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samedi 7 avril 2012

Nicolas Vonarx, Le Vodou haïtien. Entre médecine, magie et religion

Marion Grosshans Nicolas Vonarx, Le Vodou haïtien. Entre médecine, magie et religion, Rennes, PU Rennes, coll. « Le sens social », 2012.
Dans l'imaginaire collectif, le vaudou évoque une série d'images stéréotypées, telles la magie noire, les poupées vaudou, les rituels occultes et la transformation d’êtres humains en zombies. Cette représentation, véhiculée par des films hollywoodiens d’épouvante et à forte teneur en hémoglobine, puise sa source dans la littérature para-anthropologique, c’est-à-dire dans des discours produits par des auteurs qui ont voulu informer des mœurs, coutumes et manières de vivre des populations observées, mais qui n’avaient pas de formation d’ethnologue ou d’anthropologue.
Pour se dégager de ses clichés, Nicolas Vonarx choisit d'écrire vodou, terme vernaculaire souvent repris dans les travaux socio-anthropologiques. Ainsi, dans ce cas et sous cette forme, le vodou traduit bien plus qu'un système de croyances magico-religieuses visant à établir des échanges avec l’invisible. Il s’agit d’un système de soin, où les dimensions magiques et religieuses sont secondaires par rapport à la finalité thérapeutique.

2.- L’ouvrage Le Vodou haïtien : entre médecine, magie et religion est une réédition sous presses françaises (les Presses Universitaires de Rennes) du même ouvrage paru aux Presses de l’Université de Laval (Canada) en août 2011. Il est à noter qu’aucun ajout n’a été apporté à l’édition française, qui est au final une stricte reproduction de la version canadienne.
L’ouvrage a pour base de réflexion la double formation de Nicolas Vonarx (infirmier, puis ethnologue). Il questionne les rapports entre spiritualité et maladie, en s’axant sur les systèmes étiologico-thérapeutiques existant en Haïti. Comme le souligne Raymond Massé dans la préface, l’intérêt majeur de cet ouvrage est de proposer « une relecture révolutionnaire du vodou contemporain, non plus comme religion, mais d’abord et avant tout, comme système de soins » (Vonarx, 2012 : VII).

3.- L’ouvrage commence par une longue ouverture de vingt-trois pages (Préface, Note pour l’usage du mot vodou, Glossaire de quelques mots créoles, Remerciements, Avant-Propos), avant de laisser place à l’Introduction.
Si cet agencement peut rebuter, il se révèle finalement indispensable pour immerger le lecteur dans le sujet et le dégager des prénotions et clichés qu’évoque forcément une telle thématique. Soulignons que la préface de Raymond Massé (spécialiste en anthropologie de la santé) constitue une excellente recension.
En cinq pages menées tambour battant, Massé fournit au lecteur l’envie de lire l’ouvrage, mais aussi le sentiment de se trouver face à une réflexion majeure de l’anthropologie de la maladie.
Dans son Introduction, Nicolas Vonarx fait le point sur l'histoire du vodou et de l'évolution de ses représentations (condamnation de cette pratique, puis curiosité centrée sur la magie, classification dans les religions afro-américaines, et enfin découverte du vodou comme système de soin). L'auteur présente aussi minutieusement sa méthodologie d'enquête et sa problématique : comment les savoirs, les discours et les pratiques interviennent dans les épisodes de la maladie dans la commune rurale de Bwa-Bijou (département de l'Artibonite).

4.- Dans la première partie « Le vodou au sein du pluralisme magico-religieux », la place du vodou comme système thérapeutique est abordée par le biais de parcours de soins. Ceux-ci permettent de percevoir la complexité et le pluralisme de la médecine en Haïti, puisque Vonarx y décrit trois secteurs de santé: la médecine créole (héritage des traditions africaines), la biomédecine ou médecine occidentale (soutenue par les ONG) et les Eglises aux missions de guérison (gestion spirituelle de la maladie).
Même si ces trois secteurs de santé semblent divergents et loin du vodou, il existe des points de rencontre. En effet, l'auteur les montre en interrogeant le choix de devenir thérapeute (vocation, choix divin, contrainte par les esprits), et les modes d'accession au savoir. En analysant chaque pratique séparément, puis en la croisant au vodou, Vonarx parvient à montrer l'enchevêtrement intime qu'il existe entre le médical et le religieux dans la conception de la maladie et le traitement qu'il en est fait en Haïti.

5.- La deuxième partie se consacre exclusivement au vodou à travers l'organisation et le contenu de ce système de soin.
 Dans un premier temps, l'auteur décrit les spécificités de ce système en détaillant Les pièces maîtresses qui le composent: les relations entre le thérapeute (oungan ou mambo) et les entités invisibles (iwa). Ces relations sont au centre de la pratique vodou, puisque c'est d'elles que les pouvoirs de soin et de guérison du thérapeute dépendent.
 L'auteur poursuit son travail d'ethnographie en détaillant les lieux de pratique et les lieux de pèlerinage vodou. Mais Vonarx ne se limite pas à l'étude d'un phénomène magico-religieux, puisqu'il explore le système explicatif de la maladie vodou et pousse ainsi son travail dans l'anthropologie de la maladie.
Dans la représentation haïtienne, la maladie est le résultat d'un désordre provoqué par l'intervention d'un iwa, c'est-à-dire par un trop perturbateur qui demande un exorcisme (faire sortir cet élément).
La possession est due soit à l'action propre du malade (établissement de mauvais rapport avec un iwa), soit à une tierce personne (envoûtement). La détermination de la cause permet d'organiser la stratégie de guérison. Il s'agit d'une étape primordiale, qui permet d'adopter le traitement approprié.
Grâce à son travail de terrain, Nicolas Vonarx passe en revue toute une série de pratiques qui se recoupent autour du traitement des symptômes, de la réconciliation avec les iwa et de l'engagement à les honorer. Le thérapeute vodou, plus qu'un simple guérisseur, est un devin, une personne armée de magie agressive et un moralisateur.

6.- L'ouvrage montre de manière très détaillée et richement documentée l'importance du vodou dans le système de soin haïtien. L'auteur se garde de faire des généralités et des typologies hâtives, puisqu'il précise qu'il s'agit d'une représentation actuelle du vodou (en fonction des lieux, des époques et des besoins, le vodou a pu être un système magique, religieux ou thérapeutique).
Compte tenu de la finesse de l'enquête et de l'actualité du sujet, l'ouvrage intéressera tout lecteur étudiant l’ethnologie, la médecine, la para-médecine, ou la question de l'intervention médicale en Haïti. Un ouvrage à lire avec autant d'intérêt que l'Anthropologie de la maladie de François Laplantine.

Référence électronique

Marion Grosshans, « Nicolas Vonarx, Le Vodou haïtien. Entre médecine, magie et religion », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2012, mis en ligne le 06 avril 2012, consulté le 07 avril 2012.
URL : http://lectures.revues.org/7906

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