En dehors du palais, la reconstruction du pays avance. La plupart des déplacés du séisme ont déserté les places publiques. Plusieurs ministères sont en chantier. Et le privé, sur les hauteurs de la commune de Pétion-Ville, là où les gens les plus aisés se retrouvent, investit massivement dans la pierre. Mais, tandis que 400 000 personnes vivent encore sous tente à Port-au-Prince, la question du patrimoine reste secondaire, voire dérisoire, dans l'esprit de la plupart des acteurs présents, locaux ou internationaux. "Le palais présidentiel sera reconstruit, c'est certain, affirme Frédérick Mangonès, mais que va-t-on faire de nos citadelles, de nos fortifications qui ont mené à l'indépendance haïtienne, des églises, des maisons boisées de type Gingerbread et de tout notre patrimoine colonial ? Il y a bien entendu d'autres urgences. Mais un peuple sans mémoire est un peuple sans culture. Le patrimoine architectural a une place centrale dans notre imaginaire." Laënnec Hurbon est sur la même ligne : "Si la mémoire est dans la pierre, il n'y a pas beaucoup d'Haïtiens à s'en apercevoir, car en règle générale les gouvernements négligent le patrimoine. On lutte pour qu'on reconnaisse ce qui est ou relève du patrimoine, et pour qu'il ne soit pas vandalisé. Un gouvernement vit dans le présent, mais, quand il le veut, il sait paradoxalement sauter au-dessus de deux siècles de notre histoire pour faire continuellement référence à 1804 [date de l'établissement en Haïti de la première république noire au monde]. Une éducation au sens du patrimoine donnerait aux Haïtiens, à tous les Haïtiens, le sentiment d'appartenance à une même nation." Mais, pour l'heure, ces considérations se perdent dans l'urgence. Et l'argent manque. Même si l'Unesco, via son envoyée spéciale Michaëlle Jean, s'active sur le terrain. A quelques kilomètres au nord de Port-au-Prince, il est un lieu où le ciment relève autant du désir d'implantation que du rêve d'appartenance. Depuis le séisme, des milliers d'Haïtiens ont émigré vers ces collines nues, mangées par l'érosion et le soleil, qu'ils ont baptisées Canaan. Ce n'est pas un camp, ni encore un quartier. Cependant des dizaines de milliers de citoyens vivent ici, dans ce bidonville où les tentes croisent les églises et les épiceries de briques. Un des coordinateurs de Canaan, site grouillant qui n'a pas encore d'identité juridique, Louis Evenson, 30 ans, passe sa vie dans les administrations au loin dans la plaine pour faire reconnaître la propriété légitime de ces terres que des Haïtiens ont conquises sur le désastre. "Nous voulons être considérés comme une commune pour avoir accès aux services de base, tels que l'eau et l'électricité. " Sur leur terrain à l'abandon, où même les mauvaises herbes ont soif, ils ont déjà dessiné au cordeau un emplacement pour la future mairie. Entre le Palais national, en bas à Port-au-Prince, et Canaan, sur les collines, quelque chose se joue du projet haïtien. Dans ce pays que l'on décrit le plus souvent comme chaotique, la proie des renversements politiques, des milices et de la débrouille, c'est surtout le formidable désir d'Etat qui frappe. http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/10/04/haiti-sean-penn-et-le-palais-detruit_1770416_3246.html

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