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dimanche 16 mars 2008

Le regard de Massillon Coicou

Publié en 1892 et réédité en 2005 par les Editions Presses nationales d'Haïti, «Poésies nationales» est une critique de la société haïtienne. Ce recueil en vers est un hymne à l'amour, à la patrie et aux héros de l'Indépendance nationale. Nous publions dans la présente édition une note de lecture de Charles D. Williams, à l'occasion du centenaire de la mort du poète, le 15 mars 2008.
... L'auteur de «Poésies nationales» est un de ces jeunes pionniers de l'intelligence. Après de brillantes études au lycée national de Port-au-Prince, se sentant du goût pour la poésie, ou plutôt dominé par elle, il l'a cultivée, afin de trouver dans ce commerce toujours si doux une consolation aux fiévreuses incertitudes et aux hésitations de la dix-huitième année. Puis, des amis indiscrets, - comme il en est toujours, reçoivent la confidence de ses premiers vers. Ils désirent qu'il les publie ; il cède, et voilà le charmant petit volume qui va jouir des honneurs de la publicité. Ouvrons-le, et tachons d'y découvrir la manière de l'auteur. Les malheurs de son pays effraient la muse qui s'écrie :
Je m'en vais, je préfère

M'envoler loin de toi, remonter dans la sphère
D'où je daignai pourtant descendre à ton appel.
Non, j'aime trop les bois, les fleurs, l'onde et le ciel ;
La nature a pour moi trop d'attraits, trop de charmes,
Pour que je vienne en vain tarir, boire tes larmes.

Et le poète est seul, mais plein de foi dans l'avenir de son pays. La patrie sera désormais sa muse. Dans l'élan d'un lyrisme assez soutenu, il s'écrie :
Seul sans luth, je chanterai
Pour toi, Patrie, objet de mon culte sacré
!Oh ! Pour la rendre fière, invincible, immortelle,
Dieu, pour qui je combats en combattant pour elle.
Pour elle inspire-moi, comme elle inspire-moi
Mon luth, c'est tout mon coeur ; ma muse, c'est ma foi.

Ces vers sont beaux et révèlent la manière du poète. Chaque fois qu'il s'inspirera des infortunes de son pays, ce sera pour donner d'aussi beaux échantillons de son talent. L'indignation soulève-t-elle son coeur, quand il voit la force brutale triompher du droit et de la faiblesse, il se montre de la famille des Archiloque et des « Barbier » :
Or, nous vous maudissons avec des voix de forge,
En attendant cette heure, où, crachant son mépris,
Un plus fort, vous collant ses griffes à la gorge.
Dira pour Dieu : « Rends-nous ce que tu leur as pris »

Se transporte-t-il par la pensée sur les plantations, au temps où le noir les faisait valoir par ses sueurs. Il nous fait assister à une de ces scènes faites pour soulever le coeur, mais bien faites aussi pour établir la différence des époques et les progrès du siècle. Laissons parler notre jeune et remarquable compatriote. Le colon va livrer un nègre aux chiens. Il a invité ses amis à cette fête du sang.
Mais pourtant pas un seul ne mordre :
on eut dit,
A les voir reculer, traînant leurs flots de bave,
Qu'ils maudissent le maître et pleurent sur l'esclavage.
Ils ont faim, mais devant ce noir ainsi lié
On eût dit que le ciel leur donne la pitié
Que n'ont point les colons !

Ces vers font tableau. C'est dramatique, c'est émouvant. Lorsque, sous les arbres des Tropiques chargés d'ombre et de rêverie, le poète chante, que chante-t-il encore ? C'est vous, Toussaint Louverture, le Noir célèbre ; c'est vous, Dessalines, le Spartacus de la race noire ; c'est vous, Pétion, le Washington, la gloire la plus pure de la race noire ; c'est vous tous, enfin, héros de notre indépendance.
Si la patrie n'a pas encore traduit sa reconnaissance envers vous, des statues qui immortalisent vos traits et vos exploits, et vous offrent ainsi pour modèles à la postérité, que du moins un des vôtres fasse vivre, pour longtemps encore, votre impérissable souvenir ! C'est là son vœu le plus cher.
Souvent le marin italien grave le nom du saint qu'il invoque sur l'avant de sa barque, afin de s'assurer son heureuse navigation ; comme lui, puisse l'auteur, grâce aux immortels héros de notre histoire dont les noms décorent le frontispice de son œuvre, obtenir un heureux voyage pour son livre, reliquaire leur dévouement et de leur gloire !
Puisse le public, sentant tout ce qu'il doit d'encouragement aux jeunes talents, ménager à l'auteur un accueil qui le soutienne et autorise l'éclosion d'œuvres nouvelles : ce sera pour lui le premier baiser de la gloire.
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(1) COICOU (Massillon), Poésies nationales, Editions Presses nationales d'Haïti, Port-au-Prince, 2005,250 pages. Lire « mangliers » et non « manguier»Prière aux lecteurs de lire « mangliers » et non « manguier » dans le premier paragraphe de l'article « Massillon Coicou, cent ans déjà » du Dr. Robert A. Coicou, paru dans notre édition du jeudi 6 mars 2008, en hommage à ce barde national fusillé, il y a cent ans. Voici la phrase reconstituée : « Ses proches parents cherchaient refuge dans les mangliers de la baie de Port-au-Prince ».

Charles D. Williams

Extrait du recueil Poésies nationales, réédité par les Editions Presses nationales d'Haïti en septembre 2005
http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=55495

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