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jeudi 8 mars 2012

Danser avec les Lwa

Chantal Guy, La Presse
Festifs, les Haïtiens? Vous n'avez pas idée. Surtout pendant le carnaval, plus grande fête du pays, qui fait passer le Festival de jazz de Montréal pour une réunion paroissiale en comparaison. Impressions d'une virée au coeur de la foule.
Une semaine avant le carnaval national - qui s'est tenu cette année pour la première fois aux Cayes, même si on le fête partout -, il y a toujours le fameux carnaval de Jacmel, le plus «touristique», qui attire les gens de partout dans le pays. Cette ville plutôt calme voit sa population tripler pendant l'événement. Tous les hôtels sont pleins. Et Jacmel, ville d'artistes, est particulièrement fier de «son» carnaval, un peu comme la ville de Québec est fière du sien.
On se prépare des mois à l'avance pour l'occasion. Le Grand Jour, on se maquille, on se déguise, peu importe la chaleur, et c'est le défilé, où se déploie une quantité phénoménale de fabuleux personnages en papier mâché qui se déversent dans les rues. Pendant des heures, c'est la procession carnavalesque, merveilleuse et inquiétante à la fois, où se mêlent le comique et le macabre, l'humain et l'animal, une succession de monstres qui éblouissent et terrifient les enfants comme les adultes. Le tout puigé dans le riche répertoire vaudou. On rend hommage aux Lwa (les esprits), et vous croisez plusieurs Baron Samedi avec le distinctif chapeau haut-de-forme, des danseurs traditionnels, des musiciens; les jeunes comme les vieux participent. Au détour de n'importe quelle rue surgissent des «bandes à pied», petites troupes de musique, tambours et trompettes, rapidement entourées de spectateurs qui suivent le rythme. Et pas qu'à peu près. La société haïtienne est plutôt prude, il est par exemple très mal vu de s'embrasser en public. En revanche, quand il est question de danse, on peut pratiquement mimer la copulation devant tout le monde! Ezili, divinité de l'amour, est forcément à l'oeuvre... Le Barbancourt et la Prestige, qui coulent à flots, doivent aider un peu. Mais ça empire les problèmes de salubrité aussi. Disons que ça sent l'humain qui fête fort et qu'il n'y a pas de toilettes publiques. Quand on est habitué à des festivals entourés de clôtures, avec des policiers qui fouillent vos sacs à l'entrée, on ne peut qu'être ahuri devant l'absence de toute contrainte. C'est un vrai défouloir collectif.
La nuit
Dès que le soleil se couche, ces créatures fantastiques cèdent la place aux énormes chars musicaux coiffés des meilleurs groupes kompa, qui font carrément la largeur de la rue, alourdis par d'énormes haut-parleurs hurlant à nous défriser les oreilles. La frénésie monte. Les passions se déchaînent. Quelques rares ambulances sont postées pour conduire à l'hôpital d'éventuels blessés. L'heure n'est plus aux agoraphobes, qui peuvent se réfugier, moyennant quelques gourdes, sur les estrades édifiées pour l'occasion. Les plus audacieux choisissent le bain de foule. Pas un centimètre carré de libre - parfois on ne touche même pas le sol: on danse, on se bouscule, et les mains baladeuses des voleurs à la tire nous tâtent (mieux vaut avoir les poches vides). On se dit qu'un mouvement de panique et c'est l'hécatombe, mais ici, on danse avec la mort. Sans l'aide de mon ami haïtien Géraldo, je n'aurais pas réussi à m'extirper de cette marée humaine. Il faut avoir le sens de la foule. Au moment où la crise de panique se pointait, le président Martelly et sa cour sont passés juste devant nous, comme pour faire diversion. Il faut savoir que les fans de Martelly l'ont désigné président Kompa avant de le confirmer à son poste politique. Ce n'est pas pour rien qu'il était et à Jacmel et aux Cayes.
Enfin, les touristes fatigués ne peuvent compter sur la quiétude de leur chambre d'hôtel. La musique et les gens sont partout, ça durera toute la nuit. Ça durera plusieurs jours. Jusqu'à ce que les Haïtiens, et les Lwa, soient repus.

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